Quand la vox populi s’exprime, elle peut faire mal. Les opinions sont aujourd’hui violentes, et agressives. D’abord, le témoignage de ma fille, 15 ans, génération desperate housegirl. Avec la cruelle gentillesse de son âge, Léa tranche : « Elle est nulle. » Et de rajouter, vacharde, et injuste : « Elle est même pas belle. » Elle, c’est Laurence Ferrari.
Ma fille ne comprend pas pourquoi PPDA a été jeté. PPDA est une star, d’ailleurs « la prochaine fois que tu le croises, tu me ramènes un autographe ». Elle n’était pas née qu’il présentait déjà le JT de TF1 ; elle a grandi avec, c’est dire qu’il fait partie de la famille, un repère. La nouvelle, donc l’usurpatrice, ma fille et ses copines ne l’aiment pas.
Même rejet viscéral d’un patron de bistrot de 30 ans son aîné. « Quand on a un patronyme de formule 1, ça se mérite ! », vanne-t-il. « On » lui avait fait miroiter la belle blonde éthérée et néanmoins pro, comme dans les films d’Hitchcock, devenue une spécialité de la chaîne. Le « produit » l’a déçu. « Il y a eu erreur de casting. » Un autre téléspectateur lambda, fiscaliste et poète, cite Karl Gustav Young, disciple de l’indémodable Freud, « selon lequel il faut distinguer la projection, et la perception. La projection, c’est le sel de la vie, et le désir du public, se projeter dans la personne à l’écran ; la perception, c’est ce que l’on ressent vraiment ». Passons sur les métaphores sexuelles lourdingues, il ne la sent pas, la Laurence Ferrari, elle ne l’inspire pas plus qu’une machine qui a des ratés. « Elle ne fait pas rêver, elle est froide, inexistante », jauge-t-il. Il insiste : « Retenez ça, INEXISTANTE. C’est une belle plante, d’accord, mais elle n’anime pas ; elle est ni ni. »
Ce sont là quelques propos entendus parmi d’autres. Ils sont plus d’un million de cette race qu’on appelle les téléspectateurs à jouer les récalcitrants. Partons d’un constat clouté, certifié par Médiamétrie. Depuis le 25 août dernier, date à laquelle Laurence Ferrari a effacé PPDA, l’audience du JT de TF1 a chuté, pas aux enfers, il ne faut rien exagérer, mais de façon spectaculaire. Le 1er octobre, le 20 heures enregistrait une part de marché de 31,60 %, comptez 7,4 millions de téléspectateurs. Tandis que le journal de David Pujadas avait progressé à 23,4 %, montée en puissance qui ne pouvait s’expliquer que par un apport massif de transfuges de TF1. En moins de deux mois, l’écart entre les deux journaux s’est réduit de moitié. Le 28 octobre, le JT de TF1 passait en dessous de la barre historique des 30 % (et l’élection américaine d’Obama accentuait la chute : 28,9 %). Il suffit de faire la soustraction : à période égale, de septembre à octobre, PPDA moissonnait une moyenne de 9,2 millions de téléspectateurs là où Laurence Ferrari n’en retient plus que 7,8 millions. La concurrence de la TNT n’y est pour rien : en trois ans de TNT, le JT de PPDA a moins baissé que celui de Laurence Ferrari en deux mois.
Jean-Claude Dassier, successeur d’Étienne Mougeotte à la tête de la chaîne, n’en a pas moins claironné, avec une totale mauvaise foi, que le journal de Laurence Ferrari était un « incontestable succès, qu’elle avait relevé, avec talent, le défi : succéder à un monstre sacré ». L’ex-responsable des opérations spéciales et du sport, ancien journaliste d’Europe 1, argue que l’objectif est atteint, la chaîne a rajeuni, elle a augmenté sa part de ménagères de moins de 50 ans, si courtisées par la pub. La régie peut faire valoir un + 0,7 % chez les 15-24 ans, un + 1,1 % chez les 25-34 ans et un + 1,3 % chez les 35-49 ans. La proportion d’« inactifs » a aussi diminué. Je vous livre ces chiffres dans leur sécheresse mais ils sont à prendre avec des pincettes.
« La plupart des observateurs crurent que, PPDA éjecté, tout continuerait comme avant. »
La part de la « jeunesse » augmente mathématiquement puisque ce sont les plus de 50 ans qui sont partis vers d’autres cieux. Les plus « vieux » téléspectateurs, fidèles d’entre les fidèles dont on sait qu’ils sont les plus lents à changer de chaîne, ont été les plus prompts à rompre avec leurs habitudes. Au final, TF1 a perdu plus du dixième de son public. Ce mouvement d’audience aurait un intérêt anecdotique s’il ne recoupait un phénomène qui ne concerne pas que la télévision : faisons l’hypothèse, on y reviendra, que la société de masse s’est transformée en une collectivité de personnes.
