Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°8 > Patrick Chauvel, tout feu tout flamme
Décryptage

Patrick Chauvel, tout feu tout flamme

par Alain Mingam

Acteur majeur de la réussite des agences françaises, il est aujourd’hui réalisateur et romancier. « Sky », son dernier roman, est un succès de librairie.

C’est un séducteur : bagout, talent pour l’anecdote et l’autodérision. C’est un sens aigu de la confraternité : fidélité en amitié comme à l’héritage de son père, le grand reporter Jean-François Chauvel et de son oncle, Pierre Schoendoerffer. C’est une totale inaptitude aux contingences matérielles du quotidien.

Patrick Chauvel a un cœur « gros comme ça », comme les éclats d’obus qui l’ont épinglé au Cambodge ou à Panama et qu’il fait parfois cliqueter telles des médailles. Sans jamais se prendre réellement au sérieux. Mais Patrick Chauvel, c’est aussi et surtout l’absence de tout compromis et un courage hors norme de Beyrouth à Grozny. Ses reportages appartiennent désormais au panthéon de Sipa et de Sygma. « Tonton flingueur » à la gouaille facile, il semble tout droit sorti d’un film d’Audiard : à la fois photographe, journaliste, romancier, réalisateur et grand « rapporteur de guerre ». Un chevalier du verbe et un seigneur de la pellicule. Un vrai.

Vos débuts en agence ?

Après France Soir en 1970 et Pierre Lazareff comme premier patron, c’est Göksin Sipahioglu qui m’embauche à Sipa Presse ; puis je rejoins l’agence Sygma pour laquelle je couvre la majeure partie des conflits, du Viêtnam à Israël et la Palestine.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter Sipa ?

Après que j’ai été blessé au Cambodge, Göksin m’a dit : « Tu es dangereux. » Je lui ai répondu que c’est la guerre qui est dangereuse. Il m’a rétorqué : « Je t’aime beaucoup mais tu ne couvriras plus les guerres. » Ma blessure m’a contraint au chômage technique et c’est Gérard de Villiers qui m’a envoyé sur les théâtres de ses livres. Je suis alors allé voir Hubert Henrotte, avec mes photos mal tirées, sous-exposées. Il ne faut pas se leurrer, je n’étais pas très bon photographe, mais j’ai eu de la chance et Hubert Henrotte m’a dit : « On va essayer. »

Pressentiez-vous à l’époque la place qu’allaient occuper les agences françaises dans la presse mondiale ?

J’étais tellement obnubilé par mes photos et le souci de partir que je n’avais aucune idée du succès à venir. Mais je savais qu’en tant que Français, nous bénéficiions d’une réelle réputation de mecs, « the guys », qui faisaient les grands reportages, même si au Viêt-nam, la plupart des confrères étaient anglo-saxons. Avec Henri Bureau, Alain Dejean, Françoise de Mulder, Christian Simonpietri, Patrick Huet, Gilles Caron, Michel Laurent et d’autres... nous cherchions à ressembler aux photographes héros auxquels nous nous identifiions.

Haïti, 1991.
Haïti, 1991.
Patrick Chauvel / Sygma / Corbis.

« Le photojournalisme a toujours été pour moi une façon de vivre, de satisfaire le démon du journalisme qui continue, encore aujourd’hui, de me prendre aux tripes. »

Est-ce la presse française ou américaine qui a contribué au lancement des agences françaises ?

La presse américaine a participé à asseoir la notoriété des agences françaises dont on parlait déjà beaucoup : nous étions reconnus pour être toujours disponibles et prêts à rester très longtemps sur les coups. Nous étions tous « fauchés » mais animés d’une vraie passion. Les Anglo-Saxons étaient plus préoccupés que nous par l’argent. Comme c’était le démarrage des agences, sans trop de fric à la clé, nous étions de jeunes fous prêts à « gicler » sans un rond.

Le fait d’être à 50 % des frais et à 50 % d’intéressement sur les ventes des reportages a-t-il favorisé la prédominance des agences françaises ?

