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Ma vie avec les médias

CLAUDE LELOUCH

Parfois compté 8, jamais K.O. !

par Guy-Pierre Bennet

Réalisateur, acteur, producteur, scénariste, dialoguiste, adaptateur, directeur de la photographie, cadreur, monteur, distributeur. Marié, 7 enfants. 41 films en 50 ans de carrière, dont la moitié a très largement dépassé le million d’entrées. Entretient avec la critique et le public des rapports tumultueux. Autodidacte, indépendant, curieux... Chabadabada !

Qu’est-ce qui nourrit vos films ?

La curiosité. Je me lève tôt le matin pour essayer de ne rien louper de ce film extraordinaire qui s’appelle la Vie. Six milliards d’individus dirigés par un cinéaste exceptionnel qui a réussi à faire croire à chacun d’entre eux qu’il avait le rôle principal. Moi, je ne fais que copier comme je peux cet immense réalisateur qui réussit à faire chaque jour un beau film, plein de rebondissements, cruel, magnifique, triste et gai à la fois.

Vous avez débuté votre carrière comme journaliste. La Russie, l’Amérique, le Tour de France, plus tard les JO de Grenoble, les scopitones. C’est ce travail, à base de situations saisies sur le vif, d’images plus ou moins volées, qui caractérise votre façon de filmer ?

Mon rêve était d’être cameraman d’actualité. J’avais envie de voyager, de bouger, d’apprendre les hommes et les femmes en les voyant et non pas en les lisant. Je me suis toujours davantage nourri de ce que j’entendais dans la rue et des conversations de comptoirs que des livres. Il y a dans la culture traditionnelle un manque de spontanéité qui me gêne. Je préfère l’instinct, l’irrationnel à la raison raisonnable.

Vous êtes un homme d’action ?

Absolument ! Le seul lieu où je puisse tenir en place est une salle de cinéma. Ma mère le savait qui, pendant l’Occupation, me cachait dans les cinémas du quartier ! Mais dans l’action, on ne réfléchit pas. C’est sans doute pour cela qu’il m’arrive, plus qu’un autre, de connaître des hauts et des bas.

Et de prendre des coups...

Oui, mais en même temps, ça m’a fait du bien ! La vie est aussi un match de boxe : on vous applaudit, on vous siffle. Je fais partie de ces boxeurs qui ont été comptés jusqu’à 8, mais jamais jusqu’à 10.

Et vous rendez les coups ! Vous avez dit que « vous feriez un jour un film pour les critiques... quand vous auriez de l’argent à perdre » et dans « votre » livre , que « la critique a droit à toutes les opinions, à condition d’en avoir ».

« Roman de gare » devait répondre à ces critiques. Dans un premier temps, j’ai utilisé un pseudonyme parce que je voulais qu’on voit le film sans préjugés. Évidemment, ça n’a pas duré longtemps : une équipe de cinéma, c’est un minimum de 100 personnes. Impossible de contrôler les fuites. On me dit que la critique a été bonne : tant mieux. Moi, ce que je constate, c’est que ce film fait le tour du monde et qu’il est merveilleusement accueilli partout. C’est donc la preuve que je peux de temps en temps - heureusement ça n’est pas la première fois - me concilier à la fois critique et public.

Vous êtes sensible à la pression médiatique ?

Je lis tout, j’écoute tout, sauf ce qu’on dit sur moi. Je n’ai pas envie de me laisser influencer, de contrarier mon inconscient, de brimer cette part d’irrationnel qui est mon seul capital.

Donc vous ne souffrez pas de ce que l’on dit de vous ou de vos films ?

Les compliments m’endorment et les critiques me mettent de mauvaise humeur. À la sortie du « Voyou » j’ai eu droit à deux ou trois papiers répugnants, et là, j’ai décidé que ce type de lecture ne m’apportait rien.

« Répugnant » ?

C’est répugnant quand on attaque l’homme plus que son travail. Mais vous savez, j’ai toujours été plus attaqué pour le « système Lelouch » que pour mes films.

Photos : Christophe Zaragoza
Photos : Christophe Zaragoza

Qu’entendez-vous par le « système Lelouch » ?

Ma liberté et mon indépendance. Je suis un homme libre. On me reproche de cumuler les casquettes. Réalisateur, producteur, scénariste... Mais ce que je raconte au public est personnel et je n’ai pas envie d’intermédiaires entre lui et moi. Or, le cumul est quelque chose que l’on vous pardonne rarement. Moi, j’ai envie d’aller au bout de mon discours parce que c’est le mien.

Vous avez peur de perdre cette liberté ?

