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A contre-courant

Noir, meurtrier et journaliste

par Marc Kravetz

Wilbert Rideau, futur journaliste à... 61 ans. Histoire exceptionnelle d’un homme qui ne l’est pas moins.

Le samedi 15 janvier 2005, Wilbert Rideau est sorti libre du tribunal qui venait de le condamner à 21 ans de prison pour le braquage d’une banque suivi d’un meurtre. Étrange procès où l’on jugeait des faits anciens de 44 ans. Étrange verdict aussi qui était en fait un verdict de clémence, mais conclusion heureuse malgré tout, enfin, devrait-on dire, pour un homme longtemps promis à la chaise électrique. Il n’avait quitté le quartier des condamnés à mort que pour la cellule de haute sécurité des détenus à perpétuité, mais n’en figurait pas moins sur la couverture du magazine Life en 1993, sous le titre : « Le Prisonnier le plus réhabilité d’Amérique ».

Wilbert Rideau n’était ni un innocent, ni une victime de la société. Jamais il ne s’est présenté comme tel. Il a volé et il a tué, il ne s’est jamais cherché d’excuse, il a payé son crime de 44 années de prison qui furent pour lui 44 années d’un combat, d’abord contre lui-même, pour la justice et la dignité humaine ensuite. Mais reprenons l’histoire à son début.

Wilbert Rideau est né noir et pauvre, en Louisiane, au temps d’une ségrégation raciale impitoyable. Il avait six ans quand sa famille déménage pour s’installer à Lake Charles, près de la frontière du Texas, au sud-ouest de la Louisiane. On est en plein boom pétrolier et même les pauvres peuvent en espérer des miettes. Mais on est aussi au cœur du sud profond de l’Amérique raciste des années 50. Les gens « de couleur » sont assis à l’arrière des autobus, ils n’ont pas le droit de se laver les mains dans les mêmes lavabos que les Blancs et encore moins de fréquenter leurs écoles. Wilbert était un élève doué et prometteur. Il rêve d’être astronaute, comme Flash Gordon son héros de bandes dessinées. Mais ce n’est pas un destin de gosse noir et pauvre.

Quand il quitte l’école à 16 ans, Wilbert n’espère ni ne croit plus en rien. Il survit entre petits jobs et petits trafics. Il vient d’avoir 19 ans quand, le 16 février 1961, il braque une banque et tue l’un des otages qu’il a pris pour protéger sa fuite. Deux mois plus tard, un jury exclusivement blanc le condamne à mort après une délibération de huit minutes. Procès cassé et rejugé deux fois et chaque fois nouvelle sentence de mort. En 1972, quand le Congrès américain suspend les exécutions aux États-Unis, la peine de Wilbert Rideau est commuée en détention à perpétuité et le condamné est transféré au pénitencier d’État de Louisiane, qu’on appelle Angola, souvenir des esclaves qui travaillaient sur l’ancienne ferme où l’établissement pénitentiaire est installé.

Déjà dans sa cellule de condamné à mort, Wilbert avait commencé à lire. D’abord des livres religieux, les seuls autorisés, puis toutes sortes de bouquins que lui fournissent certains de ses gardiens, des Blancs pourtant, qui prennent des risques pour lui. Et Wilbert décide d’écrire. En 1974 il assure déjà une chronique régulière sur la vie au pénitencier sous le titre « La Jungle » pour des journaux « noirs » du sud des Etats-Unis. Mais c’est en 1976 que la grande aventure commence.

Entre-temps, une réforme du pénitencier a mis fin à la ségrégation raciale stricte qui y sévissait et Wilbert Rideau entreprend de publier un magazine bimensuel, The Angolite, entièrement produit et réalisé par un staff de détenus, noirs et blancs, et vendu hors les murs. Le directeur du pénitencier a donné son accord mais surtout il a garanti à The Angolite le même statut de liberté et de responsabilité que pour n’importe quelle publication du « monde libre ».

Près de trois décennies plus tard, The Angolite existe toujours et au fil des ans, tant le magazine, désormais reconnu meilleure publication pénitentiaire du pays, que son fondateur ont accumulé nominations, récompenses et prix dont les plus prestigieux, tel le « George Polk Award » pour la première fois décerné à un détenu.

Dès le début des années 80, on ne compte plus les hommages rendus à Wilbert Rideau par les plus grands médias du pays, tant pour son courage que pour la rigueur et la qualité de son travail et de son écriture. De partout on l’interroge et on sollicite ses avis. Depuis la prison, Wilbert Rideau conçoit et coréalise un documentaire sur la vie au pénitencier qui sera nommé pour l’Oscar du documentaire et emporte le Grand Prix du festival de Sundance.

Et pourtant... Wilbert Rideau, prisonnier modèle s’il en fut, et si unanimement célébré, est resté tout au long de ces années la cible d’un véritable acharnement judiciaire. Alors que depuis 1972 il remplit les conditions requises pour une libération conditionnelle, elle lui est systématiquement refusée. Et c’est seulement en 2000 qu’un nouvel appel de ses avocats permet de casser la procédure depuis l’origine, ouvrant ainsi la voie à un nouveau procès, 40 ans après les faits. Du jamais vu en Louisiane et il faudra encore cinq ans d’arguties juridiques pour que se tienne le quatrième et dernier procès de Wilbert Rideau.

Le procureur veut un nouveau verdict d’assassinat qui vaudra à l’accusé une condamnation à perpétuité définitive. Le jury retient la culpabilité d’homicide : 21 ans de prison. Wilbert Rideau en a accompli plus du double et c’est ainsi qu’il est redevenu un homme libre le 15 janvier 2005.

A quelques jours de son 61e anniversaire, Wilbert n’a évidemment ni retraite, ni sécurité sociale et il lui faudra travailler pour vivre. Alors, dit-il, il sera « journaliste ». Un métier certes, mais aussi, pour lui, le sens d’une vie et d’un combat mené près de trente ans derrière les grilles du pénitencier. Une telle vocation mérite plus que le respect : rarement un tel hommage aura été rendu à notre métier.

« Le portrait du jour » - 19 janvier 2005 - extrait des Matins de France Culture et retouché pour Médias.

Marc Kravetz est journaliste.


 
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