Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)
Il y a deux modèles possibles. Un régime quasi total de liberté, comme aux États-Unis, ou une législation sévère permettant de condamner des propos racistes, comme en France. Aucun n’est en fait plus efficace que l’autre, concernant l’objectif recherché, à savoir la lutte contre le racisme. On peut même se demander si le durcissement législatif auquel on assiste en France n’aurait pas des effets contre-productifs. Mais, plus gênant encore, on a le sentiment que le modèle français ne s’applique pas de façon égale en France. Le deux poids-deux mesures existe aussi. Ainsi, je suis en profond désaccord avec Alain Soral, mais je n’approuve ni les violences physiques à son encontre ni le fait que la presse les ignore.
Plus fondamentalement, je trouve gênant de faire jouer le principe américain dans certains cas et la législation française dans d’autres. Il faut choisir ! Les mêmes intellectuels qui ont voulu interdire d’expression publique Tariq Ramadan ont soutenu Robert Redeker. Pourtant Ramadan n’a rien dit qui soit punissable par la loi. Redeker a eu des propos qui auraient été punis par la justice si elle avait été saisie, ce que personne n’a osé faire. Les menaces dont il a été l’objet ont rendu impossible toute critique à son encontre. Les menaces étaient inadmissibles, ses propos également, et il aurait été pertinent de distinguer la solidarité face aux premières, la condamnation pour les seconds.
« Selon les communautés ou personnes visées, et selon l’identité de ceux qui tiennent tel ou tel propos, l’indignation n’est jamais la même. »
Sur ces différentes affaires, la justice représente l’un des derniers bastions délivrant des jugements équilibrés. Il n’en est pas de même du traitement médiatique et de l’indignation des responsables politiques. Selon les communautés ou personnes visées, et selon l’identité de ceux qui tiennent tel ou tel propos, l’indignation n’est jamais la même. La loi est regrettable et n’est même pas appliquée. Il ne s’agit pas d’un complot, mais du résultat de préjugés, d’ignorance, mais parfois aussi de lâcheté, certains ayant peur d’aller contre les vents dominants.
Je perçois un autre danger : l’excès de posture morale conduit à une absence de liberté. Lorsque Régis Debray exprime sa position sur les Balkans, Bernard-Henri Lévy veut le bannir du débat public. On aurait dû également dire « Adieu Bernard-Henri », lorsque celui-ci s’est fait le propagandiste des guerres du Liban et de Gaza. Au nom de la morale, certains essaient d’exclure ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, établissent la liste des personnes fréquentables. Les situations sont de plus en plus manichéennes, à l’image du monde idéal de Walt Disney, où il n’y a pas de place entre « bons » et « mauvais ». Or, sur la scène internationale, il est rare qu’un camp soit absolument coupable, tandis que l’autre serait totalement innocent.
C’est au nom de la morale qu’il « faut » soutenir la guerre en Irak ; c’est également en son nom qu’il « faut » soutenir la guerre menée par Israël. Moyennant quoi, ceux qui ne campent pas dans le camp de la morale, après avoir été disqualifiés, n’ont plus le droit de s’asseoir à table. Dans bien des cas, ceux qui sont d’accord débattent entre eux, à condition de connaître au préalable les participants et écarter certains invités. J’ai, pour ma part, accepté de participer à cette journée, sans connaître la liste des intervenants.
J’estime d’ailleurs que l’exclusion de certains ne fait qu’entretenir le cercle vicieux, selon lequel nous ne parlons qu’à ceux qui sont d’accord avec nous, tout en diabolisant les autres.
Ne rêvons pas d’un idéal où chacun serait libre, mais commençons par faire appliquer les lois existantes, de manière égalitaire. Nous ferions déjà un grand progrès. Que les intellectuels médiatiques, qui surfent sur les arguments moraux, en ayant souvent eux-mêmes très peu d’éthique personnelle, cessent de se déclarer voltairiens alors qu’ils veulent la liberté pour ceux qui sont d’accord avec eux et réduire au silence ceux qui ont le toupet de ne pas partager leurs opinions.
