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Séquence 5

Rencontre avec Bernard-Henri Lévy :

Mon camp et ma cible, c’est la gauche.

par Olivier Bouchara et Jean-Baptiste Roques

Encore une interview de BHL ? Non, un entretien avec Bernard-Henri Lévy

« Nom : Lévy, Prénom : Bernard-Henri, Résidence : Air France, siège 1A. » C’est peut-être ça, la carte d’identité d’un intellectuel mondialisé en 2006. On pourrait gloser sur cette star du verbe, qui part aux Etats-Unis raconter aux Américains comment un lettré européen perçoit leur Sharon Stone, leur base-ball et leurs va-t-en-guerre du Pentagone, sans convaincre, il faut l’avouer, les critiques du Los Angeles Time ou du New York Times. On pourrait épiloguer sur cette découverte tardive de Tocqueville, aristocrate libéral du XIXe siècle, dont le voyage sur le nouveau continent aura servi de prétexte assumé à une odyssée avec chauffeur et caméras embarquées. On pourrait encore rire avec lui de ses provocations à la télévision américaine, où il a lancé un vibrant appel à la fellation du président Bush dans le bureau ovale, comme dernier recours possible pour parvenir à sa destitution. Laissons cela au spectacle de sa prochaine promotion médiatique qui, n’en doutons pas, relancera l’ulcère de ceux qui ne vivent que contre lui. Osons la grève du sarcasme et de la tarte à la crème visant sa supposée toute-puissance. Et prenons le temps de le laisser répondre à nos questions, dont les réponses et les silences dessinent, en creux, ce nouvel autoportrait.

Pour écrire « American Vertigo » [1], vous avez passé près d’un an à rencontrer « les » Américains, qui ne vous connaissaient pas forcément. Comment vous présentiez-vous ?

Comment cela ? Je ne me présentais pas. C’est difficile de se présenter. On dit quoi ? Je suis Français ? Européen ? Juif ? Athée, quand on arrive dans une megachurch ? Philosophe, chez les politiques ? Ecrivain, chez les écrivains ? Journaliste ? Tocquevillien ? Non. Ce n’est pas comme ça que ça se passe.

Face aux grandes bêtes médiatiques telles que John Kerry, Sharon Stone ou Richard Perle, comment poser la moindre question sans verser dans leur plan de communication ?

C’est toujours la même chose, vous le savez bien. Devant un discours figé, une langue de bois, un personnage, il suffit le plus souvent d’une question un peu déroutante, bizarre, pour commencer de dissoudre ce que Sartre appelait « la pierre des idées ». Un soupçon de candeur ou d’insolence, une seconde de liberté, un mot à côté, un lapsus calculé, et hop ! ça se désagrège, ça se défait, l’interview peut commencer. Là, aux Etats-Unis, mon ignorance était ma chance. A ces grands acteurs d’Hollywood ou du Congrès, à ces futurs ou anciens candidats à l’élection la plus lourde d’enjeux de la planète, je posais des questions de débutant. Je les accommodais à des préoccupations plus personnelles qui n’avaient plus grand-chose à voir, tout à coup, avec les problèmes qu’on leur soumet en général. Et cela marchait assez bien.

Prenez John Kerry. Plutôt que de l’interroger sur ses souvenirs de vacances avec son cousin Brice Lalonde, je l’aborde avec Montesquieu, Voltaire et Dante. Et c’est ainsi qu’il va se livrer sur l’héritage des Lumières, l’Europe ou le choc des civilisations façon Samuel Huntington. Voyez Sharon Stone. Loin du chapelet de questions habituelles sur sa carrière et à distance, aussi, du puritanisme de ses interviewers américains, je lui pose juste une question : « Auriez-vous pu coucher avec George Bush ? » Elle rit. On plaisante. Elle évoque quelques souvenirs. Elle me raconte cette histoire du jeune GI, rencontré sur une base de Marines, qui se met à pleurer devant elle parce qu’il n’a jamais voulu être soldat. Et elle enchaîne avec ce président qui n’a jamais voulu non plus, au fond, devenir président des Etats-Unis et à qui personne n’a jamais dit : « Tu n’es pas obligé, voyons, pas du tout obligé, personne n’est jamais obligé d’être président des Etats-Unis. » Et, à partir de là, suivent de beaux propos sur cet enfant mal grandi qui dirige aujourd’hui le pays le plus puissant du monde.

