Comment avez-vous réagi au traitement de votre affaire par les médias ?
J’ai été surpris et déconcerté par le grand nombre de journalistes qui ont balancé l’information sans attendre d’en savoir plus.
Y compris de personnes que vous connaissiez ?
Je connaissais une majorité d’entre eux.
Comment l’expliquez-vous ?
Je suppose qu’ils considéraient qu’ils faisaient leur travail. Autrefois, les journalistes ne donnaient jamais une information sans la vérifier. Aujourd’hui, ils n’ont plus le temps. Mais ils sont moins à blâmer que ceux qui créent les conditions dans lesquelles ils exercent leur métier : les patrons de presse ou de télévision. Le journaliste fait ce qu’il peut dans le cadre de contraintes qu’on lui impose.
Cela justifie-t-il ces manquements ?
Rien ne les justifie. J’essaie simplement de comprendre et d’expliquer. La chasse aux scoops fait qu’on balance l’information sans avoir le temps de vérifier si elle est vraie ou fausse. Au diable les conséquences ! À partir du moment où la place de l’homme ne compte plus, tout est possible, dans n’importe quel domaine -médias, médecine, justice, etc. Tout bascule dès lors que l’information devient un produit comme un autre.
Vous avez été « cassé », pour reprendre vos termes ?
Oui. Même si le temps estompe la blessure, vous la redoutez constamment dans le regard des autres. Pour moi, le monde est désormais divisé en trois catégories. Ceux qui disent : « Je ne le connais pas, mais il n’y a pas de fumée sans feu » ; ceux qui pensent que je suis innocent ; et ceux qui s’en fichent. Il faut accepter de vivre avec. Chacun s’est fait son opinion. Et avec Internet, impossible d’oublier.
Que l’affaire soit venue de la revue catholique Golias vous est apparu comme une épreuve supplémentaire ?
Non, parce que je connais les pratiques de ce journal. Depuis des années, ils ont l’habitude de traîner les évêques dans la boue. Cela ne m’a donc pas étonné.
Le classement du dossier en raison de la prescription des faits invoqués vous a laissé quel sentiment ?
C’est très frustrant. Mais je n’y pouvais rien.
Votre notoriété vous a-t-elle desservi ? On s’est « payé » di Falco ?
Bien sûr. L’affaire n’aurait pas eu ce retentissement si je n’avais pas été connu.
Cela a-t-il changé votre regard sur les médias ?
Non, pas du tout. Je sais comment fonctionne la machine médiatique. La différence, c’est que je l’ai vécu. Je sais qu’on ne fait pas de cadeau. Quelqu’un m’a dit un jour : « Dans l’univers des médias, on n’a pas d’amis, seulement des relations. » Je l’ai vérifié. Attention, quand je parle d’ami, je ne veux pas dire quelqu’un qui ne ferait pas honnêtement son travail, qui par exemple cacherait des informations. Mais il y a plusieurs façons d’exercer son métier...
Les médias ont perdu tout respect pour l’Église ?
Tout dépend de ce que vous entendez par respect. L’Église doit s’attendre à être traitée comme toute institution, sans égard particulier. C’est vrai pour les avocats, les juges, les journalistes, les militaires : tous sont logés à la même enseigne. Faire partie de l’Église est même une circonstance aggravante. Il est normal que les gens attendent d’un prêtre une plus grande droiture dans sa vie. Quand quelqu’un est pris en défaut par rapport à ce qu’il est, à ce qu’il dit, à ce qu’il prétend vivre, rien d’étonnant à ce que l’on soit plus exigeant avec lui.
L’Église ne fait pas l’objet d’un traitement particulier ?
J’ai entendu Redeker dire à la radio que tout le monde le soutenait et le félicitait quand il critiquait ouvertement l’Église catholique, mais que ses amis l’avaient lâché quand il s’en était pris à l’islam...
Comment l’expliquez-vous ?
Sans doute par l’influence qu’a eue l’Église catholique dans notre pays où les relations entre État et Église ont été telles pendant des siècles qu’il reste encore aujourd’hui une sorte d’agressivité envers elle. Laquelle se vit d’ailleurs le plus souvent dans une attitude ambiguë : l’Église catholique est présentée comme n’ayant plus d’influence mais, dès qu’elle s’exprime, tout le monde se met à hurler si par hasard le discours ne va pas dans le sens souhaité.