Alain SORAL, écrivain
J’applaudis des deux mains aux propos de Pascal Boniface, à ceci près qu’il n’a rien dit. Il faudrait nommer les vigilants, préciser les sujets à propos desquels certains sont diabolisés, dire qui a les moyens de faire condamner et qui ne les a pas. C’est précisément lorsque nous établissons cette liste que la température monte de dix degrés ! Diabolisation et menaces sont mises en place par ceux qui sont les seuls à avoir les moyens de le faire et dont ce type de méthode est devenue système.
Dans le débat, qu’importe que vous ayez tort ou raison, on vous fait comprendre ce qu’il en coûte d’oser penser. Faute de moyens, il vaut mieux vous taire. La vérité est devenue trop chère ! Aujourd’hui, tout le dispositif antifasciste est une escroquerie. En réalité, le vrai fascisme actuel est celui des néoconservateurs, qui mettent en place le conflit de civilisations et prétendent lutter contre un islam fantasmé, successeur du péril rouge d’hier. Au nom de ce combat du bien contre le mal, certains sont excommuniés et martyrisés, parfois physiquement. J’ai été « ratonné » deux fois à Paris : des personnes ont voulu me passer à tabac et m’ont jeté de l’acide au visage. J’ai été agressé par une milice, la LDJ, qui revendique publiquement mon agression dans des clips mis en ligne sur Internet. La France vit dans ce climat étrange. Si vous osez parler de certains sujets, cela peut vous coûter très cher. D’abord économiquement puis, si vous persistez, physiquement.
« Le vrai fascisme est celui des néoconservateurs, qui mettent en place le conflit de civilisations et prétendent lutter contre un islam fantasmé, successeur du péril rouge d’hier. »
J’ai critiqué tous les communautarismes, à commencer par le féminisme, que je considère comme une tentative de monter un sexe contre l’autre, par imitation de la lutte des classes, bien réelle. Aujourd’hui on diabolise les musulmans et on sionise les Juifs de France. Le mensonge selon lequel la France serait de toute éternité un pays intrinsèquement nazi et antisémite a été mis sciemment en œuvre (notamment par « L’Idéologie française » de Bernard-Henri Lévy) afin de pousser les jeunes Juifs dans les bras d’Israël, de les défranciser en leur inculquant la détestation de la France, réduite au régime de Vichy. Cela a été accompli méthodiquement, scientifiquement. Les jeunes Juifs ont été fanatisés, poussés à regarder tous les Français comme des collaborateurs expédiant les Juifs dans les trains pour Auschwitzch. Pour se faire, on a multiplié les procès spectacle (Barbie, Papon, Bousquet) à partir des années 1980, tournant ainsi le dos à la réconciliation nationale incarnée par de Gaulle.
Du coup, plus la Seconde Guerre mondiale s’éloigne, plus on nous parle de la Collaboration et de la persécution des Juifs (dont 85 % ont échappé à la déportation en France grâce au soutien de la population française). Ainsi, plus la guerre s’éloigne et plus les représentants de la communauté juive de France deviennent haineux envers la France et les Français, au point que c’est maintenant toute la Seconde Guerre mondiale et ses 50 millions de morts qui est considérée par les médias comme un point de détail de la persécution des Juifs d’Europe ! Pourtant, soixante ans après les faits, nous devrions être en mesure de passer de la passion de la Mémoire au sérieux de l’Histoire.