A l’instar de Tocqueville qui avait étudié le système carcéral américain, vous vous êtes rendu notamment à Guantanamo. Qu’avez-vous découvert là-bas que vous n’ayez lu auparavant dans les journaux ?

Que vous dire ? Que Guantanamo, d’abord, c’est vraiment Cuba. Cela n’a l’air de rien, dit comme ça. D’autant qu’on le sait tous, n’est-ce pas ? On l’a tous lu quelque part ? Bon. On a beau l’avoir lu, il faut se le figurer. Il faut voir, vraiment voir, l’incroyable paradoxe que cette mâchoire du supposé empire fichée dans la gueule de ce résidu de l’Empire soviétique. Avec ce que cela suppose d’absurde. Avec ce que cela suppose de mélange de « Désert des Tartares » et de « Rivage des Syrtes ». Avec cette rémanence bizarre d’une menace ancienne, éventée, conjurée et refroidie.

Et puis ?

Et puis, seconde surprise, le fait que ce n’est pas le goulag. C’est affreux. C’est terrible. C’est une zone d’extra-territorialité et de non-droit qui n’est évidemment pas digne de la démocratie américaine. Ce sont des prisonniers qui n’ont de statut dans aucun code pénal, qui ne relèvent d’aucune juridiction, et cela non plus n’est pas acceptable. De même que n’est pas non plus acceptable le système de ces « Administrative Review Boards » auxquels j’ai pu assister et qui sont des parodies de justice où trois officiers américains sont chargés de juger, sans vrais juges ni vrais avocats, si leurs détenus constituent toujours un danger pour les Etats-Unis. De même, encore, qu’il est évident que nombre des détenus qui y sont, nombre de ces supposés gros poissons du terrorisme, nombre de ces supposés cerveaux d’Al-Qaida, font quand même très menu fretin, vagues taliban capturés sur le champ de bataille de la guerre d’Afghanistan, des pauvres gens, des ignorants, des types enrôlés de force par une milice, et ayant fait le coup de feu contre l’Alliance du Nord, se retrouvent maintenant là, encagés dans ce lieu irréel dont on ne voit pas bien à quoi il sert. Ils sont dans leurs cellules. Ils pourraient ne pas y être. Ils pourraient y rester pour l’éternité. Ils ont des noms, mais leurs noms ne sont inscrits nulle part, nul ne se soucie de leur sort.

Mais, encore une fois, ce n’est pas le goulag. Guantanamo, c’est terrible, abominable, inacceptable, mais il est faux, idiot, de dire, comme on l’a entendu ici ou là, que c’est un goulag américain. Et puis il y a cette troisième surprise enfin, pour moi la principale : ayant eu l’occasion, avant Guantanamo, de visiter toute une série d’autres prisons américaines, je me rends compte que Guantanamo emprunte des traits à chacune d’elles ; je me rends compte que c’est comme un puzzle dont chacune des pièces viendrait d’une prison normale pour, ensemble, constituer le visage de cette super-prison contemporaine ; je me rends compte, autrement dit, que, pour exceptionnelle que soit cette prison d’exception, ce n’est pas une aberration, ce n’est pas un aérolithe chu d’on ne sait quel désastre obscur, ce n’est pas un truc qui tombe du ciel, c’est un pur produit, c’est un produit logique et presque mécanique du système général des prisons américaines... C’est, selon moi, le point essentiel. Et l’aspect le plus navrant, et le plus problématique, de toute cette histoire.

photos : Wahib
photos : Wahib

« Guantanamo, c’est terrible, abominable, inacceptable, mais il est faux, idiot, de dire que c’est un goulag. »

A l’occasion de ce séjour, vous avez relevé que les corans des détenus sont respectueusement enveloppés par l’administration pénitentiaire « dans des pochettes de gaze blanche accrochées aux grillages des cellules ».

