Que vous inspire le jugement que vient de rendre en votre faveur la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris ?
Je ressens tout d’abord une grande gratitude vis-à-vis de ce tribunal qui a permis aux parties de s’exprimer librement et largement, trois jours durant. Ce n’est pas toujours le cas. Les audiences m’ont laissé un vif sentiment d’équité et de civilité. Si l’on fait exception de l’intervention de la procureure, assez sommaire, le niveau des débats était élevé.
Je suis satisfait du verdict, et peut-être davantage encore des attendus. Le tribunal a jugé l’objet du litige - quelques lignes relatives à la culture du mensonge et de la dissimulation au Rwanda - dans son ensemble, de façon extrinsèque. Il ne s’est pas cantonné à quelques phrases sorties de leur contexte. Au contraire, il a jugé les citations incriminées à l’intérieur d’une démonstration de 500 pages. Il semble avoir également pris en compte toute une vie d’engagement, une œuvre dans son ensemble. C’est ce qui l’a amené à récuser l’idée qu’il ait pu y avoir chez Péan la moindre intention d’inciter à la haine raciale.
Le résultat n’était pas acquis d’avance.
En effet. L’accusation a eu recours à des procédés faciles. Elle a fait témoigner des Rwandaises victimes de viols pour souligner l’horreur des crimes commis au Rwanda en 1994, ce que nul ne conteste. Elle a appelé à la barre l’ancien président de l’Union des étudiants juifs de France, qui a pratiqué l’amalgame entre génocide rwandais et Shoah et comparé le livre de Péan à « Mein Kampf ». L’imposture intellectuelle est criante, mais le procédé est toujours aussi efficace, il sème la confusion dans les esprits.
C’est pourquoi un témoin de la défense, le journaliste africaniste Stephen Smith, a déploré le recours à la justice pour trancher un débat avant tout politique. Assiste-t-on à une judiciarisation du débat public ?
Oui et non. Depuis l’accession de Sarkozy à la présidence, on voit se multiplier les procédures. Il y a un avant et un après 2007. Les plaintes ou les menaces de plaintes du pouvoir contre certains éditeurs font école, y compris dans les rangs de l’opposition. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les biais par lesquels on s’attaque aujourd’hui à ceux qui informent, qui écrivent. Notre société pratique le culte des victimes. On cherche des coupables. Il faut que quelqu’un paie : on s’en prend aux émetteurs d’opinion. Les organisations à vocation communautariste prospèrent sur ce terrain. Pour certains leaders issus de leurs rangs, c’est même devenu parfois un moyen de faire carrière.
Ou de régler des comptes ?
Le procès de Pierre Péan devant la 17e chambre a été une étape dans la procédure judiciaire engagée en Belgique contre « Noires fureurs ». C’est un test. Mais on ne peut tout à fait exclure que d’aucuns cherchent aussi à lui faire payer ses prises de position, notamment sur le Proche-Orient.
« Notre société pratique le culte des victimes. On cherche des coupables : on s’en prend aux émetteurs d’opinion. »
Dans sa plaidoirie, Me Florence Bourg a défini Pierre Péan comme un « journaliste de combat », pour avoir lutté depuis quarante ans contre l’injustice. Il a longtemps été parrain de SOS Racisme, qui pourtant l’attaque aujourd’hui. C’est presque une lutte fratricide. Comment expliquer cette « querelle de voisins » ?
Mystère. L’initiative vient, semble-t-il, de Kigali, qui n’a pas apprécié le livre de Péan. Plusieurs organisations ont été démarchées pour servir de relais en France. La Licra, le Mrap, la Fidh ont refusé, dit-on, de se laisser instrumentaliser. SOS Racisme a accepté. Pourquoi ? Je l’ignore. Qui a pris la décision d’attaquer Péan ? Quels sont les motifs réels ? Faut-il y voir l’action de certains lobbies, liés à tel ou tel parti politique ? J’espère en tout cas que la décision de relaxe donnera lieu à une mise au point à l’intérieur même de SOS Racisme.
Que pensent les autres éditeurs de ces nouvelles menaces judiciaires qui pèsent sur la liberté d’édition ?
Cela concerne relativement peu d’éditeurs. Il y a aujourd’hui, me semble-t-il, moins de confrères engagés sur le terrain politique que naguère : la Fabrique, Les Arènes et, dans une certaine mesure, La Découverte, Denoël, Le Seuil... Pour ce qui me concerne, ce qui me conduit à prendre certains risques, c’est probablement que je me sens moins vulnérable : l’âge et l’expérience aidant, on a moins peur.
Votre actionnaire vous laisse les mains libres ?
C’est une tradition chez Fayard. Jean-Luc Lagardère a toujours respecté l’indépendance de la maison ; son fils perpétue cette tradition. Ma double obligation est de publier de bons livres et d’assumer mes responsabilités.
Les actions en justice coûtent pourtant cher.
De fait, ce poste budgétaire ne cesse de croître. Procédures, atteintes au droit moral, démêlés avec les ayants droit... Les revendications sont multiples et n’ont jamais été aussi coûteuses.
Quels conseils donneriez-vous aux auteurs qui s’engagent sur des sujets sensibles ?
Il faut continuer le combat ! L’urgence, aujourd’hui, me paraît être la mobilisation contre la prolifération des lois dites mémorielles. Il faut à tout prix empêcher le développement d’une histoire d’État, bâtie sur le clientélisme, sanctionnée par la loi et validée par le pouvoir politique ou judiciaire. Ce qui se passe en France en ce domaine est invraisemblable, à mille lieues de ce qui se pratique dans les autres démocraties occidentales. À croire que les citoyens français ne sont pas capables de juger et de penser par eux-mêmes ! On assiste là à une véritable régression.

Revue Médias















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