Or, c’est exactement l’inverse. Les origines politiques et économiques du conflit sont éludées au profit d’une vision théologique du bien contre le mal. Le bien est ainsi incarné par les Juifs, tandis que le mal est étendu à tous les autres, y compris ceux qui n’adhéreraient pas à cette hérésie siono-shoatique, alliés inclus, pour n’en avoir pas assez fait face au Génocide. Dans notre monde d’un milliard de chrétiens, la Shoah a remplacé jusqu’à la Passion du Christ. Face à tant de mensonges et d’injustices, nous avons décidé, avec Dieudonné, de conduire une liste ouvertement antisioniste, afin de nous lever pour crier haut et fort : « Assez, ça suffit ! » Même les lois, dont les lois mémorielles, ne sont pas votées par les citoyens. Ce sont les réseaux qui les conçoivent et agissent. Face à eux, les individualistes, qui ont trop cru aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité, sont balayés, impuissants. Quelles que soient leurs qualités morales, la République ignore les individus et ne se soumet qu’aux réseaux.
Le Crif est l’un de ces puissants réseaux prescripteurs. La Ligue des droits de l’homme en est un autre, qui m’a envoyé au tribunal et m’a pris 6 000 euros, au nom du peuple français, pour me faire comprendre que je devais me taire. Or, ces réseaux qui prétendent représenter des communautés le font abusivement. Le Crif, par exemple, qui prétend parler au nom des Juifs de France, ne représente, de son propre aveu, qu’un Juif sur six, donc une petite minorité d’une communauté dont elle usurpe, de fait, l’autorité. De même, je ne sais pas qui a mandaté Dalil Boubaker pour s’exprimer au nom des musulmans. Mais la République française, bonne fille et pleine d’une culpabilité savamment entretenue, se soumet à toutes les pressions communautaires. D’où cette multiplication de lois et d’interdits...
Je n’ai personnellement aucun problème avec aucune communauté réelle, mais avec les lobbies. Je constate que quiconque critique le sionisme et l’État d’Israël est aussitôt diabolisé en France. C’est la situation de Dieudonné, la mienne et celle à laquelle ont échappé de peu Pascal Boniface ou Tariq Ramadan, au prix de reculs et de compromissions... Il existe aujourd’hui en France un tabou, le tabou siono-shoatique, qui vaut, à quiconque s’oppose à Israël, humiliation, diffamation, déshonore, persécution... Ce sont toujours les mêmes qui cognent. Il y a donc urgence à nous insurger pour que le tout-puissant lobby prosioniste français respecte à nouveau ses opposants... et la loi républicaine !
Michel TUBIANA, avocat, ancien président de la Ligue des droits de l’homme
Je remarque qu’Alain Soral a été condamné pour des faits d’antisémitisme, ce qui ne m’empêche pas de débattre avec lui. Pour autant, je ne répondrai pas à certaines questions qu’ils posent et qui, selon moi, ne méritent pas d’être intégrées au débat.
Je commence par rappeler un principe philosophique fondamental : aucune liberté n’est absolue. La liberté des uns commence où s’achève celle des autres. Le principe selon lequel la liberté n’est pas absolue implique donc une limite à son expression. Pour la Ligue des droits de l’homme, les limites à la liberté d’expression sont relativement bien décrites dans la loi de 1881. Je pense notamment à la diffamation. Dans les années 1970, les éditions Pauvert ont souhaité rééditer « Les Décombres », de Luciden Rebatet, ce qui a suscité de nombreuses protestations. Henri Noguères, alors président de la Ligue, a estimé que le fait historique primait sur le contenu proprement odieux de l’ouvrage. Il a donc souhaité une préface et une postface, de manière à resituer le livre dans son contexte.
Notre limite à la liberté d’expression consiste à ne pas nier l’autre. Dès lors que vous définissez votre interlocuteur comme n’ayant pas les mêmes droits que vous, il est impossible de positionner le débat. Le racisme renvoie au rejet de l’autre, parce que ce dernier serait en dehors de la famille humaine et n’aurait pas les mêmes droits. Ce qui revient à nier à l’autre son humanité.
Nos sociétés croient que la loi règlera les problèmes. Or la loi de 1972 n’a pas résolu celui du racisme. Elle a, ensuite, été durcie, pour partie de manière inutile. Nos sociétés négligent ainsi la confrontation politique, le débat démocratique, où l’autre doit être considéré comme disposant des mêmes droits.