Oui. C’est un fait. Et ce fait me conduit à accueillir avec prudence les informations selon lesquelles des corans auraient été systématiquement profanés par les militaires américains. Je ne dis pas que ce ne fut pas le cas. Mais je serais surpris que cela fût la règle. A mon sens, il y a plutôt là une sorte de sainte alliance des clergés. Autant il y a une grande violence dans le traitement des corps, autant les Américains font sans doute assez attention à ce qu’ils définissent comme les « besoins spirituels » de leurs détenus. L’un ne sauve pas l’autre. Ni, encore moins, ne l’excuse. Mais c’est comme ça. A Guantanamo, il y a des imams. Des appels à la prière. De la nourriture hallal. On torture les corps mais on prend soin, ou feint de prendre soin, des âmes. On humilie les détenus mais les geôliers continuent d’afficher et, peut-être, de cultiver un respect superstitieux de la foi de l’Autre. Vous avez vu la réaction de l’administration américaine à l’affaire des caricatures danoises ? Eh bien, voilà. C’est cela. La sainte alliance des clergés. Le côté « On ne sait jamais... »

A Tocqueville, on a souvent reproché de passer sous silence la pauvreté dans ses récits de voyage. Ce n’est pas votre cas. Comment expliquez-vous que les médias américains aient dû attendre le passage de l’ouragan Katrina en Louisiane pour découvrir leurs pauvres ?

Je ne pense pas que l’on puisse dire cela. Bon. C’est vrai qu’aux Etats-Unis comme ailleurs, on s’intéresse en priorité à ce que le faisceau de l’histoire universelle nous désigne comme essentiel à un moment donné, à ce qui fait événement, à ce qui est arrivé hier et ne se produira pas demain. Mais on ne peut pas dire ça pour autant. La société américaine, et donc son système médiatique, s’intéresse de longue date à la pauvreté qui la ronge. Du chairman d’une grande entreprise à l’aumônier de quartier, tous ceux qui constituent ce maillage serré de petites associations décrit par Tocqueville au XIXe siècle n’ont pas relâché leur souci des plus démunis. Curieuse société qui ne s’exprime que dans le paradoxe. Impitoyable et compassionnelle. Vorace et morale. Sauvage et solidaire. Où la vertu se mesure tout à la fois à la quantité de victoires que vous remportez en ce bas monde et au soin que vous apportez à soulager la détresse de votre prochain.

Des bars gay de San Francisco au village amish reconstitué dans l’Ohio, vous avez décidé de filmer votre périple. Pourquoi ajouter l’image au texte ?

Ce n’est pas mon film. C’est Gilles Hertzog, mon ami Gilles Hertzog, qui en est l’auteur avec Michko Netchak. Je ne sais pas ce qu’ils montreront. Je ne sais même pas très bien ce qu’ils ont filmé. On verra bien. Ce qui est vrai, c’est que ce livre était déjà, d’emblée, découpé comme une sorte de film. Effet de génération, sans doute. J’appartiens, je crois, à une génération qui écrit un peu comme on fait du cinéma. Zooms. Ralentis. Changements de focale. Moteur. Action. On refait la prise. In et off. Voix in et voix off. « Fantômes du permanent » comme disait Daney. Le fait est que, pour le meilleur ou pour le pire, je n’ai pas été dérouté en tournant « Le jour et la nuit ». Ou « Bosna ». Je n’ai pas eu trop de mal, chaque fois, à changer d’encre ni de voix. Et je ne serai pas non plus dérouté quand je verrai le film de Hertzog et Netchak. Ils m’ont filmé. Ils ont filmé les gens que je voyais. Pas tous d’ailleurs. Il y a ceux qui n’ont pas été filmés parce qu’ils n’ont pas voulu l’être. Sharon Stone, par exemple...

