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Enquete

Papy, mamie et leurs petits-enfants

par Corinne Destal

Les médias pour enfants sont, a priori, censés explorer l’univers enfantin. Mais il s’agit surtout de tenter de capturer une « part » optimale de ce jeune public versatile. Dans une pléthore de production, inégale dans sa qualité, dominent les représentations des « autres » : autres enfants, autres familles, autres univers, autres mondes. Qu’en est-il des images des seniors ?

Les baby-boomers, papy-boomers, seniors, troisième génération, quatrième âge, jeunes retraités, qui font pourtant partie de la vie réelle de l’enfant, désertent leurs écrans ou leurs revues. Ces termes n’ont guère de résonance pour lui. Le mot vieux, si. C’est toute personne ayant dix ans de plus que lui. C’est également et avant tout, un homme ou une femme inscrit dans la lignée familiale, c’est mamie ou papy. Figures concrètes avec lesquelles il entretient parfois des relations privilégiées du fait de la nouvelle grand-parentalité. C’est aussi n’importe quelle personne visiblement, physiquement âgée. Un vieux, tout simplement.

Père et mère, même s’ils ont plus de 45 ou 50 ans, ne sont pas des seniors, mais des parents, personnes actives et importantes dans leur vie. Chaque média ou chaque genre littéraire bénéficie d’une méthodologie particulière. De plus, ils sont perméables les uns aux autres : un personnage traditionnel de bande dessinée (Titeuf, Cédric...), des productions cinématographiques (Disney, Miyasaki) animeront bien souvent le petit écran ou deviendront l’emblème d’une revue qui elle-même sera mise en ligne.

Tout y est pensé pour que le jeune public apprenne : cet apprentissage peut être directement rattaché aux compétences scolaires : repérage dans le temps, dans l’espace, sensibilisation à la lecture ; ou plus diffus : acquérir l’autonomie tant attendue, par exemple à l’aide d’histoires qui reprennent le classique schéma du héros affrontant des épreuves pour en ressortir glorieusement grandi.

Le matériau de la presse éducative est élaboré en collaboration avec des psychologues, des pédagogues. La politique de chaînage (au-delà d’un enjeu économique réel), permet de construire un contenu idéalement adapté aux connaissances et aux besoins de cette tranche d’âge. C’est ainsi que Bayard Presse propose quinze revues pour ses lecteurs de 1 à 18 ans, permettant à chaque enfant de progresser en changeant de titre en moyenne tous les trois ans. La relative bonne santé économique de ces produits ludo-éducatifs qui permettent de ne pas « gaspiller » le temps des loisirs, est le triomphe de la philosophie « apprendre en s’amusant ».

L’apprentissage de la vie du jeune public passe, entre autres, par des sensibilisations aux « autres », par le regard que les enfants posent au détour d’un jeu, d’un conte ou d’une BD, sur une population étrangère à leurs yeux, parce qu’éloignée géographiquement, culturellement ou socialement.

« Des grands-parents d’apparence classique côtoient des images plus "modernes". »

Des grands-parents...

Si les seniors n’existent pas, ce sont les grands-parents qui en tiennent lieu dans des revues qui, tout de même, consacrent les liens familiaux, même non traditionnels. Des grands-parents d’apparence classique (tenue vestimentaire, cheveux gris, chignons pour les femmes, lunettes, canne) côtoient des images plus « modernes », plus jeunes d’apparence, mais moins nombreuses, de papys ou de mamies capables de s’extraire de la sphère domestique protectrice pour aller à la rencontre d’activités partagées avec les petits enfants. De fait, les plus jeunes enfants, à l’intention desquels la photographie est moins employée, disposent de représentations traditionnelles de grands-parents conteurs, rassurants, tendres.

Les plus âgés (6-10 ans) entrent en communication avec des aînés d’allure plus jeune, et surtout, plus tournés vers l’extérieur. Les représentations évoluant lentement, cette nouvelle grand-parentalité garde cependant un zeste de traditions : « Ensemble, on joue aux cartes, on fait de la cuisine, mais, surtout, c’est Maminou qui m’a donné envie de jouer au piano », témoigne Louise dans un reportage sur les grands-parents d’Astrapi. D’une façon générale, la vision des personnes âgées, réduite au contexte familial, n’est guère subversive. Elle le sera davantage dans la littérature d’enfance et de jeunesse, qui obéit à une logique différente, ou encore dans les œuvres cinématographiques d’Hayao Miyasaki comme « Le château ambulant » dont l’héroïne a 90 ans.

Le jeune public rencontre des images plus ludiques et très diversifiées dans les médias dont la vocation est moins éducative.

Ce sont celles de Maestro, figure de proue de la série d’animation « Il était une fois l’homme », grand sage à la barbe blanche, l’aïeul dans « Kirikou et la sorcière », qui guide les pas de l’enfant et lui ouvre la voie de la maturité, ou encore, Rafiki, vieux singe respectable dans « Le roi Lion ».

Maestro et Merlin l’Enchanteur croiseront dans leur étourderie, d’autres personnages classiques du monde de la bande dessinée : Tournesol (Tintin) ou le comte de Champignac (Spirou).

