Elizabeth Bryant a assisté aux auditions de journalistes devant la commission. Dans le rôle de la Persane de Montesquieu.
Les journalistes de La Voix du Nord ont été les premiers à parler de l’affaire, et ils ont aussi été les premiers représentants de la presse à être entendus par la commission d’enquête parlementaire cherchant à comprendre comment un scandale de pédophilie dans une petite ville de province avait pu provoquer une débâcle judiciaire.
Par un froid matin de mars, deux reporters du quotidien de Lille et son rédacteur en chef, Jean-Michel Bretonnier, ont fait face à un tir de barrage des membres la commission de l’Assemblée nationale chargée d’identifier les failles de ce qui s’est appelé en France « l’affaire d’Outreau ».
Les articles de La Voix du Nord ont-ils influencé un système judiciaire qui a déclaré, à tort, treize personnes coupables de participation à un réseau pédophile ? Le journal a-t-il versé dans le sensationnel pour vendre davantage ? Et ces journalistes pouvaient-ils garantir qu’un nouvel Outreau - dans lequel l’invention d’un réseau sexuel a entraîné la destruction de familles, la ruine de réputations et le suicide d’un des accusés - serait traité avec plus de prudence et plus d’exactitude à l’avenir ?
« Les journalistes ne doivent pas seulement rapporter les faits, ils doivent alerter le public quand la justice se fourvoie. »
« Je regrette que nous n’ayons pas, pendant cette première période, pris du recul et rapporté les faits avec plus de prudence, » dit Bretonnier en présentant les premières excuses des médias devant la commission parlementaire. Il y en aura d’autres.
Faisant la distinction entre ce qu’il a décrit comme une couverture initiale négligente et un travail ultérieur plus rigoureux, Bretonnier a ajouté : « Je comprends la douleur de ces gens qui clamaient leur innocence alors qu’ils étaient sous les verrous et dont le nom était jeté en pâture. Je leur exprime, au nom du journal, mes regrets sincères. »
Pour une correspondante américaine à Paris, c’est une expérience bizarre de voir et de raconter comment mes confrères français décrivent les défis de notre métier : essayer d’expliquer aux lecteurs des sujets ambigus et complexes que nous-mêmes avons du mal à comprendre ; se précipiter pour fournir un papier sans erreurs alors qu’on est pressé par le temps ; s’efforcer de séparer les faits et la fiction dans des informations glanées de sources souvent partiales. Aurais-je fait un meilleur travail dans des circonstances similaires ? La réponse est probablement « Non ».
Si Outreau a remué la France, les auditions de la commission ont aussi été un événement exceptionnel, dans l’histoire récente, où les médias du pays ont eu à s’expliquer devant le pouvoir législatif et, puisque c’était télévisé, face au public.
Mais le mauvais journalisme n’est pas propre à la France, ni ce qui, selon certains experts, en est la cause : pressions, commerciale et éditoriale, pour obtenir un scoop ; manque de formation des journalistes dans des domaines comme la justice, les problèmes de l’enfance et l’investigation pointue, tendance à reprendre les informations erronées publiées par d’autres. Les affaires de mœurs impliquant des enfants sont particulièrement préoccupantes, selon Aidan White, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes basée à Bruxelles. « D’une part, dit-il, les médias doivent essayer de fournir au public le maximum d’information sur des affaires graves - et tout le monde est très sensible à la vulnérabilité des enfants aux abus sexuels - d’autre part, les médias ont la responsabilité de s’assurer que leur couverture de ces affaires ne fait pas de victimes innocentes. »
La presse en question, ailleurs
Il ne manque pas d’exemples où la presse, ailleurs qu’en France, n’a pas su maintenir l’équilibre entre ces deux responsabilités, et pas seulement dans des affaires de pédophilie.
Souvenez-vous de l’homme politique irlandais Liam Lawlor, mort dans un accident d’automobile à Moscou, en octobre dernier. Il y avait, dans la voiture de Lawlor, une femme interprète et assistante juridique. Plusieurs journaux ont d’abord rapporté que le député irlandais voyageait avec une prostituée. « Aucune des entreprises de presse ne s’est donné le mal d’appeler la famille de Liam Lawlor et de l’interroger sur les circonstances de l’accident, » dit David Dadge, conseiller à l’Institut international de la presse à Vienne. « Un tas de médias se sont jetés sur l’affaire avant même de regarder et auraient vraiment dû réfléchir à la façon dont ils la traitaient. » Plusieurs journaux ont publié par la suite des excuses à la une, mais l’affaire Lawlor a suscité en Irlande le désir d’un organisme de contrôle de la déontologie comparable à la Press Complaint Commission anglaise.
Mon propre pays a aussi été frappé par une succession de dérapages médiatiques. Deux des plus récents et des plus sensationnels ont porté sur des histoires inventées, publiées par de grands quotidiens, le New York Times et USA Today. Dans les deux cas, les journalistes coupables ont démissionné ainsi que plusieurs rédacteurs en chef.