Warren Beatty s’est montré plus conciliant, semble-t-il...

Oui. Et, surtout, incroyablement brillant, et utile, dans les analyses qu’il m’a apportées. Je vais d’ailleurs vous dire la vérité. Je l’avais vu, une première fois, la veille. C’était la grande cérémonie des « Kennedy Awards », à Washington. Il était là, avec son air de vieux crooner entré trop vite dans sa légende, ostensiblement entouré de sa femme et de ses enfants, au milieu de la bien-pensance américaine et de son barnum hollywoodien en tournée. Et il y avait là, dans ce spectacle, quelque chose de pathétique. Seulement voilà. Je l’ai revu le lendemain, dans une salle de réunion de l’AFL-CIO [2], au milieu d’une assemblée de militants réfléchissant au sens de la victoire de Bush et aux moyens de reprendre, dans les quatre ans qui viennent, l’initiative idéologique. Et, là, autre tableau. Un militant démocrate parmi d’autres. Disert. Aimable. Doué d’une formidable intelligence politique. Et me disant des choses assez formidables sur le surmoi de John Kerry, sur sa statue intérieure ou sur cette inversion du panoptique qui est la vraie source, selon lui, du grand malaise politique américain d’aujourd’hui.

Voulez-vous dire que l’image, parfois, ne dit rien du personnage ?

A l’évidence.

Pour vous comme pour Beatty ?

Forcément, oui. C’est vrai pour tous les personnages publics sans exception. Etrangers à eux-mêmes, comme dit Kristeva. Mécon-naissables, même à leurs propres yeux. Marionnettisés. Pantinisés. C’était, je vous le signale, le thème de « Comédie » [3] ...

Ce masque médiatique, dont vous parliez en effet dans « Comédie », quel usage allez-vous en faire pour la promotion de votre « American Vertigo » ?

L’usage habituel, j’imagine. On va le chercher au magasin des accessoires. On le dépoussière. On le vérifie. Et voilà. On y va...

« Dans les années 70, quand Clavel, Glucksmann et moi poussions un bon coup de gueule face à la caméra, ça avait un effet direct dans le réel. En sommes-nous toujours là ? »

Vous avez fait votre première apparition chez Bernard Pivot sous le qualificatif de « nouveau philosophe » en 1977. Près de trente ans plus tard, les plateaux de télévision vous amusent-ils toujours autant ?

Aux Etats-Unis, beaucoup. En France, un peu moins. Il faut dire que le climat a changé et qu’une part de l’excitation d’autrefois a mécaniquement disparu. Dans les années 70, il n’y avait que trois chaînes. Et quand Clavel, Glucksmann et moi poussions un bon coup de gueule face à la caméra, ça avait un certain écho, un effet direct dans le réel, un côté flipper géant, grand jeu politique, intrusion dans les consciences et les inconscients, échos quasi immédiats. En sommes-nous toujours là ? Qui peut, aujourd’hui, se targuer d’efficacité médiatico-politique ? Je me souviens d’une émission, à la télévision espagnole, en 1978 ou 1979. J’avais débattu en direct avec le leader communiste Santiago Carrillo. Le lendemain, la presse titrait : « El que puso KO a Carrillo » [4]. Impossible aujourd’hui. La télévision se contente de débiter un flot d’images ininterrompues, souvent banalisées, où quasiment plus rien ne fait événement. Changement d’époque.

Alors pourquoi aller chez Ardisson ?

