Comment vous êtes-vous intéressé aux graffitis, le plus souvent assimilés au vandalisme ?
Dans les années 1980-1990, j’ai trouvé dans des quartiers comme Belleville des chantiers, des endroits en démolition que les « graffeurs » s’étaient appropriés. Depuis, ces « graffeurs » ont fait du chemin, comme Misstic avec sa poésie urbaine à la Prévert. Ils font maintenant partie de l’establishment du graphisme. Parfois rejetés par la nouvelle génération de graffeurs de rue, d’ailleurs. Ensuite, j’ai découvert des Némos (le personnage noir avec son chapeau, un chat et un ballon rouge). Et un beau jour, je suis tombé sur deux artistes, Mosko et associés, en train de peindre sur un mur dans le Xe arrondissement. Eux, c’était des animaux : girafes, lions, toute une ménagerie !
De là à parcourir le monde à leur recherche...
J’ai eu le déclic au Brésil. Lors de ma première visite à São Paulo, j’ai été frappé par la multitude de ces décors urbains. Ça m’a vraiment intrigué et j’ai commencé à les photographier. Même chose au Mexique. C’est devenu une marotte, une recherche intensive et systématique. Aujourd’hui, avant chaque déplacement, je cherche des informations sur Google. Je tape « street art » et j’obtiens des contacts avec des graffeurs qui pourront me dire exactement où ils travaillent. San Francisco, Rome, Barcelone, Belfast ou Londonderry : les artistes m’emmènent et me font découvrir leur travail. J’aime ce contact direct : chacun a son histoire.
En Irlande du Nord, par exemple, je suis tombé sur un type qui avait fait de la prison parce qu’il appartenait à l’IRA. Il m’a expliqué la genèse du graffiti dans sa ville : imprimer des tracts coûtait cher et ils ont décidé d’utiliser un pignon, puis une maison entière qu’ils ont complètement repeinte. Ils pensaient qu’en faisant cela, la presse et la télé viendraient. C’est ce qui s’est passé. Avec un coût bien moindre que s’ils avaient imprimé leurs fameux tracts.
Et une efficacité accrue ?
Jamais atteinte ! Lui a appris à peindre en prison. Durant ses quatre années de détention, il a rencontré des personnages connus : Bobby Sands, ce député qui, après une grève de la faim, est mort en prison, et qui est devenu une icône en Irlande du Nord. « Mon » graffeur doit avoir dans les 50-60 ans aujourd’hui et il continue ses fresques. Il m’a indiqué les endroits où il peint aujourd’hui encore à Belfast. Je peux ainsi découvrir des lieux où ne vont pas forcément les touristes, même si aujourd’hui, il y a des tours organisés dans la ville pour voir les murs et les graffitis. Ils font partie de l’histoire de l’Irlande du Nord. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est la violence incroyable qui s’en dégage. Des deux côtés ! Les loyalistes, côté britannique, ont une iconographie terrifiante, des personnages très agressifs. Côté catholique, on se situe davantage dans la fresque historique : une représentation de ceux qui sont tombés pendant la guerre contre les Anglais...
Un côté guerrier ?
Oui, vraiment ! Mais cela a évolué. Mon « guide » connaît très bien les peintres de l’autre côté. À présent, ils se parlent, ils vont ensemble au pub. Un dialogue s’amorce et ils commencent même à envisager des œuvres communes. Le mur devient alors un facteur d’unification et de pacification.
Le message change en fonction des pays ?
Comme l’Irlande du Nord, le Mexique utilise les murs pour une revendication politique : contre les États-Unis, contre le gringo qui représente la mainmise américaine sur le commerce mexicain, contre la guerre en Irak. Au Brésil, en revanche, beaucoup de fresques sont purement décoratives. Les graffeurs n’aiment pas que je dise cela parce qu’ils ne veulent pas faire du « décor ». Pourtant, certaines œuvres sont autant artistiques que politiques.
« En France, on colle des affiches, c’est plus rapide, moins cher, et la pénalisation est beaucoup moins lourde que pour la peinture. »
Et ailleurs ?