De mémoire de spécialistes des médias, il était entendu que la star, c’était la chaîne ; un changement de présentateur n’avait jamais eu jusqu’à présent d’effet sur l’audience. Il fut un temps ancien où le 13 heures d’Antenne 2 (devenu France 2), boosté par « l’Académie des Neuf », avait doublé le 13 heures d’Yves Mourousi, jusqu’à ce que Jean-Pierre Pernaut prenne les commandes sur TF1 et renverse la situation, mais le redressement a moins été une affaire de présentateur que de contenu du journal, devenu l’expression de la France dite profonde, et surtout le programme d’appel avant 13 heures avait été musclé. Rappelons encore qu’au début des années 1980, le 20 heures d’Antenne 2 prit l’ascendant sur la première chaîne. Ce fut l’époque de la « reine Christine ».
Mais quand Pierre Desgraupes, alors PDG d’Antenne 2, fut poussé vers une retraite forcée pour n’avoir pas été dans les petits papiers du président Mitterrand, que son successeur expliqua à la Reine qu’elle n’était qu’un pion et la remplaça, l’audience du JT de 20 heures frémit à peine. Autre cas, quand Harry Roselmack, l’Obama de nos lucarnes, a pris le week-end, là encore ce fut le calme plat.
Du coup, la plupart des observateurs crurent que, PPDA éjecté, tout continuerait comme avant. Notre ami et fin connaisseur de la planète médias qu’est Marc Baudriller pouvait avancer dans Challenges que « TF1 ne prenait aucun risque ». Dans Le Parisien, l’excellent Marc Pelerin interrogea une dizaine de publicitaires et acheteurs d’espace sur les conséquences de l’éviction de PPDA. Réponse unanime : rien. Quelle marche avaient-ils ratée ?
La surprise a été rude à Boulogne-Billancourt, au siège de TF1. Jamais Jean-Claude Dassier n’avait imaginé semblable sanction.
Eh oui, le public n’est plus ce qu’il était, du moins ce qu’on croyait qu’était cette entité fantasmatique. Le « fidèle téléspectateur », aussi bien que le citoyen, est devenu une personne réactive, nerveuse, ombrageuse, quelqu’un à qui on ne la fait pas, capable de faire dégringoler une cote de popularité en un rien de temps.
Suivons ses réactions. Pour lui, PPDA est une icône, une valeur sûre. Les Français l’aiment bien. Il est naturellement populaire, sans avoir à se forcer. La preuve, son journal a certes un peu baissé mais n’en réalise pas moins une part d’audience considérable de 37 à 38 % (aujourd’hui un rêve du bon vieux temps). Aucun des nouveaux responsables de la chaîne n’a pourtant jugé utile en juillet, quand la presse a titré sur le match à venir Ferrari-Pujadas, de justifier les raisons du limogeage de la star. Une explication eut été d’autant plus utile que, pour le public, c’était à n’y rien comprendre. Hormis Laurence Ferrari, le journal n’avait changé ni sur le fond ni sur la forme. Rien de plus moderne, d’innovateur n’était sorti des manches de la nouvelle direction. Rien qui ne justifiât l’élimination de PPDA, ni d’ailleurs celle de toutes les têtes de TF1. Parce que, rappelons-le quand même, ce fut du lourd. En un rien de temps, Martin Bouygues faisait valser le PDG (Patrick Le Lay), son second, patron de l’antenne (Étienne Mougeotte) et la star de la maison, indissociable de l’image de la chaîne.
Pire encore, la nouvelle Ferrari n’a plus le punch qui la caractérisait sur Canal+. Qu’elle pardonne à l’auteur de ces lignes, qui n’a aucun grief contre elle, ni ne veut mettre en doute ses qualités de journaliste de télévision, de dire qu’objectivement, elle n’est pas bonne, pas à la hauteur, mais, à ce niveau, on s’expose à la critique. Ses yeux papillonnent (lentilles de contact ?). Elle regarde souvent vers le bas pour lire ses notes, même quand l’information qu’elle donne est de première importance. Elle n’a pas l’air d’être en prise avec l’actualité, d’être concernée par les événements. La voix flotte, aérienne, comme indifférente, sans jamais trouver la bonne tonalité. Laurence Ferrari n’est pas dans le tempo. Son sourire semble suspendu à un élastique. Elle a du mal à passer du léger au grave. Bref, elle joue à contretemps, elle ne fait pas journaliste. On suppose qu’elle est frivole, mais non, elle a le trac, elle n’est pas à sa place.
PPDA, lui, se dit notre téléspectateur mutin, tenait son public, le captait. Il était LE journal. Il avait une présence. Il nous accompagnait, nous téléspectateurs, dans notre parcours de l’actualité, sans en rajouter dans l’émotion, visage impassible, regard scrutateur, voix tendue. Même Pujadas est plus présent, fait plus pro.