Parce que c’est encore, dans la configuration nouvelle, ce qu’il y a de mieux. Vous direz ce que vous voudrez d’Ardisson. Vous direz ce que vous voudrez de ses lubies, de ses bizarreries, de ses obsessions uchroniques, historiques, royalistes, etc. Reste qu’il est ainsi fabriqué, que ça le passionne d’avoir un type qui vient lui parler des guerres oubliées au Soudan, au Sri Lanka ou au Cachemire. Il est cultivé. Informé. Les choses, les débats intellectuels et politiques le passionnent et ça se voit. Je vais sur son plateau pour cette raison très simple : il produit et anime une émission de grande écoute où je peux parler pendant 25 minutes de Daniel Pearl, ou pendant 25 minutes des Monts Noubas, ou maintenant d’« American Vertigo ».

Thierry Meyssan en sait quelque chose, lui qui a bénéficié de la même antenne pour expliquer que les attentats du 11 septembre « n’ont pas eu lieu »...

Oui, d’accord. C’était une connerie. Mais qui n’en fait pas ? L’avantage avec lui c’est que, quand ça lui arrive, il le dit tout de suite, il reconnaît publiquement son erreur. Comme, d’ailleurs, Fogiel dans l’affaire des textos sur Dieudonné. Ce n’est pas si mal. C’est même très bien.

Vous n’avez guère accordé d’entretiens depuis la publication d’une série de portraits à charge contre vous. Avez-vous lu ces enquêtes ?

Je les ai parcourues. En diagonale, très vite, pour aller aux endroits sensibles qui sont, en général, ceux qui concernent les gens que j’aime, mes proches, ou les disparus. Le reste, les 95 % du contenu de ces livres, les propos qui me visent directement, les bêtises qui s’écrivent, les erreurs monstrueuses, les désinformations méthodiques et qui spéculent toujours sur le fait que je ne poursuivrai pas, je m’en fiche un peu. En tout cas pour le moment.

Vous n’êtes pas davantage coutumier des démentis par voie de presse. Comment réagissez-vous devant cette anecdote relatée par Philippe Boggio [5] - et reprise par l’ AFP  [6] - selon laquelle, à la suite d’un entretien avec Dominique de Villepin qui vous aurait déclaré « Vous êtes un Christ sans plaies », des « sillons de sang » seraient apparus sur vos paumes ?

Ah ! quelle affaire ! Villepin en roi thaumaturge, quelle histoire ! Je me rappelle les radios, au moment de la sortie du livre, m’appelant fébrilement pour vérifier l’information. No comment.

Avez-vous rencontré les auteurs de vos supposées « faces cachées » ?

Oui, bien sûr. Tous. Pour essayer, parce que je suis optimiste, de les décourager d’écrire trop de bêtises. Et puis pour leur indiquer la frontière à partir de laquelle je ne laisserai rien passer. Jusqu’ici, j’ai le sentiment qu’ils en ont tenu compte. Ces livres ont connu peu de succès en librairie.

Avez-vous été déçu ?

Pourquoi déçu ? Ces livres, à l’exception de celui de Boggio, étaient des livres bâclés, bourrés d’erreurs, franchouillards et sensationnalistes, bêtement haineux, bêtement fascinés, donnant de moi un portrait terriblement désobligeant et, encore une fois, totalement idiot. Je ne vais pas, en plus, pleurer sur leur peu de succès ! Le vrai mystère d’ailleurs, à mes yeux, c’est que ce petit manège continue quand même, malgré les échecs. Pourquoi ? En vertu de quelle logique ou de quel désir ? Comment expliquer que l’on continue de publier des choses sur moi comme si cela se vendait alors que chacun sait que cela ne se vend pas ? Je suis éditeur. Je sais qu’une maison d’édition n’a aucun intérêt à publier une chose dont elle sait qu’elle n’a pas de marché. Alors pourquoi ? Quel ressort ? Quel motif secret et non commercial ? Quelle haine, quelle passion à l’état brut, quelle inimitié si radicale, qu’elle aille à ce point contre les intérêts les plus élémentaires des éditeurs ? Franchement, je ne comprends pas. Sans fausse coquetterie, je ne comprends pas.

