En école de journalisme, le cours de déontologie est loin d’être le plus populaire. C’est l’un des rares enseignements assuré par une universitaire, docteur en sciences de l’information, mais qui n’exerce plus la profession de journaliste.
Pourrait-il en être autrement ? Difficile de trouver LE journaliste « expert en moralité professionnelle ». Si la plupart des cours s’appuient sur la pratique du métier, en déontologie, on se penche sur l’étymologie du mot « éthique » ou la notion de « responsabilité sociale des journalistes ». On y disserte sur le montant à partir duquel un cadeau de presse doit être refusé, on rencontre des médiateurs, on s’interroge sur la nécessité de faire relire ses interviews par ses interlocuteurs et, si oui, selon quelles modalités... Tout cela forme un curieux mélange de grands principes, de préoccupations quotidiennes et de comptes d’apothicaires, qui ne sont certes pas à négliger, mais peinent à susciter l’enthousiasme.
Enrichissant intellectuellement, ces thèmes ne nous fournissent toutefois aucun repère, aucune limite dans l’exercice de notre future profession. La théorie permet de comprendre les grandes idées, les notions fondamentales, elle ne dit pas comment réagir face à une situation comme celle d’Outreau. A aucun moment l’affaire n’a été évoquée en cours de déontologie. Dommage... Cela aurait pourtant été une occasion de se pencher enfin sur un cas concret, de mieux appréhender le décalage entre la théorie et la pratique. Le journalisme ne s’apprend pas dans des manuels. Même le meilleur des professeurs de déontologie ne saurait avertir ses élèves de toutes les situations qui peuvent entraîner la diffusion d’une fausse information.
L’affaire, en revanche, a été abordée lors du cours de justice/police, au moment de l’audition du juge Burgaud. Non à travers le prisme de la déontologie, mais à travers celui de la justice. Pendant l’année, la question du rapport entre le journaliste et ses sources a été évoquée à maintes reprises : un jeu subtil de proximité et de distance, qui nécessite du temps pour parvenir à ce que des liens, et par là même, une certaine confiance, puissent se créer. A cela s’est ajoutée une mise en garde qui, à la lumière des auditions des médias qui ont couvert l’affaire d’Outreau, prend tout son sens : une source qui délivre une information a toujours un intérêt à le faire. Encore faut-il prendre le temps de s’interroger sur ses motivations pour éviter de propager de « fausses informations » ou, pire, se faire instrumentaliser.
Autre exemple de questions traitées : peut-on rémunérer sa source ? On n’y abordait guère le problème des sources qui délivrent, y compris à leur insu, de fausses informations. C’est pourtant, entre autres, à cause de sources « défectueuses » que la couverture de l’affaire d’Outreau a connu de tels excès.
Le cours de justice/police s’est achevé par une autre suggestion, qui, bien qu’amusante au premier abord, est en fait pleine de bon sens : « Faites chiant », nous a-t-on conseillé. Sur des affaires sensibles, la sobriété dans l’écriture permet de s’en tenir rigoureusement aux faits, de ne pas céder à la tentation de la facilité, d’éviter les clichés et de tomber dans le sensationnalisme.
Georges Fenech, sans doute le plus virulent dans ses questions aux journalistes, se réjouissait de l’influence des travaux de la commission, tant sur le nombre de détentions provisoires que sur le travail des médias. Le député UMP du Rhône était pourtant le premier à ironiser sur la couverture du procès « Outreau bis », jugé par la cour d’assises du Pas-de-Calais à Saint-Omer au début du mois d’avril : « C’est d’une précaution, ça ne donne plus envie de lire ! », avait-il ironisé. C’est à n’y plus rien comprendre.
L’école de journalisme, c’est un peu comme l’auto-école. Une fois que les leçons sont finies, et qu’on a le précieux sésame en poche - le diplôme ; pour la carte de presse, il faudra attendre encore un peu -, on prend plus de liberté avec les règles. Parfois à bon escient. Pour filer la métaphore, l’utilisation répétée du terme « dérapage » par la commission y incite peut-être, à chacun d’apprécier ce qu’il convient de faire pour ne pas causer d’accrochage ou d’accident. De se constituer sa propre expérience. Mais, une fois n’est pas coutume, l’affaire d’Outreau appelle à apprendre des erreurs des autres.
Pour autant, les journalistes qui se sont fourvoyés ne sont pas nécessairement les affreux gratte-papier qu’on imagine parfois. Devant la commission, on a vu des femmes et des hommes avec leurs doutes, leurs regrets, leur amertume parfois, encore frappés par une affaire d’une ampleur encore jamais rencontrée.
Au regard de tout ce qui a été dit, lors des échanges entre les parlementaires et les représentants des médias, on a le sentiment de n’avoir appris que bien peu de choses en cours de déontologie, et tellement plus dans la salle des auditions... Mais on n’oublie pas pour autant les conseils bienveillants qui nous ont été prodigués : les faits, rien que les faits.

Revue Médias















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