Des plateaux de télévision vides, à quoi ça rime ?
On se demande. Et c’est bien ça l’effet premier de ces décors désertés ; Marina Gadonneix en a capté l’endroit aux allures d’envers. On cherche quelque chose au-delà de l’image. On pose des questions sans champion. On commence à croire aux animateurs fantômes. On ne regarde plus cette télé comme avant, entre deux bouchées de paupiette. Non, cette fois on ne regarde plus la bouche pleine.
Le cliché a-t-il été pris avant ou après le show, avant ou après les résultats du loto ? Avant n’est pas pareil qu’après. Avant, c’est tension, c’est concentration, excitation. Après ce serait plutôt évacuation, sérénité, relaxation. Un plateau vide ça rehausse le mutisme des moquettes, ça révèle la vanité des tapis rouges et ça sublime la précarité des tabourets. Et puis, il y a cette divine surprise. Cette délicieuse disparition. Le public, cet être sans visage, veule, servile, venu pour faire la claque, ce moucheron attiré par la lumière et son quart de célébrité... Dehors ! le public. Les photographies vivent sans lui. Mieux, elles ne vivent que par son absence. La télé privée de ses chroniqueurs, de ses animateurs et de son public... le rêve ! Qui n’a pas songé à vider la télé de ses organes vitaux pour ne garder que la peau ? Eviscérés l’audience et ses animateurs chéris. Décors vides pour audimat mort. Exit la lectrice de Télé Z et l’exigeant lecteur de Télérama. Bon débarras. On n’a surtout pas besoin d’eux pour mettre la télé à plat. Les mires arc-en-ciel témoignent que ces émissions sont cliniquement mortes. On n’attend plus personne pour descendre ou monter les marches de contreplaqué.
Pourtant, les paroles du témoin interrogé par le présentateur le plus gentil du monde résonnent encore dans le vide...
- Marcelle, vous avez dû souffrir terriblement, n’est-ce pas ? - Oooh ! oui. - Et c’est grâce à Jean-Michel que vous avez retrouvé confiance dans la vie ? - C’est Jean-Mi qui m’a sauvée. - Et l’Etat, l’assurance, la justice ? - Pffff ! n’ont rien fait pour m’aider à m’en sortir. - Mais aujourd’hui c’est derrière vous, n’est-ce pas ? - Voui... (sanglots étouffés) - Eh bien, Marcelle, séchez vos larmes. Avec Jean-Michel, vous allez pouvoir profiter des merveilleuses semaines qui viennent grâce à ce chèque croisière d’une valeur de...
On entend des voix mais il n’y a personne. On est juste conditionné. On connaît les dialogues par cœur. Il faut juste réapprendre à les oublier.
Désamorcés la propagande, les applaudissements, les gros titres, les confidences et les numéros complémentaires. Le discours laisse la vedette au travail des artisans de plateau, des chefs op’ et du décorateur. On croirait les appartements témoins d’un programme immobilier ou le salon du stand commercial Porte de Versailles. La retape fait relâche. Les paillettes une fois envolées, on s’arrête de briller et de scintiller jusqu’à ce que revienne l’heure du prime time. Et puis il y a ce salon orangé, cette vision idéale d’un après-midi douillet entre amis issus de la classe moyenne. Des coussins partout, des étagères sans livres mais une impression ultime de confort pour séduire le ventre mou de la ménagère. A la télé, il faut être confortable, les angles doivent être arrondis. C’est bien de la voir endormie, comme une lionne sous l’arbre. Ça donne des envies de sommeil, de clôture, de fermeture, de rideau.
Voir une dernière fois ces lumières atténuées, ces boules de loto bien rangées, ces prompteurs alanguis. Quitter délicatement le champ sur la pointe des pieds. Et surtout respecter la consigne qui dit tout bas quelque part...
« Merci d’éteindre en sortant ».
Marina Gadonneix a reçu le Prix de la fondation HSBC pour la photographie 2006. Ouvrage à paraître en juillet 2006 : « Paysages sur commande », aux éditions Actes Sud.

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