Aux auteurs du « B.A.-BA du BHL » [7] , Pierre Vidal-Naquet aurait déclaré : « Je pensais avoir tué BHL. Je ne l’ai pas tué. (...) Pour moi, c’est une défaite. »

Eh bien, pour moi, c’est une phrase terrible. Et qui me glace. Quelle haine faut-il, ou quelle douleur, pour qu’un homme d’éthique et d’intelligence, un historien de son niveau, en arrive à une formulation pareille ? Je n’aurai pas la cruauté de la commenter davantage.

Qu’avez-vous pensé de « Procès » [8], le dernier livre d’Edwy Plenel, qui semble inspiré par une certaine colère à l’égard de Jean-Marie Colombani ?

Je l’ai lu dans mon microclimat américain. Sans trop voir, donc, la colère dont vous parlez. Ce que j’ai vu, c’est le livre. Le tressage du fil autobiographique, du fil politique, du fil professionnel - genre dans lequel Plenel excelle : et, là encore, c’est très très bien.

N’a-t-il pas récemment confié sur France Culture que l’on ne saurait être à la fois « patron d’un groupe médiatique et directeur de la rédaction » ?

Eh bien, s’il dit cela, j’ai l’impression qu’il a tort. Je n’ai pas un avis spécialement autorisé sur la question. Mais, de loin, et de l’extérieur, j’ai l’impression qu’il a tort et que Colombani réussit au contraire très bien cette combinaison. Est-ce que ce n’est pas, d’ailleurs, l’esprit du Monde ? N’est-ce pas, sinon le secret, du moins l’un des secrets, à la fois de son indépendance, et de son succès toujours pas démenti ? Et est-ce qu’il n’est pas surtout, non seulement normal, mais inévitable que l’homme qui a fabriqué le groupe en question en ait la pleine charge ?

Vous avez rédigé une série de reportages sur les « Guerres oubliées » pour Le Monde. Disposez-vous d’un statut spécial au sein du quotidien du soir ?

Non, bien sûr. Aucun statut spécial. Pas plus, en tout cas, que Vargas Llosa, Rondeau, Maspero, ou les autres écrivains qui y collaborent.

« Qui peut, aujourd’hui, se targuer d’efficacité médiatico-politique ? Quasiment plus rien ne fait évènement. »

Vous collaborez également au Point, où vous poursuivez la tradition du « Bloc-notes » de François Mauriac. A l’occasion de la controverse sur la loi de 23 février 2005, vous avez notamment rendu hommage à ce bourgeois gaulliste qui, écrivez-vous, « contre toute raison, contre les préjugés de sa classe et de son milieu, contre lui-même enfin, choisit la décolonisation ». Et vous, quel est votre camp ? Vous arrive-t-il de penser contre celui-ci ?

Mon camp, c’est la Gauche. Depuis 1977, je n’ai jamais pensé qu’avec elle et contre elle. Depuis elle, et en contradiction avec elle. C’est ma famille, ma querelle, ma cible. C’est à elle que je m’adresse en permanence. Prenez « L’Idéologie française » [9]. Contrairement à ce que pensent ceux qui l’ont mal lu, ce n’est pas la Droite que j’y visais mais la Droite dans la Gauche, la « Droiche », la mauvaise gauche, la gauche nationale, déjà souverainiste, pétainoïde, chevènementiste, mes vrais ennemis de toujours. Je me souviens d’une interview que j’ai donnée à Paris Match à l’été 1981. Je suis, à l’époque, encore lié à Mitterrand. J’ai été longtemps membre de son « comité des experts ». J’ai été convoqué, le 21 mai, par Pierre Bérégovoy qui me propose je ne sais quel hochet. Mais il y a le programme commun. Il y a, presque plus grave, le poujadisme populiste de Chevènement et Pierre Mauroy. Alors, je donne une interview à l’hebdomadaire de Roger Thérond où je déclare, en gros, que nous sommes entrés dans « le régime le plus pétainiste de France depuis cinquante ans ». C’est un peu raide, je le reconnais. Un peu injuste aussi pour des hommes qui valaient évidemment mieux que cela. Mais bon. A quoi bon penser si on ne pense pas contre soi et contre les siens ? Si on ne croit pas qu’il y a un devoir, non seulement de vérité, mais, comme dit Pasolini, d’abjuration ? Bizarrement, d’ailleurs, Mitterrand comprenait assez bien ça. Même après « L’Idéologie française » et après ça, il n’a jamais cessé de me défendre. Jusqu’à la Bosnie au moins, qui est le moment où nous avons rompu.