« Le “fidèle téléspectateur” est devenu réactif, nerveux, ombrageux, capable de faire dégringoler une cote de popularité en un rien de temps. »
En fait, tout le monde s’est demandé s’il y avait du louche, soupçon bien français attisé par le « monstre déchu », d’autant plus colère, voire humilié, qu’il n’avait pas vu le coup venir ; que celle qui lui succédait, contactée dès avril, ne lui avait pas passé le moindre coup de fil. Oui, s’est-on demandé, PPDA n’était-il pas un État dans l’État devenu gênant pour d’obscures raisons autres que son entêtement à ne pas vouloir changer son journal d’un iota ? Et qui sait si un patron servile, ami de Nicolas, n’avait pas sanctionné l’insolent qui, lors d’un entretien élyséen, avait traité Nicolas Sarkozy de « petit garçon ». (En octobre dernier, le chef de l’État a juré à PPDA qu’il n’y était pour rien, ce qui est sans doute exact.)
Il est normal qu’une marque évolue, qu’elle innove. Il n’est pas scandaleux que Nonce Paolini, le nouveau PDG, et J.-C. Dassier aient voulu faire évoluer le JT. Ni qu’ils pensent que personne n’est inamovible. Mais ça ne se dit pas comme ils l’ont dit, à voix haute et avec arrogance. Un triste patron de RTL fit il y a quelques années la même connerie professionnelle en dégommant Philippe Bouvard et ses « Grosses Têtes ». L’audience, outrée par tant de morgue, bouda. Et la station dut vite déployer le tapis rouge pour faire revenir Bouvard.
Les nouveaux maîtres de TF1 avaient (j’emploie l’imparfait mais rien ne prouve qu’ils se soient amendés) tellement le regard fixé sur les seuls braquets des parts d’audience et de pub qu’ils ont oublié l’essentiel de leur métier : le facteur humain. Le téléspectateur, qui est un être humain (je reviens là à mon hypothèse de départ), et plus particulièrement celui qui se sentait le plus visé, qui était le plus fragile, et n’en était pas moins un être humain, à savoir le ménager de plus de 50 ans, s’est senti visé, offensé par une bande de bureaucrates ingrats, des gougnafiers obscurément liés on ne sait à quels intérêts qui expliquent qu’il faut rajeunir la chaîne et son public, l’une n’allant pas sans l’autre, qu’ils ne veulent plus faire une télé de merde pour des barbons et des inactifs. Le spectateur de plus de 50 ans, et j’en suis, s’est senti congédié. Du 20 heures tout au moins.
C’est donc que nous étions des croûtons, que nos goûts étaient exécrables, qu’on incarnait la télé de papy. Et ce cuistre de Dassier qui, à 67 ans (sept de plus que PPDA !), une fois son coup d’État dans l’État accompli, d’en rajouter contre toute évidence : « Le journal est déjà plus moderne, plus rythmé, plus riche. » Autant signifier qu’avant, il était vieillot, mou, pauvre ! Tel est le message, la sentence prononcée contre nous, les Anciens. Mon PPD que j’aime bien, comme dans la chanson « la femme que j’aime n’a plus vingt ans », il est ringard, il n’a plus sa place dans une télévision et une société modernes. Au boulot, tu ne sais plus de quoi l’avenir est fait, il y a de quoi angoisser, et voilà que, de retour chez toi, devant ton poste, pendant que tu cherches à te détendre, des péteux te virent, par procuration, comme un malpropre, et ils ne te virent pas de n’importe quoi, ils te virent de l’actualité brûlante.
Le plus insultant, c’est que, si tu bronches, ils rajoutent qu’ils s’en foutent de te perdre, t’es pas intéressant pour les pubards, tes enfants te remplaceront avantageusement. Dehors le sénile ! C’est le cauchemar d’être chassé de chez soi par ses enfants, la chair de sa chair.
Il n’y a pas que ça. Dassier nous a fait le coup de la démocratie contre les théocrates, en plantant son stylet dans le dos de PPDA. « La conférence critique se tient debout maintenant, dès le Journal terminé, à la sortie du studio, s’est-il félicité, ce n’est plus le temps du présentateur omnipotent qui décide, pouce en haut ou pouce en bas, de la diffusion d’un reportage à l’antenne. »
À nouveau, s’interroge le téléspectateur, où est la différence ? Et du reste, le pouce, c’est à nous, public, de le lever ou de l’abaisser. Tout s’est passé comme si TF1 avait oublié que dans « monstre sacré », il y a « sacré ». Les Guignols de l’Info, eux, ne s’y sont pas trompés : ils ont conservé leur PPD.
Bon, voilà l’histoire, sur le divan du téléspectateur. Rien d’irréparable. Laurence Ferrari va sans doute prendre ses marques, gagner en aplomb. Elle va vieillir, elle aussi, avec nous.

Revue Médias















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