On peine à le croire, tant c’est invraisemblable : des journalistes spécialisés qui ont côtoyé l’encore nouveau président de France Télévisions Patrick de Carolis et son bras droit, Patrice Duhamel, au dernier MIP COM de Cannes, mi-octobre, en sont revenus avec l’impression, naturellement déplorable, d’avoir eu affaire à un duo de « revanchards ».
Et de citer pour preuve l’acharnement du tandem à dénoncer les privilèges consentis par leurs prédécesseurs aux animateurs-producteurs (type Delarue, Fogiel) devenus ainsi des « fermiers généraux des grilles des programmes » de la télé publique (émissions d’été dévolues sans que le contenu en soit très précisé à l’avance, clauses d’audience très favorables, etc.). Autant de petits cadeaux que détaillait dans le même temps et dans les colonnes des magazines toute une série d’échos sûrement puisés aux meilleures sources. D’autre part, avant même d’en connaître les grandes lignes, notre couple de gestionnaires de choc assurait, par surcroît, que l’audit qu’il avait commandé sur l’ensemble de la maison (cinq chaînes tout de même) ne s’annonçait pas bien fameux. Ainsi parlaient de « l’état de la France » les ministres socialistes de l’après 10 mai 1981. Ou leurs homologues chiraquiens du printemps 1986.
A vrai dire, l’impression des confrères, peut-être perturbés par l’atmosphère de la Croisette, est sûrement infondée : Carolis et Duhamel ne sont en rien des « revanchards », ils ont simplement accédé, enfin, aux postes qui leur revenaient tout naturellement. Ancien de TF1 publique (avant l’ère Mitterrand), ex-dirigeant de feu la Cinq (au joyeux temps d’Hersant et de Berlusconi), ancien directeur général aussi de France 3, puis de France 2 sous la présidence de son ami Gouyou-Beauchamps (96-99), Duhamel avait même envisagé de postuler, l’été dernier, à la présidence de France Télévisions. Seul le sentiment de ne pas disposer des appuis politiques requis l’avait amené à s’effacer au profit de son autre copain Carolis, lequel, pour sa part, peut exciper d’une plus puissante motivation encore : à en croire ses confidences à Match, « voilà trente ans qu’(il) rêvait de devenir président de France Télévisions ! »
La référence de temps n’est peut-être pas choisie au mieux. C’est la réforme Tasca de 1988 (second septennat de Mitterrand) qui a créé le groupe France Télévisions. 1975 a vu, au contraire, l’éclatement de l’ORTF et l’apparition de chaînes officiellement déclarées concurrentes : TF1, Antenne 2 et France 3. Disons plutôt que Patrick était animé depuis un certain temps par une forte volonté de jouer les grands manitous de la télé nationale. « Pour inventer la télé dont (il) rêve » (encore !) : « la télé de la Culture » (qui) « va revenir en force ». Heureuse disposition.
Le combat culturel n’est pourtant pas le premier que Carolis a mené, sitôt la place investie, soit à l’entour du 20 août. Exit, ou plutôt exeunt la quasi-totalité des directeurs généraux de chaînes, dont certains, il est vrai, avaient ouvertement pris position pour le sortant et sorti Tessier. Le seul maintenu, François Guilbeau (France Ô, ex-RFO, c’est-à-dire le service public radio-télé de l’outre-mer) offre la particularité - sûrement un hasard - d’être une vieille connaissance et un ancien collaborateur de Gouyou-Beauchamps, toujours lui. Ejecté de France 4 ; Philippe Chazal, frère de Claire, semble avoir surtout, en la circonstance, payé ses liens d’amitié avec le ministre de la Culture et de la Communication Renaud Donnedieu de Vabres, partisan déclaré, lui aussi, de Tessier. « Je veux tout savoir, tout contrôler », répète Carolis. Les énarques pas trop expansifs qu’il a désignés en lieu et place des démissionnés ne devraient pas excessivement contrarier cette juste aspiration patronale.
Second volet de la manœuvre : s’assurer un chouïa de plus qu’une neutralité bienveillante du pouvoir. Proche de Bernadette Chirac à laquelle il a consacré un ouvrage d’entretiens à succès, « Conversation », Carolis n’a cependant pas été le candidat du chef de l’Etat à la présidence de la télé publique. Comme le Premier ministre d’ailleurs, le conseiller « médias » de l’Elysée, Alain Seban, soutenait lui aussi Tessier, intime, ainsi que lui-même, de Philippe Douste-Blazy. D’où la nécessité pour le quasi marginal Patrick de se constituer quelques relais à Matignon et dans les ministères qui n’en sont pas éloignés.
