Avez-vous été politiquement engagé ? Je suis sartrien, mais je n’ai jamais été engagé, ni militant associatif. C’est la première fois que je siège au conseil d’une association. J’ai découvert Wikipédia un peu par hasard, en 2004, sur Internet. Ça m’a plu tout de suite. J’ai toujours été attiré par tout ce qui est transmission du savoir ; je voulais me vouer à l’enseignement de l’économie après avoir passé ma thèse.
Les autres membres du conseil d’administration ? Nous sommes neuf. Les autres sont plus engagés que moi dans le « logiciel libre ». Il existe un tas de courants dans ce milieu. Ainsi l’économiste Bruno Oudet a été le pionnier d’Internet en France ; c’est lui qui a fondé les rencontres d’Autrans, sur Internet, qui se tiennent chaque année dans le Vercors, à Autrans, près de Grenoble.
On vous imagine passionné de lecture, d’encyclopédies... Je n’ai jamais beaucoup lu. Mes parents possédaient l’Universalis ; moi j’ai acheté la version allégée proposée par Le Figaro. Ça s’arrête là.
À quoi sert l’association Wikimédia ? Elle a été fondée en 2005, juste après l’allemande. Notre rôle n’est pas de gérer Wikipédia, mais de faciliter sa vie, ses projets connexes, et de collecter de l’argent pour la Wikimedia Foundation. Jusqu’en 2003, le site a été hébergé par le serveur de Jimmy Wales, fondateur du projet avec Larry Sanger, mais les besoins ont explosé. Aujourd’hui, en nombre de visiteurs, nous figurons dans le Top 30 de Médiamétrie. Je ne peux vous en dire plus. N’ayant rien à acheter ni à vendre, nous nous préoccupons assez peu des chiffres. Quoi qu’il en soit, il nous a fallu trouver des fonds pour acquérir des serveurs. On en a maintenant près de trois mille, ce qui n’est pas énorme pour le cinquième site le plus visité au monde. Les autres en comptent plusieurs dizaines de milliers. L’Association démarche des institutions comme la BnF, des députés, des particuliers. La Région Île-de-France nous a donné 1 000 euros... Nous avons ainsi pu lever 50 000 euros en 2008.
Les origines américaines de Wikipédia suscitent-elles de la méfiance ? Je ne crois pas. D’ailleurs c’est une Française, Florence Devouard, qui a présidé la Fondation pendant deux ans. Si nous avons plus de mal à nous faire connaître en France qu’en Allemagne, cela tient au milieu culturel. Dans l’Hexagone, on n’apprécie pas trop l’idée que tout le monde peut contribuer sur un pied d’égalité à la transmission du savoir. C’est perçu comme une remise en cause des élites. Du coup, nous sommes toujours sous pression, sur la défensive, et exposés au même grief : la véracité du contenu.
« L’actualité influe beaucoup sur le contenu de Wikipédia. Les conflits s’y agrègent. »
Soupçon de manipulations ? C’est surtout depuis la présidentielle de 2007 que l’on nous fait ce reproche. Pendant les débats, plusieurs articles ont été modifiés en temps réel, pour s’adapter aux dires des candidats, ou les contredire. Par exemple, à propos des centrales nucléaires. On a apporté une modif en toute bonne foi et, au bout d’une semaine, on s’est aperçus qu’on s’était plantés. En fait, l’actualité influe beaucoup sur le contenu de Wikipédia. Les conflits s’y agrègent. Mais nous n’avons pas de comité de rédaction. Le système est simple : le contributeur, donc n’importe qui, appuie sur le bouton, et l’article ou la modif sort en ligne. Aux autres contributeurs d’en veiller à l’exactitude. Ils sont plusieurs centaines à le faire spontanément, surtout des jeunes, des thésards. Il faut savoir que, chaque jour, on a entre trente mille et cinquante mille modules. On ne peut pas tout contrôler. On vérifie les articles sensibles : politique, religion, actualité. C’est la communauté francophone qui fait le boulot pour la version française. Mais je le précise bien, nous ne sommes pas des éditeurs.
Robert Ménard, alors directeur de RSF, a voulu modifier un article qui l’accusait d’avoir des liens avec la CIA. Chaque fois, la correction a été supprimée, et l’article est revenu à la version initiale. C’est étrange car, en principe, on ne peut pas accuser quelqu’un d’être de la CIA sans que l’allégation soit fondée. Sinon, il y a diffamation. Il faut référencer. Il est vrai qu’il est facile de contourner l’obstacle en n’affirmant pas quelque chose directement mais en prenant un article cité comme référence.