La Gauche antitotalitaire de ces années-là a bien changé. N’a-t-elle pas produit aux Etats-Unis ce courant de pensée dit « néo-conservateur » ?

Oui, c’est vrai. C’est même assez troublant. Quand je regarde l’histoire de ces gens, quand je regarde l’histoire de nombre des faucons de la Maison Blanche, j’ai l’impression de feuilleter quelques-unes des pages de ma propre histoire. Ils viennent, pour certains, du marxisme. Puis, dans les années 1970, leur progressisme se heurte à cette première évidence que le communisme des pays de l’Est n’est pas un communisme trahi mais un communisme abouti. Puis il y a la deuxième secousse qu’est la chute du mur de Berlin. Puis l’évidence de ces démocraties impuissantes face à des tragédies qui échappent au grand déterminisme du schéma hégélien (la Bosnie... le Rwanda...). Il y a leur révolte contre la faillite des systèmes de sécurité collective. Il y a leur lutte contre l’islamofascisme. Leur refus du relativisme. Sur tous ces points, oui, vous avez raison, ils sont les fils du courant lancé par la gauche antitotalitaire des années 70 et 80. Le problème c’est que, à partir de là, ça se gâte. Et que là commencent les divergences, parfois assez radicales et frontales. La guerre en Irak... Le messianisme démocratique qui fonctionne comme un marxisme retourné... Le darwinisme social... Des positions inacceptables en matière de politique intérieure... Etc. Etc.

Lors de votre séjour outre-Atlantique, avez-vous pressenti que ces néo-conservateurs allaient remporter une seconde victoire à l’élection présidentielle ?

Ce qui est vrai c’est que j’ai été le témoin, je crois, des élections américaines le plus intensément idéologiques depuis le New Deal. Avec un débat d’une grande violence. Avec des arguments d’une grande sophistication. Et à ceux qui s’étonnent que des ouvriers du Michigan puissent voter pour des Républicains qui vont les appauvrir encore davantage, à ceux qui s’indignent de les voir sacrifier leurs intérêts immédiats à cause d’un éventuel amendement sur des mariages gay qui ne les concernent, très franchement, que de loin, j’ai envie de répondre et, de fait, je réponds : « Eh oui ! l’Amérique est juste en train de redécouvrir les charmes, les ivresses, les passions, les folies de ce que nous appelons, en Europe, l’idéologie... »

« Je ne suis pas d’accord avec cette façon que l’on a de diaboliser Sarkozy. »

Croyez-vous que cette droitisation des masses en Amérique laisse présager un phénomène similaire en France avec Nicolas Sarkozy ?

Je ne sais pas. Je ne suis pas d’accord, de toute façon, avec cette manière que l’on a, ces temps-ci, de diaboliser Sarkozy. Ce n’est pas mon candidat. Je ne voterai pas pour lui. Mais le présenter comme un lepéniste sans Le Pen, comme un homme de la droite dure, ce n’est pas juste, ce n’est pas vrai.