Mais c’est à Wenatchee, dans l’Etat de Washington, qu’un parallèle peut être fait avec l’affaire d’Outreau. En 1995, vingt-huit personnes y ont été accusées de complicité d’abus sexuels sur des enfants avec de prétendus réseaux qui auraient fonctionné dans la région depuis des années. Comme à Outreau, l’accusation a fondé ses poursuites sur des témoignages douteux d’enfants « victimes ». Comme à Outreau, une cour d’appel annula par la suite les condamnations de plus d’une douzaine de personnes. Comme à Outreau, les critiques ont qualifié l’affaire de Wenatchee d’erreur judiciaire. Si justice a finalement été faite, c’est en partie grâce au reportage de Tom Grant, journaliste de télé de Spokane. « Mais cela s’est produit après que la plupart des médias avaient simplement adopté la thèse du procureur, » dit Kelly McBride, qui dirige le programme d’éthique de l’Institut Poynter, la prestigieuse école de journalisme de St. Petersburg, en Floride.
« Je ne sais pas si les reporters ou leurs rédacteurs en chef ont jamais pris conscience de ce qu’avait été leur reponsabilité, » a ajouté McBride. « Je ne pense pas qu’ils auraient reconnu avoir fait une erreur. Ils disaient simplement : “Nous avons couvert un procès, nous avons rapporté ce qui se passait au tribunal”. »
« Or, les journalistes ne doivent pas seulement rapporter les faits, estime McBride, ils doivent jongler avec une autre responsabilité : alerter le public quand la justice se fourvoie. » « Dans certains cas, lorsque le système ne fonctionne pas, les journalistes doivent troquer leur rôle d’observateur pour celui de chien de garde, » dit-elle.
Qu’est-ce qui n’a pas marché à Outreau ?
En France, les médias ont été sévèrement réprimandés pour leur couverture d’Outreau, y compris par eux-mêmes. Après sa déposition devant la commission parlementaire, des reporters ont demandé à la journaliste de Libération Florence Aubenas si, d’après elle, la presse avait fait un bon boulot. « Non, je ne pense pas que la presse a bien fait son travail, » dit-elle face aux caméras et aux micros.
Certains des membres de la commission ont aussi accusé les médias d’avoir orienté la justice dans la mauvaise direction, ce que rejettent les journalistes estimant que c’est le contraire qui est vrai. « Ne minimisez pas votre rôle dans cette affaire, » dit le député UMP Georges Fenech à Bretonnier, de La Voix du Nord. « Dans certains cas, c’est vous le premier pouvoir. » Par la suite, Fenech, interrogé par téléphone, a déclaré : « Les excuses, c’est bien, mais à quoi ça sert si on recommence toujours les mêmes erreurs ? »
En Europe comme aux Etats-Unis, des experts des médias ont aussi estimé que la presse, comme toute autre institution influente, est comptable de ses actes devant le public. Toutefois, la plupart pensent que les journalistes doivent le faire volontairement et non en étant forcés de comparaître devant une commission comme celle d’Outreau. « Les médias insistent tous les jours dans tous les pays du monde sur les comptes que doivent rendre les gouvernements, » dit David Dadge de l’Institut international de la presse. « Ils doivent reconnaître qu’il leur faut aussi rendre des comptes. »
Certains analystes pensent que les allégations sur un réseau de pédophilie à Outreau auraient dû déclencher des sonnettes d’alarme bien avant le premier procès à Saint-Omer en mai 2004 lorsque le témoin clé, Myriam Badaoui-Delay, s’effondra en pleurs et reconnut avoir menti en incriminant la plupart des autres accusés.
« Certains journalistes ont suggéré que la presse avait succombé à des clichés faciles. »
Alors, pourquoi la presse française n’a-t-elle pas tenu compte de l’avertissement ? Devant la commission, les journalistes ont énuméré un éventail de raisons. Certains ont regretté avoir rapporté des « faits erronés » sur la base de sources de seconde main, sans chercher à les vérifier eux-mêmes. D’autres ont admis que leur réaction personnelle aux horribles allégations de viols d’enfants avait pu marquer leur travail. D’autres encore ont suggéré que la presse avait succombé à des clichés faciles.
Bernard Seitz, cameraman pour France 3 Nord-Pas-de-Calais, a dit d’Outreau, où les principaux accusés vivaient dans des quartiers mal famés : « Pour moi, c’est un cliché, ou une succession de clichés par excellence. Nord égale plus ou moins pauvreté, égale plus ou moins chômage, égale plus ou moins alcoolisme, égale plus ou moins pédophilie, égale plus ou moins coupable. »
En même temps, les journalistes ont fait état devant la commission de la difficulté à obtenir de l’information, à trouver des sources alternatives qui auraient pu fournir une couverture plus équilibrée. « Notre souci d’information s’est probablement heurté à un manque de communication de la part des autorités judiciaires », a déclaré Dominique Verdeilhan, reporter à France 2. « Le silence des magistrats dès le début de la procédure a contribué à la propagation de contre-vérités - le “sex-shop” aux Pays-Bas, les ramifications du prétendu “réseau” en Belgique. C’est regrettable. Il nous fallait quelqu’un qui dise “Stop ! Vous faites erreur.” »
Stéphane Durand-Soufflant, chroniqueur judiciaire du Figaro, a expliqué comment les charges contre les accusés apparurent de plus en plus improbables au fur et à mesure du procès de Saint-Omer. Et pourtant, les journalistes avaient encore des difficultés à parvenir à la vérité. Il a décrit le cas où un garçon a désigné quatre accusés qui étaient théoriquement impliqués dans le réseau. Un avocat a alors incité le garçon à en désigner un cinquième.