Quand vous étiez porte-parole de l’Église en France, vous avez tenté de modifier son image : vous étiez plus moderne, moins archaïque.
Je n’ai pas tenté de changer l’image de l’Église, j’étais moi-même. Mais c’est aussi ce que, d’une certaine façon, on m’a reproché et que l’on m’a fait payer.
C’est-à-dire ?
On m’a reproché mes relations avec les gens du spectacle, les politiques, les médias. Cela n’a pas plu à tout le monde.
Les gens veulent donc une Église qui reste à sa place ?
Sans doute. Je suis en train de lire le journal de l’abbé Mugnier de 1879 à 1939. Je suis étonné de voir que, déjà à cette époque, on lui reprochait d’avoir côtoyé l’aristocratie, des écrivains, des artistes. Il était vicaire de Sainte Clotilde dans le VIIe arrondissement à Paris ; c’était donc le quartier de ces milieux. Mais cela dérangeait...
C’était l’abbé des « petits-fours », comme on l’a dit de vous ?
Exactement. Ce qui m’a fait le plus mal c’est que ce soit une journaliste de La Croix qui sorte cela à partir de je ne sais quels ragots. L’abbé Mugnier, on l’appelait le « confesseur des duchesses ». J’entendais dire ici et là : « Di Falco ne célèbre que les funérailles des gens célèbres. » Mais lorsqu’il s’agit d’un anonyme, la presse n’en parle pas. Je ne vais tout de même pas envoyer un communiqué de presse à chaque baptême, à chaque mariage, ou chaque enterrement que je célèbre pour prouver que je ne m’occupe pas que des gens connus ! Il faut accepter ces attaques dès lors que l’on connaît une certaine médiatisation. Sinon, il faut faire autre chose.
Vous preniez plaisir à cette médiatisation ?
Oui, j’aimais bien devoir relever le défi de tenter de répondre aux questions de façon claire et accessible à tous. Je n’ai jamais regretté de me trouver face à un intervieweur intelligent, qui vous pousse à être plus précis, plus percutant. Les plus grands à mes yeux sont Elkabbach, Cavada et Poivre d’Arvor.
« La notoriété suscite immanquablement la jalousie, y compris dans votre propre camp. Surtout dans votre propre camp. »
Vous aimiez fréquenter les people ?
Cela ne me déplaisait pas, sinon je ne l’aurais pas fait, mais je ne l’ai jamais recherché. J’ai commencé à connaître ce monde par un de mes amis d’enfance, Pierre Porte, qui était un musicien de Thierry Le Luron. Il m’a demandé de baptiser son fils, dont Thierry Le Luron était le parrain. Cela a fait boule de neige.
Vous parlez de cette période de votre vie avec une certaine nostalgie.
Mes fonctions de porte-parole m’ont beaucoup plu. Je suis resté huit ans à ce poste. C’est que je ne devais pas faire trop mal mon travail. J’ai pris des coups. Je pense que la notoriété suscite immanquablement la jalousie, y compris dans votre propre camp. Surtout dans votre propre camp. J’ai en tête certains noms qui me critiquaient, mais qui étaient bien contents que je monte au créneau quand il y avait le feu. Qui s’est « coltiné » le « 20heures » de TF1 en direct, le soir du départ de Jacques Gaillot ? Personne d’autre que moi n’a voulu y aller...
Vous n’avez d’ailleurs pas été très gentil avec Mgr Gaillot.
Au contraire, j’ai fait de mon mieux pour être le plus modéré possible. Je regrette d’avoir pu donner l’impression inverse, d’autant que Jacques Gaillot était un ami. Mon rôle n’était pas de donner mon point de vue, mais d’expliquer la position de l’Église. J’ai passé une heure chez Jean-Paul II avec le président de la Conférence des évêques pour voir comment on pouvait atténuer les remous et les souffrances provoqués par ce départ. Beaucoup de choses n’ont pas été dites ou sues. Mais avec Jacques, les choses n’étaient pas faciles. Trop souvent il n’a pas respecté sa parole. Et puisque l’on parle des journalistes, j’ai toujours été sidéré de leur double langage à cette occasion. Hors antenne, ils allaient le plus souvent dans le sens de l’Église. En revanche, dès que les micros s’allumaient, j’entendais un tout autre discours, ce qu’ils pensaient être l’avis de l’opinion publique : « La méchante institution qui broie un petit évêque gentil et soucieux des pauvres. »
Vous vous sentez en exil à Gap ?
