L’extraordinaire tapage médiatique sur la pauvreté en Afrique, que viennent d’orchestrer quelques bonnes consciences en Occident, nous aurait laissés totalement indifférents, s’il n’apparaissait pas que nous assistons là, non plus seulement à une cruelle hypocrisie, mais, plus grave encore, à une insulte au bon sens.
Parce que c’est d’abord à nous qu’échoit la responsabilité de défendre notre cause et de poser le diagnostic de notre mal, notre position (...) ne saurait être l’objet d’une procuration à quiconque pour parler en notre nom. L’Afrique n’est pas faite que de fous du pouvoir et d’affamés sans mémoire et sans âme comme semblent le croire ces artistes qui, en un soir, se produisent prétendument pour notre cause. L’Afrique, c’est aussi des hommes de lettres et des sciences, des grands penseurs et quelques génies étouffés qui, par moments, et au risque de mille tortures, se lèvent pour chanter la liberté, dicter la vérité, et crier la colère.
Nous n’avons a priori rien contre celui qui, dans un stade, une rue, un parc, de Paris, Londres, Moscou, New York ou Berlin, rassemble les foules et joue de sa guitare pour le plaisir de parler de la pauvreté dans le monde et de l’aide à l’Afrique. Nous sommes simplement choqués et troublés d’imaginer que des gens intelligents se trompent volontairement de combat, et sur les moyens et les partenaires de ce combat.
Notre trouble est d’autant plus grand, qu’il ne fait aucun doute pour personne, à l’heure d’Internet, que l’Afrique, maintenant plus qu’hier, se développe à reculons, se paupérise, et s’enfonce dans une misère indescriptible. Comment pourrait-on croire un seul instant que ceux qui chantent et dansent en prétendant voler au secours de l’Afrique ignorent les sources de nos problèmes, les origines de nos malheurs, et les auteurs des crimes dont nous sommes les victimes ? Nous n’entrerons plus dans la querelle des matières premières, ni dans les accusations contre l’OMC et consorts. Nous ne prendrons plus part à ce faux débat sur les subventions. Nous refuserons dorénavant d’être utilisés comme des jouets et des alibis, aux mains des puissances en compétition pour le leadership planétaire. Nos citadins de Douala et de Brazzaville ne sont-ils pas revenus à la lampe à pétrole parce que nous sommes gérés par des fous qu’il faut vite chasser ? Quelle vérité dépasse celle-là ?
Si cette vérité peut être cachée encore longtemps, il demeure inexcusable que des Africains participent à un jeu biaisé d’avance, dont le seul but est d’entretenir des discussions stériles en Occident, de meubler les débats des assemblées, et de justifier la gestion de quelques excédents de production. Ceux qui chez nous se proclament société civile et se mêlent à ce concert hypocrite ne sont que de pauvres imbéciles dont l’action et les choix opportunistes sont responsables de toutes les moqueries qui nous accablent.
N’insultez plus l’Afrique, ce continent si riche, mais si mal géré ! Insultez ses dirigeants, ces pauvres d’esprit qui ont tout foutu en l’air et tout gâché. Notre colère est encore plus grande quand nous observons tous ces présidents à vie qui s’installent dans nos différents pays. (...) Dans les concerts contre la pauvreté, nous n’avons entendu nulle part des gens crier pour la démocratie en Afrique. Ce dont nous avons besoin, ce sont des millions de concerts mais pour la démocratie en Afrique, pour la guerre contre les dictateurs, les truands et tous les bandits installés au pouvoir. La rue ici prépare sa révolution, et peut-être que, comme le réclamaient récemment les enfants des rues de Lomé, elle n’attend plus que des armes et non des concerts.
Ne nous dites pas que les organisateurs des concerts ne savent pas que l’Afrique vit sous l’oppression des Museveni, Bongo, et autres. Ne nous dites pas qu’ils ignorent ce qui se passe ici ! Ne nous dites pas qu’ils croient un seul instant que leurs concerts changeront quelque chose (...). Mais pourquoi les Youssou N’Dour et quelques autres Africains se mêlent-ils à cette mascarade, alors qu’ils savent pertinemment que le problème, c’est l’absence d’expression de nos populations, la confiscation du pouvoir, le déficit de démocratie, l’oppression brutale ? Les bonnes âmes de ces concerts ne sont-elles pas au courant de ce qui se passe au Togo, au Tchad, au Cameroun, en Centrafrique ? Pourquoi n’en disent-elles rien ? (...)