C’est à la fois vrai et secondaire car nous étions tous prêts à payer pour partir, sans nous soucier de savoir combien nous pouvions gagner. Göksin Sipahioglu m’aurait dit : « Tu pars sur la lune, sans aucune chance de gagner un kopeck, encore moins de revenir », je serais parti avec le sourire aux lèvres.

L’insouciance à l’égard de l’argent davantage que la qualité des images expliquerait donc le succès de ces agences ?

Tout à fait. Même les patrons de presse avaient cette hargne d’être présents sur toute l’actualité comme chez Henrotte et Göksin. Ce dernier n’hésitait pas à envoyer tout le monde pour faire de la « récup », voire un plombier qui aurait fait des images. Göksin prenait trente photographes, il les jetait en l’air et il y en avait toujours deux qui retombaient sur leurs pieds et étaient très bien. Moi, j’avais en plus le souci de me faire un prénom par rapport à mon père grand reporter, Jean-François Chauvel et à mon oncle, Pierre Schoendoerffer qui m’avaient transmis, sinon le talent, du moins l’envie de faire mieux qu’eux.

Ces agences ont donc été des structures de diffusion, avant de se soucier de qualité photographique, à l’opposé de Magnum, qui était déjà la référence ?

Je me suis toujours moqué de cela et même si je trouve admirable ce qu’ont fait et continuent de produire des Luc Delahaye ou des James Nachtwey, le photojournalisme a toujours été pour moi une façon de vivre, de satisfaire le démon du journalisme qui continue, encore aujourd’hui, de me prendre aux tripes.

Etes-vous d’accord, avec Hubert Henrotte, pour dire qu’une bonne photo est le résumé et la preuve d’un événement ?

C’est une bonne formule mais n’oublions pas l’émotion. Je me suis toujours senti proche du lecteur - qu’il puisse imaginer avoir fait mes images en amateur plus ou moins maladroit, loin de l’esthétique des photographes que je viens de citer.

Comment expliquer que les grandes agences françaises ont occupé jusque dans les années 85-90, la première place sur le marché mondial du photojournalisme ?

Aucun de nos confrères anglais, allemands ou américains n’aurait pratiqué la méthode sans filet des Français. Ils étaient trop soucieux de la qualité première de l’image. Comme l’avait souligné un éditeur de Time ou de Newsweek, entre James Nachtwey et moi, la différence est que James prend d’abord, avec sa cellule à main, la mesure de la lumière ambiante, puis fait la photo. Moi, je fais le contraire. Les agences françaises ont, en quelque sorte, essuyé les plâtres jusqu’au moment où les USA ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à nous copier et, comme d’habitude, à faire mieux par la suite.

Les agences françaises étaient crédibles ?

Si nous ne l’avions pas été, notre raison de vivre en tant que témoins aurait été anéantie. Tous nos clients, quotidiens et magazines, nous faisaient une confiance totale. Nous suivions le chemin étroit que nous avaient montré les anciens, même s’il y avait parfois des exceptions à la règle comme cette photo de Henri Bureau à Bassorah, dans la guerre Iran-Irak, où il fait poser son chauffeur en armes devant la raffinerie d’Abadan en feu.

Alors, comment expliquer le déclin de ces agences, dans les années 90 ?

Plusieurs raisons à cela. D’abord, la passion est devenue un métier et non plus une façon de vivre. Un jeune photographe veut avoir sur sa carte de visite... une guerre. Nous nous retrouvons à côtoyer d’anciens paparazzi, partis pour pouvoir dire : « J’ai fait Beyrouth. » C’est pourquoi j’ai voulu créer une agence sans signature. Mais on me répondait : « C’est facile pour toi Chauvel, tu as déjà un nom. » Le succès des agences est la raison même de leur mort.

Guerre civile au Cambodge, 1974.
Guerre civile au Cambodge, 1974.
Patrick Chauvel / Sygma / Corbis.

Coma clinique, dit Hubert Henrotte. Est-ce également lié à l’apparition d’excellents photographes qui, en Chine, en Russie ou au Bangladesh, créent leurs propres agences « à la française » ?