J’ai peur de la maladie qui me priverait d’exercer mon droit à la liberté. Où trouver la force, l’énergie, le courage de faire les choses qui vous tiennent à cœur quand un événement extérieur vous oblige à mettre cette force, ce courage, cette énergie ailleurs que dans ce que vous aimez faire. Je n’ai pas peur de la mort parce que ça fait partie du jeu et qu’on en connaît l’issue. Mais je n’aimerais pas que la partie soit interrompue avant la fin.

« Le public va au cinéma pour les bonnes raisons. Les critiques, c’est moins certain... »

Lorsque l’un de vos films est encensé ou lapidé, j’imagine que l’on vous tient au courant. Est-ce que ces opinions vous aident à progresser ?

Quand un de mes films ne marche pas, ma souffrance vient du verdict du public et de ma propre critique. Pas des professionnels. Je ne vais quand même pas vous apprendre qu’on ne fait pas des choses pour qu’elles ne marchent pas ! Les artistes, les créateurs veulent donner de l’amour aux autres. Quand le public refuse le cadeau que vous lui faites, il faut comprendre pourquoi et ne pas crier à l’injustice. J’entends les reproches et j’ai envie de répondre : «  Écoutez, vous n’êtes pas contents ce coup-là, je suis désolé. La prochaine fois, je vais essayer de faire mieux. »

On vous a souvent reproché de filmer plutôt que de réaliser.

Je ne prends pas ça comme un reproche, même si je vois où l’on veut en venir avec ce genre de propos. Dans la quasi-totalité de mes génériques, j’indique « filmé par Claude Lelouch » et non pas « réalisé par Claude Lelouch ».

Pourquoi ?

Mais parce que je filme ! C’est un terrible malentendu. Je ne suis pas d’accord avec l’histoire du cinéma qu’on nous propose. C’est pour ça que je suis seul contre tous. Le cinéma est un art naturel. Vos deux yeux sont la plus belle caméra dont vous puissiez disposer. Vos oreilles sont les plus beaux micros que vous puissiez imaginer. Votre cerveau est la plus belle machine de montage qui soit. La mémoire est le plus grand monteur. Donc, le cinéma est à la disposition de tout le monde. La première caméra n’est pas née avec le cinéma en 1895, non... elle est née avec le premier homme. En 1895, ce qu’on a découvert, c’est comment enregistrer la mémoire. Vous, en ce moment, vous êtes en train de me regarder... en fait vous me filmez.

Et ce soir, chez vous, quand vous allez réécouter votre enregistrement sur votre petit magnéto, vous allez faire un choix en fonction de votre mémoire qui aura gardé les impressions visuelles de Lelouch répondant à vos questions. Vous allez avoir en mémoire ma façon de bouger, de vous regarder, la lumière dans cette pièce et vous ajouterez toutes ces impressions personnelles à votre interview. D’ailleurs, si vous n’aviez voulu que me poser quelques questions, vous m’auriez téléphoné. Si vous êtes venu, c’est que vous vouliez aussi me voir, c’est-à-dire me filmer pour avoir un complément d’information ! Eh bien, voilà... c’est cette histoire du cinéma que j’essaye - quelquefois maladroitement - de raconter dans mes films.

L’échec vous motive autant que le succès ?

Plus. L’échec est la plus grande école du monde. J’ai beaucoup plus grandi au travers de mes échecs que de mes succès.

Vous êtes quand même un réalisateur aux succès yoyo. Vous passez allégrement de 5 millions d’entrées pour « Un homme une femme », presque autant pour « Itinéraire d’un enfant gâté », « L’aventure c’est l’aventure » ou « Viva la vie », mais moins de 100 000 pour « Le Courage d’aimer ».

Le public a toujours raison. Je parle du public dans sa globalité, évidemment. Il n’y a pas de succès ou d’échec innocents. Je fais confiance au public, même si je regrette que, depuis quelques années, il ressemble de plus en plus à TF1.

C’est-à-dire ?

C’est simple, TF1 tire le public vers le bas alors que celui-ci aimerait qu’on le tire vers le haut. Dans les années 1960-1970, il y avait un public curieux, attentif, qui a fait le succès d’un cinéma de qualité, qui aimait les Fellini, les Antonioni, les Bergman... Aujourd’hui, ces réalisateurs n’existeraient pas, ou très difficilement, parce que la télévision a tout nivelé. On ne peut pas faire de grand film si le public n’est pas grand et, pire, on ne peut pas faire de film du tout s’il n’y a personne à qui le montrer.

La télévision est un bouc émissaire commode ?