En Afrique du Sud, j’ai trouvé de nombreux murs sur le sida, sur l’éducation des enfants, la scolarisation : des sujets de société. En Asie, en Corée ou au Japon par exemple, on retrouve à peu près la même chose qu’aux États-Unis ou en Europe : un mélange de décors, d’affiches ou de collages. C’est une évolution récente : on tend beaucoup vers un support collé, conséquence des politiques locales. En France, comme le graffiti est pratiquement interdit partout, on colle des affiches : c’est plus rapide à mettre en place, moins cher, et la pénalisation est beaucoup moins lourde que pour une peinture ! Élaborer une œuvre sur un mur peut prendre une journée entière, parfois plus. Sur un espace non autorisé, c’est quasiment impossible. À Paris, quelques murs sont permis, quelques rues. On y trouve un travail plus abouti, plus intéressant. L’aspect vandalisme de l’art urbain est en partie lié au manque d’espace : plus on est répressif, moins on consent d’espace à la créativité. On laisse alors la porte ouverte à une expression très rapide, du tag, du marquage de territoire : on fait n’importe quoi. Et dans l’esprit du public, ce sont ces graffitis, cette dégradation qui sont associés à l’art de la rue.
Il arrive que les beaux graffitis soient eux-mêmes vandalisés par des tags ?
Oui, bien sûr.
Il n’y a pas de respect pour une même forme d’expression ?
Encore une fois, cela dépend des pays. D’une façon générale, les graffitis sont respectés au Brésil ou aux États-Unis. On peut trouver des œuvres taguées, mais l’art de la rue est devenu une véritable institution : le Brésil a même instauré une journée du graffiti et la poste a créé une série de timbres sur des graffeurs brésiliens ! Lorsque l’on est en présence d’une œuvre aboutie, elle est en général respectée. En France, ce n’est pas toujours le cas.
Comment ces artistes de rue sont-ils venus à cette forme d’expression ?
Par plaisir d’abord et pour des questions économiques aussi, quoique les bombes de peinture coûtent cher. En France, il y a tellement peu d’espace que les graffeurs ont du mal à trouver à s’exprimer. Ils vont sur des chantiers. Tant que les grues et les pelleteuses ne sont pas arrivées, ils sont tolérés. Dans des endroits pareils, derrière les palissades, ils ont très peu de visibilité et ils travaillent d’abord pour eux. D’autres peignent dans des stations de métro abandonnées à Paris, ou sur les rames : ils prennent des risques considérables parce que la RATP dépense de grosses sommes pour les effacer. Côté public, c’est encore le plus souvent considéré comme du vandalisme.
Des artistes de métro doivent m’emmener dans « leurs » stations. Ce n’est pas très rassurant mais ils savent où entrer en pleine nuit lorsqu’il n’y a pas de circulation. Certaines stations ont été complètement repeintes. Elles sont fermées au public, ce n’est donc pas pour être vus qu’ils y travaillent. Juste pour le fun. Par défi aussi. C’est devenu un jeu, une sorte d’émulation entre graffeurs pour s’approprier l’espace urbain. Mais l’intérêt pour cette sorte d’art, même s’il reste très marginal, évolue. Au printemps, une vente aux enchères a été organisée dans le parc de Saint-Cloud, et une autre chez Artcurial : c’est un phénomène vraiment nouveau. J’ai été sollicité pour exposer mes photos à Paris à l’Alliance française, puis à la bibliothèque Faidherbe. Normalement, je suis spécialiste de la photo, pas de l’art urbain. Mais chaque fois que je peux faire passer le message avec enthousiasme et vigueur, je le fais volontiers.
« Aider les jeunes de quartiers difficiles à s’ exprimer avec des bombes de peinture plutôt qu’ avec des armes est un très bon défouloir. »
Dans les villes où les graffitis sont non seulement tolérés mais encouragés, les artistes se font payer ?
Dans certains cas, oui. À São Paulo ou à San Diego, la municipalité, les quartiers financent certains artistes, passent des commandes. À Philadelphie, les autorités se sont tout d’un coup découvert un intérêt pour les graffeurs : aider les jeunes de quartiers difficiles à s’exprimer avec des bombes de peinture plutôt qu’avec des armes est un très bon défouloir. Aujourd’hui, la municipalité organise des tours « graffitis » en minibus pour les touristes. A contrario, il y a deux ans, le maire de Las Vegas a déclaré devant les caméras de télévision qu’il faudrait couper le pouce des graffeurs pour réprimer ce vandalisme intolérable...
« Même un maire comme Delanoë ne semble pas très ouvert à l’art urbain. Toujours par crainte du vandalisme. »
Pourquoi ne pas proposer à Fadela Amara un projet semblable à celui de Philadelphie ?
Jack Lang a déjà travaillé en ce sens. Concrètement, je ne sais pas trop ce que cela a donné. Je constate qu’il n’y a que de très rares espaces d’expression tolérés. Les résistances sont encore très vives aujourd’hui et même un maire comme Delanoë ne semble pas très ouvert à l’art urbain. Toujours par crainte du vandalisme.
Le graffiti est réservé à une tranche d’âge ?