C’est un effet et non une cause. A un moment donné, les patrons d’agences ont manqué le virage. Au lieu d’être élitistes, ils ont engagé trop de gens. Il ne fallait surtout pas grandir. Les reportages coûtaient cher, étaient rares, se vendaient très bien et, au moins, on les voyait comme des Ferrari dans la rue. Si nous étions restés petits, nous serions toujours exceptionnels.

N’était-ce pas le prix à payer, une sorte de rançon de la gloire ?

Les patrons d’agences n’étaient plus à la hauteur de ce qu’ils avaient créé. Ils furent au départ des génies malgré eux mais le succès les a dépassés, provoquant une espèce de boulimie. Et quand, dans les années 90, il a fallu trouver les fonds nécessaires pour passer de l’argentique au numérique, ils sont devenus la proie des prédateurs. Ils auraient dû rester les mécènes auxquels ils ressemblaient à leur début. Quand, sur la table lumineuse, on a fini par préférer des photos de Caroline de Monaco à une proposition d’un photographe sur la famine en Afrique, on a changé de métier et de monde. La question n’était plus : « Est-ce que ce photographe est bon ou mauvais ? » mais « Est-ce que son idée peut rapporter de l’argent ? » Les patrons d’agences sont devenus tout d’un coup des petits marchands de soupe. Göksin, qui aime les photographes, fut contraint de faire du show-biz comme tout le monde pour conserver une chance de survie à la passion de sa vie que fut Sipa Presse.

Est-ce cette commercialisation à outrance ou l’apparition du direct à la télé qui a modifié la pratique du photojournalisme ?

Je crois que les pionniers avaient grandi trop vite, étaient devenus des mégalos. Ils engageaient de plus en plus de personnel. Ils avaient un bureau avec secrétaire en minijupe, plus grand que l’appartement moyen d’un photographe qu’ils envoyaient en reportage. C’était la course à la rentabilité : nous n’étions plus que trois ou quatre à partir en reportage et vingt-cinq à faire du show-biz.

Erreur d’objectif ?

Oui. Magnum l’a prouvé, dont les photographes ont su rester « petits » malgré leurs problèmes. Nos patrons d’agences se sont menti à eux-mêmes. Quand Göksin Sipahioglu ou Hubert Henrotte affirment avoir « lancé » des photographes, ils ont raison. Pourquoi ont-ils arrêté ? Hubert Henrotte le regrette encore aujourd’hui. Ils se sont trompés au point d’avoir voulu leur propre chaîne télé. Ils auraient dû garder leur différence, sans devenir les jumeaux de la télévision. Pour avoir les moyens de financer leurs ambitions, ils ont négligé leur savoir-faire initial : le news et le grand reportage. Mais c’est vrai, à un moment donné, nous n’étions plus rentables : il y avait plus de gens assis sur leur cul à Sygma que sur le terrain.

N’est-ce pas un peu trop caricatural ?

Pour chaque patron, il fallait être plus gros que l’agence d’à côté. Ils n’ont donc cessé de gonfler sans se soucier du retour en force des agences filaires comme l’AFP ou l’AP aux Etats-Unis. Et ils ont fini par exploser.

Le photojournalisme est mort ?

Je ne le crois pas. Le photojournalisme renaît toujours de ses cendres. Un Laurent Van Der Stock, un Noël Quidu ou un Jérôme Delay ont toujours, chevillée au corps, la passion qui fut la nôtre. Les nouveaux « collectifs » sont dans les pas de leurs aînés, même s’ils ont le défaut de ne pas avoir de patron. Magnum fait toujours école, réussissant à préserver l’esprit de Henri Cartier-Bresson et de Robert Capa.

Photo : Alain Mingam
Photo : Alain Mingam
Patrick Chauvel sur le tournage de "L’Étoile du soldat", de Christophe de Ponfilly. Afghanistan, août 2005.

Si vous aviez vingt ans aujourd’hui, avec quelle agence souhaiteriez-vous travailler ?

J’irais au Darfour ou en Irak, en essayant de vendre ponctuellement des photos à Associated Press comme je le faisais au Viêtnam, rêvant de me faire remarquer par Magnum ou Paris Match.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]