Qui sont donc ces individus qui se présentent comme la « société civile » pour plaire à l’Occident et utiliser ses clairons ? L’invention de l’appellation « société civile » est en train de produire en Afrique une sorte de secte composée de paresseux, de fainéants et de combinards qui cherchent les gains faciles et courtisent les pires diables. D’une conférence à une autre, on découvre des voyous, des ratés et des mendiants qui croient qu’il s’agit de dresser une table, de convoquer la presse et de réciter des verbes gentils et mielleux sur la mondialisation et la pauvreté, pour s’appeler « société civile ». Que de tricheurs et de corrompus dans ces avatars de ladite « société civile » ! (...)
« Que vaut un concert géant pour un pays où les citoyens sont comptés en ethnies et traités en singes tribaux ? »
Nous voulons éduquer notre peuple, en lui faisant comprendre que l’Occident n’a jamais libéré ni aidé personne. C’est à chaque peuple, à chaque groupe humain, à chaque nation qu’il revient de se libérer et de s’aider. Ni l’annulation de la dette, ni le déversement massif de cargaisons alimentaires, ni l’invasion des experts ne résoudront nos problèmes. Quand il y a un problème en France, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou ailleurs en Occident, les citoyens votent pour changer le gouvernement. Les concerts n’ont jamais renversé un régime en Occident, ni modifié une Constitution. Chaque fois que des peuples se sont trouvés dans des situations graves, ils ont puni les responsables et se sont donné de nouveaux dirigeants. Et lorsqu’il n’était pas possible de voter librement pour changer ces dirigeants, les peuples ont pris les armes.
Le monde ne saurait se limiter, aux yeux de l’Africain, à une constellation d’artistes qui ont pitié de lui. Le monde est bâti sur les dures réalités de la concurrence, de l’égoïsme, et de la raison du plus fort. La loi des intérêts dicte les démarches des nations et configure les positions des Etats. Personne, sinon nos gouvernants irresponsables, ne nous a conduits dans la misère, et personne, sinon nous-mêmes, ne nous débarrassera de ces cancers. On aimerait bien entendre, dans les rues de New York et de Londres, que des artistes marchent et chantent la révolution politique en Afrique, et non pas qu’ils s’amusent à parler d’un cadavre en omettant d’en dénoncer le meurtrier.
Il faut donc qu’il soit entendu que nous ne sommes ni dupes, ni imbéciles, ni inconscients. Ceux qui réclament des prix justes du café, du cacao, du coton, de la banane ou de la cola doivent comprendre que nous ne mènerons plus ce genre de combat. Il est normal que les sociétés qui ont pris de meilleures dispositions pour bien se gérer et bien se développer s’installent dans la position de domination dans laquelle elles se trouvent. Nous n’encouragerons point des bandits à s’encombrer de dettes pour ensuite refuser de les payer. Nous ne soutiendrons pas ceux qui remplissent leurs administrations de cancres pour ensuite crier sur ceux qui ont choisi les compétents. (...)
Non, ce n’est pas pour l’Afrique que l’on chante ! C’est pour amuser la galerie, pour libérer les mauvaises consciences des richesses pourtant méritées, pour renforcer les dictatures qui ne sont en rien inquiétées. Ils nous croient toujours dans la situation de singes qu’il faut sauver, comme si, ici, nous ne savions pas d’où viennent nos problèmes. Ce qui est en cause, c’est une Afrique où des dictateurs tuent, volent, et confisquent le pouvoir sans se gêner et sont accueillis en héros, comme au récent sommet de l’Union africaine en Libye. Ce qui est en cause, ce sont les Bozizé et les Eyadéma, libres de leurs mouvements, libres de piétiner le suffrage universel, libres de museler leurs peuples, et de continuer à siéger tranquillement à l’ONU.
A-t-on libéré la Serbie, l’Ukraine, l’Angola, le Nicaragua avec des concerts géants ? A-t-on vaincu le nazisme, le franquisme, la Grèce des colonels, avec des concerts géants ? La France libre, c’était quoi ? L’Algérie du FLN, c’était quoi ? Qui veut donc nous tromper si longtemps et si profondément ? Que veut dire un concert dans l’univers d’un Africain qui naît, vit, et meurt sans jamais voter librement, ou sans jamais toucher une carte d’électeur ? Que vaut un concert géant pour un pays où les citoyens sont comptés en ethnies et traités en singes tribaux ? Qui veut nous faire croire que les génocides finiront grâce à cela ? Pourquoi ne s’inquiète-t-on pas de voir le fils d’Eyadéma succéder à son père, comme au Moyen Age ?
Jean-Claude Shanda Tomné est camerounais. Diplomate de métier et consultant international, il collabore au Messager depuis 1985 où il anime la rubrique « L’Eclairage » depuis 2000.

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