Il y a eu des incidents ? Des diffamations. On surveille beaucoup les biographies, pas tellement celles des gens connus mais celle des gens « semi-connus ». Un ajout ne passe pas inaperçu. Il peut même être suspect a priori, surtout s’il est du genre : « C’est un homosexuel, un sectaire, un gauchiste... » Si un petit malin voulait glisser le nom du père de l’enfant de Rachida Dati dans la biographie de la ministre, ce serait purgé en quelques secondes par les administrateurs. Car Rachida Dati est un « sujet sensible », donc sous surveillance. Quand je dis « administrateurs », je ne parle pas des membres du conseil de surveillance de l’Association Wikimédia, mais de quelques centaines de personnes dans la francophonie. Chaque mois, il y a une élection. On vote sur Internet pour désigner ces administrateurs. Les candidatures sont spontanées (il n’y en a pas tant que ça). Ces administrateurs ont le pouvoir de supprimer des articles, de purger des modifications, d’éliminer des rajouts illégaux, contrevenant aux droits d’auteurs ou diffamatoires.
« On estime trop souvent que les lecteurs vont tout croire. C’est un point de vue simpliste. »
Les lobbies ne sont-ils pas de plus en plus tentés de se tailler des articles sur mesure ? Les partis politiques, les lobbyistes, les agences de relations publiques, les entreprises s’intéressent de plus près à ce qui circule sur Wikipédia. C’est flagrant aux États-Unis où les lobbies sont très actifs. La société Cortix a ainsi voulu intenter un procès à la Fondation parce qu’elle trouvait que l’article à son sujet lui nuisait, et la modif qu’ils avaient tenté d’insérer, en s’appuyant sur une agence de désinformation experte en la matière, avait été ôtée. Peut-être que ce type d’intervention commence à se développer en France, mais faiblement. Cela ne concerne encore ni les entreprises ni les partis politiques. Là où il y a eu le plus de problèmes, c’est lors des municipales, avec les conflits locaux, comme à Montpellier. Le maire de Montpellier et Jean-Pierre Grand se sont estimés diffamés par les articles qui leur étaient consacrés. Il y a deux ans, Kémi Séba, le leader du groupuscule Tribu Ka, organisation dissoute depuis pour incitation à la haine et à l’antisémitisme, a voulu faire sa niche. Lui et ses amis sont intervenus dans la rédaction des articles qui leur étaient consacrés. Mais Tribu Ka relevait de la liste des sujets sensibles, et ce n’est pas passé inaperçu. J’ai dû m’interposer, modérer l’article, rétablir la véracité, en me basant sur les articles de presse. Je dois avouer que Kémi Seba et ses amis me faisaient peur, physiquement. Il est aisé d’avoir mon adresse personnelle. D’une manière générale, ce n’est pas si simple que ça de tripatouiller les articles. On est vite repéré. On a aussi un dispositif d’urgence ; il suffit de presser la touche IRC pour un chat entre administrateurs et le noyau dur des contributeurs. Quand ça bouge trop, on peut aussi restreindre autoritairement le droit à l’écriture, pour protéger l’article. C’est ce qui s’est passé pour Nicolas Sarkozy. On peut aussi décider d’intervenir pour équilibrer des positions.
Quelle loi s’applique à cet exercice ? Difficile de donner une réponse précise ! Ce qui est certain, c’est que nous sommes hébergés par un site américain : il nous faut donc respecter les lois américaines. Mais nous demandons aux contributeurs de se conformer également aux lois de leurs pays respectifs. Si on est français, on ne doit pas tenir des propos révisionnistes, mais un Américain peut le faire. En fait, sur ce sujet, ça ne pose pas trop de problèmes. Il est dans notre rôle de dire que les révisionnistes existent, et de les citer. Ça ne fait pas de nous des pro-Faurisson...
Qui est responsable devant la loi ? La Fondation héberge. N’étant pas éditeur, elle n’a pas de responsabilité comme tel. Les responsables, ceux que la loi peut poursuivre, ce sont les contributeurs. Il y a eu des litiges. On a toujours gagné sur ce point.
Et l’anonymat de la source : garantissez-vous sa protection ? La Fondation dispose en effet de l’information, elle a l’adresse IP. Mais elle ne livrera l’identité de la source que dans le cas d’une demande judiciaire. Je dois dire que nous autres, Français, serions plus enclins, si le cas se présentait, à livrer ces données personnelles que les Américains et les Allemands.
Vous êtes neutre, moralement, éthiquement ? Les opinions doivent être représentées en fonction de leur poids public. Une encyclopédie reflète toujours l’état de l’art, de la science et des idées à une époque donnée. Depuis le début du xxe siècle, combien de définitions ont été changées dans les encyclopédies et les dictionnaires parce qu’elles étaient désormais jugées racistes, colonialistes, réactionnaires ? Nous revendiquons cette neutralité propre à l’esprit encyclopédique. Ceux qui ne sont pas d’accord, et qui veulent faire passer leurs idées, sont obligés de créer leur propre site. On a ainsi Wikilibéral pour les libéraux de droite, Anarchopedia, pour les anars, ou encore Wiki-témoins de Jehovah.