Je me plais à Gap, mais mes racines, ma vie, mes amis sont ici à Paris. J’y ai passé près de quarante ans. Quand vous vous retrouvez dans un endroit où tout le monde vous connaît mais où vous ne connaissez personne, il faut du temps pour créer des liens.
C’est une sanction ?
Je ne l’ai pas vécu ainsi. Le croire traduit une mauvaise connaissance de la façon dont fonctionne l’Église. Quand vous êtes évêque auxiliaire, vous ne pouvez pas le rester. On vous envoie ailleurs quand un poste est disponible. Ceux qui m’ont précédé ont souvent eu le même parcours.
Vous reviendrez à Paris ?
Pas comme évêque, puisqu’il y a un archevêque en poste.
Il n’est pas éternel...
Il est plus jeune que moi ! (Rires.)
On peut brocarder l’Église, le Christ, le pape, sans beaucoup d’état d’âme, ce qui n’est pas le cas avec les musulmans ou les juifs. Pourquoi une telle différence ?
Nous ne menaçons personne de mort.
Les juifs non plus...
C’est vrai. Les juifs, c’est le respect de leurs souffrances. Nous sommes encore dans un pays à majorité catholique et nous avons pour la plupart reçu un minimum de culture chrétienne. Du coup, on a encore le sentiment - même si on ne pratique plus et même si on n’a plus la foi - que la référence, c’est le catholicisme. De la même façon que l’on se permet de se moquer de sa propre famille, on se moque du catholicisme comme de sa propre culture, de ses propres références.
Ces moqueries vous blessent ?
Non. Le Christ en a vu d’autres ! Elles ne me plaisent pas, mais ne m’atteignent pas non plus. Elles ne provoqueront jamais chez moi les crises d’hystérie qu’elles suscitent lorsqu’on se moque du Coran ou de Mahomet.
Qu’avez-vous pensé des caricatures ?
J’ai publié un texte à ce moment-là où je concluais en disant que la colère et la violence exprimées quand Mahomet, Moïse ou Jésus étaient caricaturés n’étaient que du cinéma si la même colère ne s’exprimait pas lorsque des hommes, des femmes, des enfants sont humiliés, torturés, abandonnés dans leur misère.
Il existe une autocensure à l’égard des musulmans dans les médias ?
Oui, bien sûr ! Les terroristes sont efficaces, ils atteignent leur but.
D’après vous,pourquoi exige-t-on des excuses de Benoît XVI alors que,lorsque le président iranien nie la Shoah, personne ne lui demande rien ?
Je vous l’ai dit, le Pape ne menace personne de mort. Je ne vois pas pourquoi il s’excuserait - ce qu’il n’a d’ailleurs pas fait. Sur le deux poids-deux mesures, je n’ai pas d’explication. La mauvaise conscience occidentale peut-être, ou notre capacité à l’autoflagellation... On vit dans une sorte de culpabilité malsaine.
Vous auriez aimé être journaliste ?
J’ai débuté comme cela. J’ai commencé par écrire des articles dans un journal, puis j’ai été chroniqueur religieux pendant cinq ans sur RTL. Je dois d’ailleurs beaucoup aux journalistes de cette radio qui m’ont formé. Ce que j’ai appris à RTL m’a servi par la suite, y compris lorsque je prêche...
La télé-réalité n’est pas votre tasse de thé...
L’homme y devient une sorte de gladiateur qu’on met dans l’arène : s’il arrive à s’en sortir, tant mieux pour lui ; sinon, il se fait manger par les lions de l’oubli et de l’indifférence mais le spectacle a eu lieu.
À cette différence que personne ne les oblige à descendre dans l’arène...
C’est très révélateur de l’état de notre société. Pour beaucoup, qui vivent dans l’anonymat, qui n’existent pas dans le regard des autres, la télé-réalité revient à se placer sous un autre regard, celui de la caméra, et par là, sous le regard de millions de personnes. Tout d’un coup, ils existent. Dans cette société d’individualisme, de solitude, de non- reconnaissance, certains ont besoin de cela. Ils n’en mesurent pas toujours très bien les conséquences.