Quand je dis TF1, c’est une image. Je vise l’implacable système de l’audimat et du prime time, entièrement soumis aux diktats de la publicité, laquelle, pour faire passer ses messages au plus grand nombre, imagine que ce plus grand nombre veut voir un cinéma aseptisé. Mais personne n’est innocent dans cette affaire. Ni ceux qui vivent de la pub, ni ceux qui vivent du public, ni ceux qui acceptent de jouer ce jeu du cinéma populaire au risque de tomber dans le populacier. Ni non plus le public de ce type de spectacle qui n’a pas toujours la volonté d’aller voir ailleurs.

Aujourd’hui, le plus grand producteur de cinéma, c’est la pub ! Arrivez dans une chaîne avec une comédie dans l’air du temps, un réalisateur connu et un gros casting : ça marche. Proposez un scénario un peu plus ambitieux, avec un jeune réalisateur et quatre acteurs inconnus : bonne chance ! Mais si à la télé on ne diffuse plus de grands films, au moins n’y voit-on plus de navets... Regardez les séries... On ne s’ennuie pas, ça roule. Mais à peine terminé, on passe à autre chose. Ça n’impressionne pas la mémoire. Un grand film, c’est différent. Les images vous marquent. Ça peut même influencer le cours d’une vie. Ce qui est intéressant, c’est tout ce qui laisse des traces.

« Je fais confiance au public, même si, depuis quelques années, il ressemble de plus en plus à TF1. »

Que vous reproche-t-on au juste ?

Rayon reproches et critiques, je pense que je suis en très bonne compagnie. La liste est longue de ces auteurs qui ont eu de mauvais rapports avec la critique. De Hugo à Pagnol ou Guitry. Je crois, je dis bien je crois, que ce que l’on me reproche, c’est de ne pas vouloir entrer dans les cases où l’on souhaiterait me mettre. Dans le fond, en quoi suis-je dérangeant ? Je ne raconte que des histoires d’amour... J’aime autant les méchants que les gentils. Est-ce ça qui dérange ? Vous-même, depuis le début de cette conversation, faites allusion aux mauvaises critiques et à mes rapports difficiles avec les médias en souhaitant que je m’en défende. Nous sommes dans une société où le négatif compte plus que le positif. J’ai dix bonnes critiques et une mauvaise... on va me parler de la mauvaise. Tout le monde a détesté, sauf le public ! Conclusion, le public va au cinéma pour les bonnes raisons. Les critiques, c’est moins certain...

Vous êtes quand même le réalisateur à la fois le plus encensé et le plus démoli du cinéma français. Vos films seuls sont en jeu ?

Les films sont le côté visible de l’iceberg ! Je suis indépendant et responsable de cette indépendance que je m’octroie. C’est un luxe, c’est vrai. Mais heureusement, j’ai très souvent eu la chance d’avoir le public avec moi. Vous savez, le processus de création est abstrait et inexplicable. C’est un cheminement périlleux entre le but que l’on veut atteindre et celui qu’on va atteindre. La création est une prise de risque et, chez moi, elle est peut-être un peu plus grande que chez un autre. Mon rationnel ne m’entraîne que vers ce que je connais. Mon irrationnel m’entraîne vers ce que je ne connais pas. Et j’ai tendance à privilégier cet irrationnel.

Est-ce que vous assumez tous vos films ?

Tous. Non seulement je les assume, mais je les revendique. Et je plaide coupable pour tous ceux qui n’ont pas trouvé leur public.

Après certains échecs, c’est difficile de refaire un film ?

Non... J’ai vécu quarante et une histoires d’amour en quarante et un films, et quand on aime, on ne compte pas. Quarante et une fois, ça a été merveilleux, même si j’ai conscience d’avoir quelquefois cocufié le public et que le public m’ait quelquefois cocufié. Mais on s’est aimés, on s’est moins aimés, on s’est réconciliés... Que voulez-vous ? Viva la vie !

Aujourd’hui où en êtes-vous ?

Je viens d’avoir 70 ans et je ne les ai pas vu passer. J’ignore qui a rempli mon agenda, mais je n’ai pas eu une seconde de libre, une seconde d’ennui. Je n’ai même pas eu le temps de prendre des vacances. Enfin, là je mens parce qu’en fait, j’ai pris quarante et une fois des vacances ! Chaque film est pour moi une période aussi joyeuse que si j’étais en vacances.

Il y aura un quarante-deuxième film ?

J’ai envie de croire que j’ai fait quarante et un brouillons. Tant que j’aurais envie de faire un quarante-deuxième film, c’est que je n’ai pas encore fait le film que je voulais faire, qui devrait être la synthèse de tous les autres.


 
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