Vous vous rencontrez parfois entre wikipédistes responsables ? On s’est réunis pour la première fois en avril 2008 à Nimègue, en Hollande. Nous étions une trentaine de présidents et membres d’associations. Était présente aussi une partie du staff de la Fondation. Cela donne une majorité blanche, masculine, de 25 à 30 ans d’âge en moyenne. Chez nous, parmi les neuf administrateurs de l’Association, figurent deux femmes, l’une inspectrice de l’Éducation nationale, l’autre consultante en informatique.
Wikipédia est populaire auprès des enseignants ? Les enseignants sont réticents ; nous avons très peu de contacts avec eux. Ils ont d’ailleurs raison de ne pas voir en nous quelque chose qui peut être cité comme une source. Que Wikipédia le soit de plus en plus est gênant. Nous sommes une ressource, pas une source. Des avertissements rappellent qu’il faut vérifier l’information. Néanmoins, certains enseignants vont jusqu’à nier carrément notre existence et celle de tous les médias sur Internet. Là, je pense qu’ils se trompent. Ils feraient mieux d’apprendre aux enfants à se servir d’Internet, à développer leur esprit critique, et à reconnaître un bon article.
Wikipédia est un peu la créature de Frankenstein. Ne peut-elle pas vous échapper ? Votre structure de contrôle apparaît bien sommaire ? La question se pose. Au départ, en 2004, la version francophone comptait 40 000 articles. Aujourd’hui, 700 000 et 2 millions pour la version anglaise. On estime, trop souvent, surtout en France, que les lecteurs vont tout croire. C’est un point de vue simpliste. Les lecteurs ont beaucoup plus de recul qu’on ne le dit par rapport à l’information. Non, je n’ai pas peur que le système implose.
« Les opinions doivent être représentées en fonction de leur poids public. »
Pourquoi l’absence de pub ? C’est un choix fait par la communauté dès 2003. C’était déjà le cas auparavant, mais sans être écrit noir sur blanc. Il est donc stipulé dans les statuts de la Fondation que la pub est interdite.
Vous, le sartrien, diriez-vous que votre engagement, c’est Wikipédia ? Oui, c’est une forme d’engagement. En participant à l’amélioration du site, j’espère contribuer, à mon échelle, à une amélioration de la société. Cela peut sembler une visée modeste. Mais mon ambition correspond bien à la génération actuelle, plus repliée sur elle-même que la génération issue de mai 68. Nous sommes moins portés par des idéaux de transformation radicale de la société, d’engagement collectif. Mais il me semble important de permettre aux gens de prendre en main leur existence, notamment par le biais du savoir et d’une connaissance partagée qui n’est ni l’apanage ni la propriété d’une élite. Nous remettons la culture au centre de tout. Ce n’est pas un hasard si Wikipédia a été créée alors que triomphait sur scène la téléréalité, et à travers elle, une apologie de la sous-culture. À l’époque, nous n’aurions jamais imaginé que ce projet basé sur le savoir connaîtrait un tel succès.
Il y a aussi cette militance très moderne, du logiciel libre, de la communauté internaute, de la gratuité. Dans votre brochure, vous vous donnez comme « filiations culturelles » le concept du « copyleft », la pratique du travail « collaboratif » et le laisser-faire comme mode d’organisation. Il y a quelques années, je ne voyais pas pourquoi la licence libre pouvait être une cause importante à défendre. Aujourd’hui, j’ai compris l’importance de l’enjeu. Je ne veux pas voir le mal partout. Je ne suis pas contre les ressources provenant d’entreprises. Je sais que la pub peut financer des projets utiles à la société. Mais on ne peut laisser des sociétés comme Google ou Microsoft s’approprier Internet. Et plutôt que de préconiser le piratage, n’est-il pas préférable de donner, grâce aux logiciels libres, un cadre légal à la gratuité du savoir.
Peut-on parler d’une nouvelle utopie ? Personnellement, je n’emploierais pas ce terme-là. Il ne correspond pas à notre imaginaire. Mais, si on y réfléchit, oui, pourquoi pas : il y a en effet une part d’utopie dans le fait que tout le monde puisse contribuer à l’écriture d’une encyclopédie elle-même financée par les dons.