C’est quasiment chose faite, au moins pour les apparences. Nouveau directeur général de France 2, Philippe Baudillon a partagé, ou tout comme, au début des années 80, le bureau de Dominique de Villepin, au centre de prospective du Quai d’Orsay. Cohabitation, semble-t-il, harmonieuse : le Premier ministre est le parrain d’un rejeton Baudillon. D’heureux contacts avec Bercy ne nuisent jamais à des chaînes toujours suspectées par les Finances d’être budgétivores : Carolis a également débauché, pour constituer sa garde rapprochée, deux membres du cabinet Copé, ministre délégué au Budget et porte-parole du gouvernement.
Et enfin, pour préparer sa grande Fondation France Télévisions (des fonds privés y alimenteraient un fonds « spécial création »), Carolis a fait appel à un spécialiste de ce genre d’établissements qui présente aussi la garantie d’avoir appartenu au cabinet de Francis Mer à l’Economie et aux Finances. Trente ans précisément après la fin de l’ORTF, la télé publique tournerait-elle à la nouvelle annexe de Bercy ? On aura au moins assez vécu pour assister, peut-être, à l’accouchement de cette intéressante nouveauté.
Politiquement, le sujet est lourd d’une interrogation majeure. Jusqu’à une date récente, France 2 passait, aux yeux des malveillants, pour « la chaîne Sarko », compte tenu de la fréquence des apparitions de l’actuel ministre de l’Intérieur ou de ses proches. Au reste, le directeur général, Christopher Baldelli, était lui-même un ancien collaborateur ministériel de Nicolas Sarkozy. Faudra-t-il désormais parler de « chaîne Villepin » ? Médiocre, le débat ne peut intéresser que de mauvais sujets. Avec une once de raison tout de même.
Propulsé directeur de la communication et de la stratégie du groupe, l’un des deux membres du cabinet Copé récemment débauchés, Bastien Millot, se présente aujourd’hui tout simplement comme « la boîte à idées de Carolis ». Fonction et appellation délicates dont le temps dira et la justesse, et la portée. En tout cas, c’est au téléphile autoproclamé Millot qu’il est revenu d’examiner les 125 propositions (chiffre officiel) de « jeux et divertissements » faites à la chaîne, première étape de la réforme Carolis. Et première manifestation concrète du recadrage des « animateurs-producteurs », un combat que le patron de France Télévisions n’est pas assuré de remporter haut la main. Et pour diverses raisons.
La première est qu’il a lui-même, un temps, appartenu à sa façon à cette catégorie professionnelle qu’il dénonce aujourd’hui. Une situation que d’aucuns se chargeront bien de lui rappeler, tôt ou tard. Pendant plusieurs années, il a ainsi été salarié par France 3 au titre de producteur artistique de l’émission « Des racines et des ailes », elle-même produite par sa propre société privée, « Eclectic Productions », aujourd’hui cédée à un ami journaliste. Une position avenante qui lui a aussi permis, de 2003 à 2005, de décrocher, en sus, la commande de dix documentaires originaux.
Deuxio, on ne se débarrasse pas si aisément de ce type de sociétés qui réapparaissent au coin de la fenêtre quand on vient de les raccompagner à la porte. Un exemple : officiellement, France Télévisions n’a jamais eu recours aux services de la maison Endemol, d’Arthur et Stéphane Courbit, numéro un de la télé-réalité (« Loft Story », « Star Ac », etc.). Acquis. Mais, en vertu de contrats conclus antérieurement, c’est une filiale d’Endemol qui assure « la programmation » (en bon français, le choix des artistes invités) du « Grand Cabaret » de Patrick Sébastien. Et qui s’est chargée de la même prestation pour le dernier « Téléthon ». Jurer qu’on peut faire disparaître du paysage cathodique public ce genre de sociétés de services est peut-être hasardeux.
Autre chose encore. « Je veux savoir ce que j’achète », répète aussi notre ardent pédégé. Rien de plus légitime. Rien de plus délicat peut-être non plus. A la vérité, c’est moins aux émissions-vedettes des animateurs-producteurs qu’entend s’en prendre Carolis qu’au flou de leurs contrats. Ou, encore une fois, à diverses facilités qui leur étaient jusqu’à présent accordées. En clair, au moment d’en reprendre pour une ou deux années encore, l’animateur-producteur type passe à peu près le message suivant aux chaînes publiques : « D’accord pour poursuivre ma grande émission en prime time, mais, en échange, vous ne m’embêtez pas trop avec les clauses d’audience et vous m’accordez une petite émission d’après-midi sur France 3, une autre pour les mois de juillet et août, etc., le tout se réglant, ou à peu près, à ma convenance. » C’est précisément cette pratique que Carolis qualifie d’« affermage ». Est-il en situation d’y mettre fin ?