J’adhère parfaitement aux propos de Pascal Boniface, lorsque ce dernier pense que les lois doivent être appliquées de manière égalitaire. L’Occident porte sa dose de culpabilité sur un certain nombre de sujets. Les mots ne seront pas entendus de la même manière, selon les sujets. Il existe des blagues que je ne raconterais pas en présente de certains, alors que je sais que d’autres sont capables de les comprendre. Nous devons faire passer le message, en évitant de rendre l’autre sourd à notre humour.
Parlons du texte de Robert Redeker. Si nous remplaçons l’islam par le judaïsme ou par la chrétienté, le parquet ne manquera pas d’entamer des poursuites. Nous sommes, sur ce domaine, dans une tolérance extrêmement coupable. Nous voyons certains hommes politiques, tels que Philippe de Villiers, tenir des discours excessivement dévalorisants sur l’islam et les musulmans. Selon lui, ces derniers ne peuvent pas être des Français, ce que Jean-Marie Le Pen a également affirmé. Pour Jean-Marie Le Pen, le fait d’être musulman et français n’est pas compatible.
« L’humanité n’est pas hiérarchisable. Ceux qui dénigrent les autres en fonction de leur foi ou de leur statut portent atteinte au lien social. »
Toute société qui s’organise pose un certain nombre d’interdits, afin de permettre le « vivre ensemble ». L’humanité n’est absolument pas hiérarchisable. Ceux qui dénigrent les uns et les autres en fonction de leur foi ou de leur statut portent atteinte au lien social, au postulat selon lequel les hommes naissent libres et égaux. La question de la liberté d’expression se cantonne à cela. Nous sommes dans une époque où il devient nécessaire de veiller à certaines dérives, je n’en disconviens pas.
Il n’empêche qu’entre « cela » et « rien », il existe un pas. Cela n’est pas un hasard si les sites Internet antisémites ou antimusulmans sont logés au Danemark ou aux États-Unis, pays n’ayant pas adopté de législation à ce sujet. Internet constitue un excellent révélateur sur un point : nous devons adopter une démarche internationale, pour déterminer si nous sommes réellement une humanité, au sein de laquelle nous aurions le droit de discriminer. Si tel était le cas, comme certains le pensent, nous pourrions autoriser tout et n’importe quoi.
Les règles fondamentales sont en train de changer, depuis les années 1980. Nous sommes dans une société où l’a priori et la surveillance prennent une plus grande place. En matière de liberté d’expression, est-il possible d’imaginer qu’un magistrat a poursuivi et qu’un autre magistrat a condamné, parce qu’un homme s’est mis sur le passage du parcours présidentiel avec une pancarte faisant mention de la phrase « Casse-toi pauv’con » ? Il s’est trouvé des policiers pour arrêter cet homme, un procureur pour le poursuivre et un juge pour le condamner. Cela signifie que chaque déplacement du président de la République est entouré d’un tel cordon de sécurité que l’excès même de précautions est source d’incidents.
Il existe, en effet, une volonté de faire taire, une volonté qui sera de plus en plus assimilée par la population. De même que certains tabous résultent de l’histoire, certains essaient de faire en sorte que d’autres tabous résultent de la volonté politique de ce gouvernement. La renaissance de l’hydre terroriste gauchiste à Tarnac en témoigne. Il faudrait y rajouter les questions d’ordre économique. En effet, la mainmise de certains groupes sur les médias soulève d’autres problèmes.
Je conclus, en soulignant que nous avons besoin de faire preuve de pédagogie. Je ne crois pas que le recours aux tribunaux doive être systématique. Par exemple, la scène entre Dieudonné et Robert Faurisson est à vomir, mais je ne considère pas qu’elle relève des tribunaux.

Revue Médias















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