Aux Etats-Unis, les éléments du procès, y compris les témoignages d’enfants, sont publiquement disponibles. Tout comme la transcription des débats, qui est un élément clé d’une couverture exacte. De telles transcriptions n’existent pas en France, observe Mark Hunter, professeur américain de journalisme d’investigation à l’Université Paris II. Cela oblige les journalistes à recourir à leurs propres notes ou aux déclarations faites à la presse par l’accusation ou la défense. « L’opinion publique joue un rôle énorme dans ce qui se passe en France, » dit-il. Mais il pense tout de même que les médias français auraient pu soulever beaucoup plus tôt des doutes sur Outreau s’ils avaient fait des recherches sur des scandales de pédophilie ailleurs. « L’histoire montre que très souvent ces prétendus réseaux n’existent pas, dit-il. Ils sont seulement la théorie de l’accusation. »
Le journaliste belge Georges Huercano-Hidalgo a dit à la commission qu’il avait trouvé à Outreau beaucoup de similarités avec l’affaire Marc Dutroux dans laquelle des allégations de réseau pédophile ne s’étaient pas concrétisées. Deux ans avant le procès de Saint-Omer, dit-il, il était arrivé à la conclusion que le dossier d’Outreau était « creux ».
« Aux Etats-Unis, les éléments du procès, y compris les témoignages d’enfants, sont publiquement disponibles. Tout comme la transcription des débats, qui est un élément clé d’une couverture exacte. »
De plus vastes problèmes
Nombre de critiques estiment que les erreurs médiatiques d’Outreau reflètent des maux plus profonds affectant la qualité de la presse française et internationale. La baisse de la diffusion, jointe à une compétition accrue, a augmenté la pression pour que les journalistes produisent plus de scoops et d’histoires sensationnelles. Il y a moins de temps, moins d’argent et moins d’espace rédactionnel pour des enquêtes en profondeur qui auraient permis de révéler plus tôt les inconsistances de l’affaire d’Outreau.
« Il y a une pression énorme sur les médias pour faire monter les tirages, dit Aidan White de la FIJ, et cela conduit les rédactions et leurs chefs à pousser à la limite leur capacité à rapporter ce qui se passe autour d’eux en termes sensationnels. Cela met évidemment les bons principes à l’épreuve, et la qualité baisse. »
Même si les journalistes déposant devant la commission ont nié être motivés par le sensationnalisme, plusieurs d’entre eux ont admis l’inconvénient d’être souvent pressés par le temps et la tendance à se contenter d’une couverture plus superficielle. « Trop souvent, les journalistes dits d’investigation se contentent des seules sources des dossiers », dit Jean-Michel Décugis, reporter au Point. « Il y a de moins en moins d’enquêtes et de contre-enquêtes. Et, du coup, si ces sources policières ou judiciaires se fourvoient, les journalistes aussi. »
Les médias français sont-ils plus vulnérables à ces écueils que les autres ? Des spécialistes français le croient. « Nous sommes un pays où la presse est particulièrement en crise », dit Fabrice Jouhaud, directeur du Centre de formation des journalistes à Paris. « Ce n’est pas seulement l’affaire d’Outreau. (...) Le “non” à la Constitution européenne, les émeutes des banlieues : les médias n’ont rien vu venir. (...) Nous avons un vrai problème de presse, sans doute plus qu’aux Etats-Unis, parce que [les journalistes] sont très éloignés de la réalité. »
Reste à savoir si Outreau va changer l’attitude des médias. Lors des auditions de la commission, journalistes et législateurs ont évoqué de nombreuses voies pour assurer une couverture médiatique plus rigoureuse, depuis l’application de toute une série de codes de déontologie existants mais ignorés, jusqu’à l’adoption en France d’un système judiciaire plus transparent. D’autres insistent sur une meilleure formation des journalistes en matière judiciaire comme dans d’autres domaines difficiles.
Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA) - lui-même victime de fausses allégations dans une affaire de mœurs - a réclamé la création de codes et de contrôles sur les abus des journalistes qui seraient appliqués par la profession elle-même, par le truchement de sa commission paritaire.
D’autres estiment que Outreau a déjà changé la couverture de l’information en France, mais pas nécessairement dans le bon sens. Jouhaud craint, pour sa part, que cela ne mène à une information plus timide. « Tout le monde va devenir extrêmement prudent, dit-il. Dans n’importe quelle affaire, y compris politique ou financière, les gens mis en cause diront aux journalistes : “Attention ! Souvenez-vous d’Outreau.” »
Elizabeth Bryant est américaine. Basée à Paris, cette journaliste indépendante est la correspondante de Voice of America, de San Francisco Chronicle et de Religion News Service, parmi d’autres médias américains.

Revue Médias















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