« "Je veux tout savoir, tout contrôler", répète Carolis. Les énarques pas trop expansifs qu’il a désigné en lieu et place des démissionnés ne devraient pas excessivement contrarier cette juste aspiration patronale. »
« Les producteurs-animateurs ont compris notre message », assure-t-on dans son entourage. Voire. Depuis un moment déjà, Etienne Mougeotte, le vice-pédégé de TF1 et premier responsable de ses programmes, laisse clairement entendre qu’il ne lui déplairait pas de débaucher Sébastien qui dame si souvent le pion à la Une le samedi soir [1]. Il est de notoriété publique qu’Ardisson ne serait pas indifférent à des offres de Canal +. Et que Delarue (« Ça se discute »), dont le contrat vient à terme aussi en juin 2006, ne serait pas non plus complètement sourdingue au chant des sirènes de M6. Comment, dans ces conditions, combler dare-dare les vides qu’occasionnerait le départ de ces stars ?
La question s’est déjà posée, en 96, au lendemain de la démission du pédégé Elkabbach, usé par la guérilla permanente que lui livrait une partie de la majorité (de droite) sur le statut et les émoluments des mêmes animateurs-producteurs. Arthur, pour ne citer que lui, transfugeant sur TF1, le successeur Gouyou-Beauchamps dut alors recourir à des solutions de fortune. Et, par exemple, prolonger de quelques mois la diffusion de « Fort Boyard », émission pourtant strictement réservée jusqu’alors à la période de vacances.
A ces aléas, Carolis tient --- bien sûr - sa grande réponse. Reconverties à la Culture, France 2 et 3 retrouveront très vite un heureux équilibre naturel. Le propos est sympathique. Il est d’ailleurs celui du pouvoir depuis 2002. Avec une ténacité qui force l’admiration, le prédécesseur de Donnedieu, Jean-Jacques Aillagon, harcela, deux ans durant, le pédégé Tessier de ses intentions culturelles. Il ne fut que mollement entendu. France 3 attribua une émission littéraire au directeur du Point, Franz-Olivier Giesbert et, histoire de sauver les apparences, François Tron, alors directeur des programmes de France 2, s’empressa de ressortir du carton où ses services l’avaient enfoui, le projet d’une émission qui n’engagerait pas à grandchose : « D’art, d’art », cinq minutes de commentaires d’une grande œuvre d’art, diffusée après le journal télévisé du soir. Des miettes. En faisant ressusciter sur France 4 et 3 le défunt « Taratata » de Nagui, Donnedieu a un peu amélioré le score.
L’ennui est que dans une concurrence publicitaire effrénée, où TF1 se taille toujours la part du lion (plus de la moitié du marché de la pub télé), les programmes culturels n’ont jamais réalisé une audience écrasante. Voilà, pour l’anecdote, plus de vingt ans qu’aucune chaîne publique, hors Arte, n’a diffusé d’opéra en première partie de soirée. Vieille affaire, vieux débat.
Il a été tranché ce jour de 1967 où De Gaulle, histoire de contrarier une presse écrite qu’il suspectait sans cesse de malveillance, a autorisé la pub - donc instauré l’audimat - sur une télé alors entièrement publique. Depuis, aucun de ses successeurs, et pas même le littéraire Mitterrand, n’a remis en cause cet état de fait qui ne semble pas particulièrement préoccuper le bouillonnant Carolis.
Pour faire avancer ses projets, celui-ci peut aussi se féliciter d’un autre atout : une indéniable bienveillance à son endroit de la presque totalité de la presse écrite, particulièrement attentive à sa dénonciation des abus de position acquise à la télé. Aucun journal national n’a d’ailleurs repris cet automne les révélations du Canard enchaîné et d’un petit hebdo local, Haute Provence Infos, selon lesquelles notre pédégé (ou son « documentaliste », bien sûr) s’est laissé aller à quelques petits « emprunts » littéraires [2]. dans son autre ouvrage à succès « Les Demoiselles de Provence ». Carolis a même dédaigné de répondre à ses accusateurs. Bizarre : il s’agissait pourtant d’une affaire culturelle.

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