Ces stéréotypes de la grande vieillesse, personnages imaginaires, loin des grands-parents de la presse sont dotés d’attributs physiques qui ne laissent guère de doute sur leur âge avancé, et de prothèses compensant une insuffisance physique ou sensorielle (canne, dentier, lunettes). Ils symbolisent le savoir, qui est transmis, l’expérience, la sagesse... vertus que seule la vieillesse semble pouvoir incarner. Un vieux, c’est aussi cela dans l’univers médiatique des enfants : pilier de la transmission certes, mais parfois esprit facétieux qui, au-delà d’être un simple outil servant de levier pour rendre le contenu plus distrayant, peut faire s’interroger sur la continuité des âges.

... aux « vieux enfants »

En effet, Tintin et Spirou rencontrent les figures âgées savantes, profondément altruistes et inventrices de génie que sont Tournesol et le comte de Champignac. Par leur fougue et leur côté sentimental, ces deux personnages conservent des traits bien marqués de l’adolescence. Tout comme le pépé de Cédric, dont les fous rires et la propension à partager les bêtises de son petit-fils témoignent souvent d’un comportement enfantin.

Difficile alors d’affirmer que les âges de la vie sont compartimentés et obéissent à des codes de conduite immuables. Ils possèdent une continuité et effectivement, à un âge avancé, des façons d’être adolescentes ou enfantines peuvent persister. Agecanonix, le mythique vieillard des albums d’Astérix dont la verdeur, malgré un état physique plutôt délabré, s’engouffre avec enthousiasme dans les bagarres générales, rejoint ces « vieux enfants » qui jalonnent la vie des jeunes héros. Autre papy qui s’écarte de toute sagesse, celui du Petit Spirou, qui boit en cachette, et manifeste une libido florissante. Il reste la « grande personne préférée » du jeune héros.

C’est également le pépé de Cédric, qui s’interroge et essaie de conjurer la détérioration physique (teinte des cheveux, look jeune), tout en demeurant bien souvent aussi puéril que son jeune petit-fils. Plus classique dans son rôle de grand-parent, le papy de Titeuf qui, à travers ses séjours à l’hôpital, ses parties de Scrabble interminablement ennuyeuses ou ses moments de complicité rieuses avec l’enfant, offre une vision à la fois drôle et sarcastique de la vieillesse. Le mode d’expression particulier que constitue la bande dessinée permet, il est vrai, d’accentuer à volonté les bizarreries des personnages, de jouer avec les paradoxes de la personnalité de ces très grands enfants, véritables ressorts du comique.

Pourtant, à l’heure des relations intergénérationnelles, actuellement sur toutes les lèvres et couchées sur tous les rapports, études, ou papiers, l’occasion serait trop belle de faire sortir la solidarité intergénérationnelle du contexte familial... même si le lien personnel a comme pouvoir de modifier en partie les représentations collectives.

La confusion des générations ou l’absence des arrière-grands-parents

Les grands perdants dans les médias pour enfants restent les arrière-grands-parents. Malgré une réalité démographique qui atteste la survivance de cette quatrième génération, celle-ci joue l’Arlésienne, quel que soit le média envisagé. Trois générations sont donc présentes. Et celle des grands-parents semble être le produit des caractéristiques de l’une et l’autre génération. Au regard de l’âge des enfants pour lesquels se construisent les scénarios (8-10 ans), il serait logique que des médias attentifs aux relations intergénérationnelles offrent une place aux très vieux. Dans les bandes dessinées notamment, ces grands-parents montrent les attributs de la grande vieillesse : canne, dentier, arthrose... sources intarissables de gags, tout en restant suffisamment fringants et facétieux pour alimenter les ressorts comiques.

« Les grands perdants dans les médias pour enfants restent les arrière-grands-parents. »

Cette quatrième génération, qui fait pourtant partie de la vie de chacun, et que les enfants savent bien différencier de celle des grands-parents, reste la plupart du temps invisible dans les médias pour enfants. La très grande vieillesse, reste avant tout un sujet de préoccupation d’adultes et peut-être un sujet trop délicat à traiter. Peut-être également ne possède-t-elle pas suffisamment de « substance » médiatique, n’entre-t-elle pas encore dans les normes commerciales, éducatives ou ludiques ? Serait-on parvenu aux limites des images de la vieillesse pouvant être proposées aux plus jeunes ?

Dans une société multigénérationnelle, il semble fort légitime, pour des médias s’inspirant plus ou moins des réalités quotidiennes des enfants, de travailler sur des représentations de la vieillesse et du vieillissement. Leur jeune public est certainement amené ici et maintenant, et plus tard, à côtoyer, vivre avec, assister ses aînés.

Il serait hors propos de les exclure, ces grands-parents, puis­qu’ils existent. Même si l’histoire peut montrer que des populations ont été victimes de censure, la problématique des personnes âgées, dans une histoire familiale est toute autre : elle offre une valeur sûre : celle de la solidarité, celle d’une place que l’on cherche à donner aux vieux et donc des rôles et des devoirs pour chacun des membres d’une même famille.

Cette solidarité peut être fantasmée, contrainte par bien-pensance, valeur marchande, porteuse. Si les représentations médiatiques de la vieillesse trouvent un écho chez un jeune public et qu’en filigrane ce dernier est éduqué au minimum à porter un regard bienveillant sur le crépuscule de l’existence, il ne faut pas oublier que notre rapport au monde et aux autres se construit également ailleurs. Les enfants sont également consommateurs de médias pour adultes. Ils tireront avant tout leur enseignement des relations que leurs parents entretiennent avec leurs propres parents, et de la place qu’eux-mêmes se donnent (et qu’on leur concède) auprès des personnes âgées qu’ils côtoient.


 
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