Au cours des années 1960, l’Office de la radiodiffusion télévision française (ORTF), responsable des deux antennes nationales, fait des fêtes une vitrine prestigieuse où s’exposent ses meilleurs programmes et son savoir-faire.
Pour l’occasion, la direction de la télévision française désigne un maître de cérémonie orchestrant ce qu’il est convenu d’appeler le « festival TV de Noël et du Nouvel An ». Auteur et réalisateur de télévision, Claude Santelli sera celui de 1968.
Attaquée de tous côtés, à la fois par le gouvernement qui la considère comme un repère subversif - il réglera ses comptes en limogeant une partie du personnel et en supprimant des émissions - et par une partie des Français qui la dénoncent comme un instrument de mensonge à la botte du pouvoir, l’ORTF a une piteuse image en cette fin d’année 1968. La programmation exceptionnelle des fêtes proposée par Claude Santelli doit aider à redorer son blason et à reconquérir la confiance de son public.
Fort de ses créations (« Théâtre de la Jeunesse », « Livre mon ami ») plébiscitées à la fois par la critique et le public, et surtout du succès de l’année 1964, qui reste dans les mémoires comme un des plus merveilleux cadeaux de Noël offert par l’ORTF, Claude Santelli semble être l’homme le plus apte à concilier le divertissement populaire et l’exigence de qualité.
Espoir déçu
Au début de l’année 1969, certains critiques et téléspectateurs sont encore en quête de la félicité promise. En effet, les fêtes de 1968 n’ont enthousiasmé ni la presse spécialisée comme Télé 7 jours et Télé Magazine, ni l’ensemble de la presse nationale, exception faite de Télérama et de L’Humanité. Même Le Monde, sous la plume de Jacques Siclier, parle d’un « espoir déçu » par la veillée de Noël. Le public non plus ne s’y est guère retrouvé, estimant que rire et détente ont été oubliés. Bref, le bonheur n’était pas au rendez-vous.
Pour sa défense, Santelli assure, face aux lecteurs de Télé 7 jours avoir manqué de temps pour produire les... 85 nouvelles émissions souhaitées. La grève, qui ne s’est achevée que le 1er juillet 1968, et le fait que certains réalisateurs sur lesquels il comptait furent interdits de travail à l’Office n’y étaient pas étrangers. Il aurait donc péché par excès d’ambition...
D’ailleurs, aucun reproche de médiocrité ou de faiblesse des émissions ne lui est véritablement adressé. Tout simplement, celles-ci n’ont pas rencontré les attentes du public, faute de lien entre leurs programmations et le temps des fêtes, et son indéfectible promesse de bonheur.
L’incompréhension vis-à-vis du projet de Santelli est due à sa conception même des fêtes. Il a clairement annoncé son intention de demander chaque soir aux téléspectateurs « de se passionner, d’ouvrir les yeux et de rêver ». Selon lui, la trêve de Noël doit favoriser « la concentration » et « l’espèce de lucidité particulière qu’exige la dernière semaine de l’année » (Télérama, 22 décembre 1968).
Santelli souhaite donc que ces fêtes ne soient pas uniquement prétexte à liesse et réjouissances gratuites, construites autour d’« arguments comiques », mais qu’elles favorisent les réflexions sur le monde et les hommes en général. Si le dessein d’envisager un public « plus conscient et plus adulte » est louable, les téléspectateurs n’ont pas eu envie de s’y conformer.
Manque d’à-propos
La programmation manquait donc d’à-propos, de concordance avec le calendrier. Ainsi, ces images d’une mère mettant au monde son enfant le premier jour de l’année ou ce reportage sur une greffe du cœur ne convenaient pas vraiment aux rassemblements familiaux de cette époque de l’année.
Quant aux soirées emblématiques des 24 et 31 décembre, sur la deuxième chaîne, elles apparaissent détachées de tout esprit de Noël avec, notamment, des films de Fritz Lang et un spectacle de variétés.
Ajoutez à ces malentendus une tonalité morose : le 24 décembre, les téléspectateurs se sont vus offrir un Jacques Brel bavard et sentencieux, suivi d’une diffusion de seconde main de l’écrivain Jean Giono condamnant inopportunément les voyages vers la Lune, alors même que les exploits d’Apollo 8 venaient de susciter enthousiasme et émotion.
Enfin, la soirée de la Saint-Sylvestre a été consacrée au philosophe Gaston Bachelard. De façon générale, les programmes sont jugés trop sérieux, allant jusqu’à éclipser l’adaptation plutôt réussie d’un conte de Jules Verne. La télévision « n’a guère laissé de place à la gaîté », observe une téléspectatrice parisienne.
Pour ces fêtes, Santelli s’est donc soucié de pédagogie plutôt que de divertissement. Son idée du bonheur est celle de la connaissance, de la lucidité et de la réflexion proposées à tous. Or, le bonheur recherché par les téléspectateurs relève plutôt de la distraction plus immédiate, chassant les tracas du quotidien et favorisant l’oubli d’une année éprouvante que ne cessent de rappeler à l’envi les journalistes. Ne serait-ce pas là, plutôt, la définition du... plaisir ?
Santelli voulait rendre le public heureux, non en le divertissant au sens pascalien du terme, non en le détournant de la réalité, mais en faisant en sorte d’infléchir son regard vers elle, en rendant le monde aussi fantastique qu’un conte de Noël. Sauf qu’en cette fin d’année 1968, les téléspectateurs ne souhaitaient entendre parler ni d’eux ni de leur vie, même de façon enchantée.

Revue Médias















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