Absolument pas. Certes, on trouve plus d’artistes dans la tranche 18-25 ans que dans celle des 40-55. Mais j’en connais beaucoup qui ont commencé depuis plus de vingt ans maintenant.
Ils ont réussi à en vivre ?
Pour certains, tout à fait. D’ailleurs, des artistes utilisent sciemment les murs comme un moyen de se faire connaître, un tremplin.
Et après ?
Certains passent en galerie et au support traditionnel : le cadre. D’autres continuent à faire les deux. À mon avis, ceux qui font de l’art urbain et ensuite le transplantent tel quel sur toile, risquent de perdre l’intérêt du contexte « urbain » de leur expression. La transposition n’est pas forcément évidente. Il y a des exceptions, comme toujours : prenez Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat assimilés par l’establishment de l’art contemporain. Leurs toiles valent plusieurs millions de dollars !
Parler d’un marché du street art n’est pas contradictoire ?
C’est le début d’une prise de conscience. Le street art est un art contemporain comme un autre, une expression très forte, avec en plus un caractère universel. On organise des performances, dans un endroit et à une date donnés, qui peuvent être sponsorisées, par des entreprises de peinture par exemple, ou payées par une mairie. Nissan, par exemple, a utilisé le street art comme fond de ses campagnes publicitaires pour montrer que ses voitures s’intégraient dans le milieu urbain. Il y a une récupération du système, par les entreprises mais aussi par les artistes, pour tenter de se faire connaître.
C’est de bonne guerre...
Et pourquoi pas ? Le plus difficile, c’est la transition vers un support mobile, puisqu’on ne va pas détruire un mur pour le mettre chez soi, même si certains morceaux du mur de Berlin se sont vendus très cher. Mais arriver à transposer sur un autre support, c’est une autre paire de manches... En France, la « répression » a favorisé le support papier et les collages. Et, finalement, c’est plus facile à reproduire et donc à vendre ! Et puis, je vous le disais, certains artistes se font payer pour peindre un mur. Même à Paris ! Il en existe quelques-uns dans le Marais, un très grand du côté de la rue des Archives, un autre Gare du Nord...
L’univers urbain est de moins en moins facile, et pour beaucoup, hostile. Tout le monde a besoin de rêver, de s’évader et l’art urbain en fait partie. La part de la culture dans nos sociétés est souvent réduite à la portion congrue. La vie d’artiste est difficile. Les budgets de la culture sont de plus en plus restreints ou soumis à un mercantilisme en parfaite contradiction avec ce que devrait être l‘art. Je suis heureux de constater que les musées gratuits commencent à faire leur chemin. La poésie urbaine est vraiment essentielle. Et une ville totalement répressive envers l’art urbain n’a plus d’âme. Les cités toutes propres, malgré leurs beaux monuments, sont tournées vers le passé.
« L’art contemporain appartient à une élite, une espèce d’intelligentsia mondiale, dans laquelle il est très difficile de pénétrer. »
Des villes musées ?
Exactement. L’art contemporain peut s’exprimer ailleurs que dans les musées, où le grand public ne se rend pas beaucoup. Aujourd’hui, il appartient à une élite, une espèce d’intelligentsia mondiale, dans laquelle il est très difficile de pénétrer. Quelques-uns, par miracle, y arrivent.
En tant que photographe de cet art, vous êtes un média des médias ?
J’ai fait 24 000 photos de graffitis, et je ne compte pas m’arrêter là. Au départ, les œuvres me fascinaient. J’étais attiré par les couleurs, par la structure du mur, par le détail. Le mur vit. Je vais saisir les dégradations, les fissures, les craquellements. Aujourd’hui, je me rends compte que l’environnement est aussi intéressant que l’œuvre elle-même. Je photographie les détails puis je prends du recul et je photographie également l’environnement : les gens, une voiture - floue évidemment à cause de la vitesse - qui passent devant.
Comme il s’agit d’art éphémère, la peinture disparaît, s’efface. J’en garde donc une trace. Sur Internet, on trouve des dizaines, des centaines de milliers de photos d’art urbain. Mais très souvent, c’est le site d’un artiste ou d’un endroit. Mes photos offrent un panorama mondial. Et puis, les artistes eux-mêmes sont très contents. Parfois, je leur montre mes clichés et ils retrouvent des œuvres réalisées des années auparavant qui ont disparu. Mon travail se borne à un simple témoignage : être, en effet, le média des médias. Je me sens cette responsabilité : conserver ces peintures et les divulguer au maximum. L’Unesco devrait s’en occuper et organiser une conservation, un témoignage systématique de cet art.

Revue Médias















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