Y a-t-il des émissions de télévision auxquelles vous avez refusé de participer ?
Oui, « Ciel mon mardi », par exemple. J’étais porte-parole des évêques à l’époque, et je trouvais que l’ambiance de cette émission - les « accrochages » perpétuels - n’était pas propice à la diffusion d’un message d’Église. En revanche, je suis contre la politique de la chaise vide, et je me suis toujours efforcé, quand je déclinais une invitation, de trouver quelqu’un pour me remplacer. On m’a parfois reproché d’aller dans des émissions comme celles d’Ardisson, de Ruquier ou de Fogiel. Mais j’ai toujours répondu que j’y allais parce que c’était l’occasion de s’adresser à d’autres téléspectateurs que ceux du « Jour du Seigneur », qui intéresse surtout des convaincus. En revanche, ces émissions de grande audience permettent de se tourner vers un public très large, à condition que l’on puisse s’y exprimer.
Mais faire se côtoyer un évêque et une jeune femme à moitié déshabillée peut choquer, non ?
C’est la vie. On a bien reproché au Christ de se trouver aux côtés de Marie- Madeleine. Je ne suis pas le Christ. Raison de plus pour être à ses côtés.
Pourquoi avez-vous fondé KTO Télé ?
À cause du déficit de présence de l’Église catholique dans les médias. Quand j’étais porte-parole, intervenaient régulièrement les cardinaux Lustiger, Decourtray, l’abbé Pierre, Jacques Gaillot, moi-même. On était cinq ou six à être présents chacun à sa façon. Aujourd’hui, citez-moi un seul nom.
Cela tient à quoi ? Vos successeurs sont mauvais ?
Je ne pense pas qu’ils soient mauvais, mais peut-être que les médias s’intéressent moins à ce qu’ils ont à dire aujourd’hui.
C’est à cause des médias ou c’est l’Église qui est déconnectée des préoccupations des gens ?
Peut-être les deux à la fois.
Vous enviez le « télévangélisme » américain ?
Non. Ce n’est pas dans notre culture.
Vous ne vous voyez pas faire cela ?
Je saurais le faire, ce n’est pas très difficile, mais c’est du viol de conscience.
Vous n’exagérez pas un peu ?
Non, les grands ténors du télévangélisme aux États-Unis vous demandent par exemple de vous approcher de votre poste de télévision, vous le font toucher pour être frappé par la grâce... Vous trouvez ça comment, vous ?
Les Américains, eux, ne brocardent pas les « valeurs intérieures ».
Mais cela n’a aucun rapport avec le télévangélisme. Les religions que j’appellerai « instituées », comme le protestantisme, le catholicisme ou le judaïsme aux États-Unis, marquent davantage les consciences que le télévangélisme.
Pourquoi l’Église en France a-t-elle tant de mal à assumer et défendre ses positions ? Sur la fidélité ou le mariage des homosexuels par exemple.
Quand on voit qu’une organisation comme Act Up s’élève contre la création d’une place Jean- Paul II, sous le prétexte qu’il serait responsable de millions de morts, on nage en plein délire ! C’est d’une mauvaise foi sans nom ! L’Église sert de bouc émissaire. Cela montre aussi que la position de l’Église est méconnue : le Pape n’a jamais parlé du préservatif, mais lorsqu’il parle de fidélité, on en conclut qu’il condamne l’usage du préservatif.
Il y a un divorce entre l’Église et les médias ?
Les médias traitent de l’éphémère, l’Église de l’éternel. Les médias traitent du paraître, l’Église de l’être. Les médias annoncent les mauvaises nouvelles, l’Église la bonne nouvelle. La cohabitation est donc forcément compliquée.
Vous avez connu Jean-Paul II. Aimait-il les médias ?
Le Canard enchaîné avait sorti un numéro spécial sur l’Église avec une couverture qui reprenait « La Cène » de Léonard de Vinci avec des caricatures des gens d’Église, y compris le Pape. J’avais emporté le numéro spécial qui venait juste de paraître pour pouvoir le montrer à Rome à mes confrères porte-parole. Le soir, le Pape nous invite à dîner. Mon homologue italien me pousse à sortir le numéro que j’avais avec moi. Jean-Paul II demande à le voir et me dit : « Si le Pape donne de la joie et fait rire, c’est bien. » Le Canard enchaîné ne l’a jamais su... ?

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