En décembre dernier, Nicolas Sarkozy a découvert en Alain Finkielkraut « un intellectuel qui fait honneur à l’intelligence française », en dépit de ses déclarations controversées au quotidien israélien Haaretz...

Que voulez-vous que je vous dise ? C’est vrai qu’il fait honneur à l’intelligence française. C’est vrai aussi que, pour ma part, bien des choses m’ont rapproché ou me rapprochent encore de lui - l’héritage philosophique de Lévinas ; l’amitié partagée, jadis, avec Benny Lévy ; la fidélité à Israël ; la lutte contre l’antisémitisme, notamment dans ses versions négationnistes ou de rivalité victimaire. Mais bon. Ce n’est pas un secret pour vous, je suppose, que, même si je ne l’ai pas dit sur le moment, même si je n’ai pas voulu mêler ma voix à la meute, je n’ai pas aimé les propos en question.

Vous avez témoigné moins d’indulgence à Régis Debray. Près de huit ans après lui avoir dit « Adieu » dans une célèbre tribune annoncée à la une du Monde, vous lui souhaitez dans votre premier « Bloc-notes » publié en 2006 d’écrire « un grand livre ». Faut-il y déceler le début de la réconciliation ?

Non. Trop de choses nous séparent. Je le respecte, lui aussi. Je garde un profond respect, oui, pour son passé ainsi que, aujourd’hui, pour son talent de prosateur, pour son courage intellectuel, pour cette façon qu’il a, comme Finkielkraut d’ailleurs, de braver la réprobation de ses contemporains, de les décevoir avec méthode. Mais, je vous le répète, trop de choses nous séparent. Et une réconciliation me semble impensable.

Serait-il votre dernier ennemi en activité ? A la publication de votre livre sur Daniel Pearl [10], vous avez eu droit à l’éloge unanime de la grande presse. Vous arrive-t-il de vous inquiéter de compter autant d’amis ?

N’allez pas trop vite en besogne. Et allez plutôt voir du côté de Ramadan, Dieudonné, Le Monde diplomatique, Serge Halimi, José Bové. Je doute que ceux-là deviennent un jour mes amis.

Dans son livre intitulé « A Mighty Heart » [11], Mariane Pearl s’en prend violemment aux patrons de CNN qui ont choisi de diffuser les images de décapitation de son époux. Croyez-vous qu’il fallait montrer cette scène ?

La question se pose, évidemment. Je comprends la réaction de Mariane. Je comprends l’indignation des parents, Judea et Ruth Pearl. Et, en même temps, ces images existent, elles sont insoutenables mais elles existent et elles en disent plus long que tous les beaux discours sur la sauvagerie sans limites des islamistes radicaux. Alors ? Alors, pour ma part, je m’en suis tiré en réécrivant, si j’ose dire, la scène. Et en en donnant une version littéraire qui ne soit plus le point de vue des bourreaux, qui donne un autre point de vue. C’est le point de vue du « romanquête ». Je suis content d’avoir, en m’inspirant des grands romanciers américains, en m’inspirant de Mailer, de Capote, de quelques autres, inventé ce mot, le « romanquête ».

Notes

[1] Le livre a d’abord été publié aux Etats-Unis, début janvier, par les éditions Random House, avant d’être édité en France, trois mois plus tard, par la maison Grasset

[2] American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations

[3] 1997, Grasset, 278 pages

[4] "Celui qui mit Carillo K.-O."

[5] 2004, Bernard-Henri Lévy, une vie, éditions La Table ronde

[6] 6 juin 2005, "l’étonnante rencontre entre Bernard-Henri Lévy et Dominique de Villepin", AFP.

[7] Jade Lindgaard et Xavier de La Porte, 2004, La découverte

[8] Stock, 2006

[9] 1981, Grasset

[10] "Qui a tué Daniel Pearl ?", Grasset, 2003

[11] 2003, Simon & Schuster


 
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