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Carte blanche

Carte blanche à Alain Rémond :

"Ni masochiste, ni kamikaze"

Et si, de temps en temps, les journaux racontaient ce qui se passe dans les journaux ? Je ne parle pas des enquêtes ou reportages sur les autres journaux. Ça, les journaux savent très bien le faire. Ils mettent un point d’honneur à informer leurs lecteurs des crises, problèmes, difficultés que connaissent les autres journaux.

Telle est, disent-ils, la mission du journalisme : traquer sans relâche la vérité, derrière la langue de bois des communiqués officiels et des chiffres rassurants. Luttes de pouvoir, motions de défiance, ratages, dérives, malaise des rédactions, départs plus ou moins volontaires : le lecteur de Libération saura tout de ce qui se passe au Monde. Et celui du Nouvel Observateur n’ignorera rien des problèmes de L’Express. Tout cela, bien entendu, dans la plus totale confraternité, sur l’air de « tout ce qui menace un journal menace tous les journaux », vous connaissez le refrain. Au nom de la sacro-sainte exigence de transparence : les médias ne sauraient se soustraire à ce qu’ils exigent de tout le monde, nos lecteurs ne comprendraient pas que nous jetions un voile pudique sur les problèmes de la presse, ils nous taxeraient légitimement d’hypocrisie, etc., etc. Tout cela est bel et bon. Mais cette traque sourcilleuse de la vérité, qui est l’honneur du journalisme, cette légitime exigence de transparence, les journaux, bizarrement, ne pensent pas à se les appliquer à eux-mêmes.

C’est idiot, mais ça ne leur vient pas à l’idée. Par distraction, sans doute. Par manque de temps. Par manque de moyens. Ou alors par modestie. Parler de nous-mêmes, vous n’y pensez pas ! Ce serait le comble du narcissisme. Du nombrilisme. Avec tout ce qui se passe dans le monde... Ainsi les lecteurs du Monde doivent-ils lire Libération pour savoir ce qui se passe au Monde. Et ceux de L’Express doivent-ils lire Le Nouvel Observateur pour être au courant de la crise de L’Express.

Je ne vais pas jouer les naïfs. Je sais bien que ça n’a rien d’évident, pour des journalistes, d’enquêter sur leur propre journal. Et d’informer leurs lecteurs sur ce qui s’y passe. Il faut être soit masochiste, soit kamikaze. Ou les deux. Quoi qu’il pense de son journal, un journaliste se sent tenu par un certain patriotisme, par un esprit maison. Un journal est une communauté d’hommes et de femmes qui vivent ensemble, au jour le jour. C’est un mélange d’affectivité, de passion, d’amitiés, de rancœurs, de rivalités, parfois de haines. C’est riche, c’est complexe, c’est explosif. Raconter ce qui s’y passe vraiment, c’est risquer d’y mettre le feu, de provoquer une guerre civile. C’est quasiment mission impossible.

Et pourtant, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, ce devrait être possible. Pas le grand déballage, réservé aux assemblées générales, où fusent les noms d’oiseaux, où se règlent des comptes sanglants. Mais un minimum d’information. Sur une grave dérive journalistique, par exemple. Il ne suffit pas de s’en excuser auprès des lecteurs pour être quitte. Trop facile : confession vaut absolution, promis, juré, on ne recommencera plus ! Il faut raconter, expliquer, démonter. Essayer de comprendre (et de faire comprendre) comment cela a été possible. Ce qui est en cause dans le fonctionnement du journal, à tous les niveaux. Ce que cela révèle de petits accommodements, de partis pris. Même chose pour les conflits de fond sur la ligne éditoriale. Il n’y a rien de honteux à en rendre compte, comme si c’était révéler d’inavouables secrets. Ou, pire, donner des armes à la concurrence.

Que des journalistes réfléchissent à leur métier, défendent leurs convictions, s’opposent sur une orientation, c’est tout à leur honneur. C’est prendre les lecteurs au sérieux. C’est leur rendre ce qu’on exige d’eux : la confiance. Un journal, c’est un contrat. Les journalistes demandent aux lecteurs de les croire. Mais eux-mêmes ne mettent pas cartes sur table. C’est un jeu de dupes. Au final, cet aveuglement des journaux sur eux-mêmes nourrit le scepticisme de l’opinion à l’égard des médias, cette perte de confiance régulièrement mesurée, sur laquelle il est de bon ton de régulièrement se lamenter. C’est aussi la meilleure façon d’alimenter les théories paranoïaques du complot : on nous ment, on nous manipule, on nous cache quelque chose. Apprendre dans un autre journal ce qui se passe dans le journal dont on est un fidèle lecteur, il n’y a pas mieux pour nourrir cette parano.

De la vie des journaux, on ne peut pas tout dire. Mais on ne peut pas non plus ne rien dire. Et si on commençait par en dire un petit peu ?


 
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