Voir ou écouter, il faut choisir !
par Bruno Marlière
Date : mardi 13 janvier, 10 heures, Paris IIe arrondissement. Lieu : un café près de la Bourse. Philippe Gavi m’invite à assister à l’interview de Pierre Beaudouin, président de Wikimédia France. Je suis dans mes petits souliers. Rendez-vous est pris sur les grands boulevards, passage du Panorama, sorte de galerie un peu blafarde, couverte d’une verrière, où se côtoient échoppes de kebabs, fermes de serveurs informatiques et numismates. Dix heures pétantes, arrivée au point de rendez-vous avec Gavi. Quelques jeunes actifs, barbes de trois jours, costumes rayés mais de bonne coupe, genre hackers, pubars, startupers postpubères, squattent le passage, tirant nonchalamment sur leurs clopes tout en discutant « planning strategy ». Je me demande à quoi peut ressembler le président français de Wikipédia ? Encyclopédiste blanchi sous le harnais du savoir, costume trois-pièces en flanelle sous un imperméable hors d’âge, ou bien post-soixante-huitard encapuchonné de laine, chaussures informes en veau retourné, emmitouflé dans une gabardine patchwork ? C’est raté ! Pierre Beaudouin est un jeune homme, grand, svelte, réservé, l’œil bleu derrière ses lunettes, costume sombre sous un loden. Méthodiquement, Philippe pose les premières questions. Son interlocuteur y répond de façon précise, méticuleuse, presque timide. Tout y passe, du profil du président à la structure de la nébuleuse Wikipédia, les administrateurs, les contributeurs, leur profil, le nombre de serveurs, d’articles. Après cette phase d’observation, c’est le cœur de l’interview et, là, Gavi met la gomme. « Pourquoi vous êtes-vous engagé dans Wikipédia ? Wikipédia repose-t-elle sur une utopie ? » Face à l’énergie de Gavi, grognard de l’information, fougueux soixante-huitard fondateur de Libération, Pierre Beaudoin oppose froideur, réserve et pragmatisme. Tout juste nous parle-t-il, du bout des lèvres, de son admiration pour Jean-Paul Sartre et de son enfance parisienne. Et c’est à ce moment-là que je décroche. Je n’écoute plus, je vois. Je passe du son à l’image. J’observe la scène, façon hélicoptère. Le drone. Je suis sorti du cadre. Dans ma contemplation, une évidence me saute aux yeux : ces deux interlocuteurs se ressemblent. Non dans leur comportement, non dans leur rôle ni leur psychologie, encore moins dans leur époque. Non, ils se ressemblent dans leur engagement profond : garantir le libre accès à la connaissance pour tous. C’est à cet instant aussi que, brusquement, je mesure les décennies qui se sont écoulées entre la création de Libération et la création de Wikipédia. Trente-sept ans ! En trente-sept ans, serions-nous passés de la lutte pour une expression libre à la lutte pour les logiciels libres ? Du droit de porter les cheveux longs, des pantalons roses, de dormir ensemble à l’université de Nanterre, au droit d’utiliser, d’étudier, de modifier, de dupliquer, et de diffuser des logiciels souvent anglo-saxons ? Fin de l’interview, nos chemins se séparent déjà. Pierre Beaudouin s’en va, ton sur ton vers la Bourse, dans son manteau de laine sombre. Alors qu’à l’opposé, se détachant au fronton du Nouvel Observateur, une petite tache rose acidulée, Philippe Gavi, s’éloigne dans la grisaille de Paris. Tout cela ne serait qu’une question de couleur ?
Quelques Chiffres
Lancée en janvier 2001 à St-Petersburg (Floride) par Jimmy Wales, Wikipédia est une « encyclopédie collaborative » en ligne. Aujourd’hui, Wikipédia publie 6 millions d’articles dans près de 250 langues. Wikipédia se place dans les 10 premiers sites les plus consultés au monde. Wikimedia Foundation (WMF) est une organisation à but non lucratif, de droit américain, fondée en juin 2003. Elle possède les serveurs, les noms de domaines et les marques déposées des projets Wikimedia. En 2009, 8 projets sont soutenus : Wikipédia, Wikimedia Commons, Wikisource, Wikiversity, Wiktionary, Wikibooks, Wikinews, Wikiquote. Créée en 2004, Wikimédia France (WMFR) est une association à but non lucratif dont les objectifs sont de soutenir les projets de la Wikimedia Foundation. Depuis deux ans, Pierre Beaudouin, 28 ans, en est le président. Chaque jour sont créés 500 articles sur le seul Wikipédia francophone et 30 000 modifications d’articles sont enregistrées. En un peu plus de quatre ans, Wikipédia francophone est passé de 40 000 articles à plus de 700 000 ! Wiki : système de gestion de contenu de site Web qui permet la modification du contenu par l’intermédiaire d’un navigateur Web. Wikipédia : le projet d’encyclopédie librement distribuable que chacun peut améliorer.

Revue Médias















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