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Grand entretien

Philippe Gildas, un pont entre les générations

par Serge Guérin

Journaliste de radio et de télévision, Philippe Gildas reste l’une des principales figures des années mythiques de Canal + où il fut, entre autres, animateur de « Nulle par ailleurs ». Fondateur de Vivolta, la première chaîne généraliste visant les plus de 50 ans, il parle en connaissance de cause des rapports entre télévision et vieillissement.

Pensez-vous que ceux qui « font » la télévision ont pris conscience du vieillissement du public ?

Malheureusement, je suis persuadé que non. Je ne sais pas très bien qui fait la télé aujourd’hui : les producteurs, les publicitaires ? La référence à la « ménagère de moins de 50 ans » reste dans toutes les têtes. C’est très étrange car les comportements des hommes ont tout de même évolué et il y a de plus en plus de personnes de plus de 50 ans dans la société. Les gens qui dirigent les chaînes semblent ne pas avoir pris la mesure de la révolution qui se déroule sous nos yeux. Ils n’ont pas vu que, depuis 2004, la croissance d’achat de produits informatiques de la part des seniors est systématiquement plus forte de 24 % par rapport à celle des autres publics.

Il est tout de même étonnant, alors que chacun connaît les chiffres de la démographie, qu’il y ait, en France, des chaînes pour les nouveau-nés, une multitude de programmes pour les jeunes et très jeunes enfants et rien pour les seniors ! Teva ou Filles TV sont destinées aux jeunes d’un sexe spécifique, mais, hormis TeleMélody et Vivolta qui ne sont visibles que sur le câble ou le satellite, aucune télévision ne s’adresse aux plus de 50 ans sur la TNT !

En fait, producteurs et dirigeants de chaînes considèrent que les plus de 50 ans constituent une clientèle captive et satisfaite de l’offre existante. Cela mérite une sérieuse réflexion.

Ainsi, lorsque j’ai voulu créer Vivolta, j’ai eu accès aux études concernant les abonnées de CanalSat : 94 % des abonnés de plus de 50 ans se déclaraient très satisfaits de l’offre proposée, mais trouvaient, en même temps, parfaitement scandaleux, qu’il n’y ait pas la moindre chaîne développée spécifiquement pour eux.

Thomas Goldet/Televista 2008
Thomas Goldet/Televista 2008

On ne peut toutefois pas expliquer la permanence de la référence à la « ménagère de moins de 50 ans » par le seul déni des responsables de l’audiovisuel ?

Elle provient aussi d’un réflexe économique et de la « culture » des mass media. De nombreux professionnels sont parfaitement conscients de la présence en nombre des plus de 50 ans. Lorsque je suis venu proposer Vivolta, les plus honnêtes m’ont dit trouver l’idée bonne mais ils n’en voulaient pas car les seniors sont présents devant l’écran sans démarche particulière. Pourquoi dépenser plus et prendre le risque de fragmenter les audiences ? Et c’est vrai : ils regardent tout puisqu’ils sont curieux et qu’ils ont souvent du temps. Quand une nouvelle chaîne apparaît dans l’offre, ils sont souvent les premiers à la découvrir. Mais les dirigeants de chaînes cherchent à rassembler un public maximal pour répondre aux attentes des agences médias qui exercent un pouvoir supérieur à celui des anciennes agences de publicité. Ils protègent leur audience et évitent la dispersion.

Du côté des publicitaires, ce raisonnement ne tient pas la route. Leurs messages finissent par ne toucher qu’une faible part du public visé. Aujourd’hui, personne ne conteste que les seniors constituent une clientèle très intéressante pour les annonceurs de par leur nombre et du fait de leurs revenus. Or, lorsqu’une publicité est diffusée sur Vivolta, 85 % de l’audience est directement intéressée. Il me semble que ne pas prendre en compte ce public constitue une vraie et grave erreur.

De votre point de vue, faut-il composer avec l’âge du public ?

Je ne crois absolument pas à la pertinence d’une approche consistant à découper les audiences par âge : faire une émission pour les plus de 75 ans, puis une autre pour les plus de 85 ans... Ce qui fédère les seniors, c’est la curiosité, l’envie de découvrir et d’apprendre. Ils se sentent bien plus jeunes que leur âge. Tant qu’une personne a la santé, elle souhaite profiter au maximum de la vie. Les enquêtes que nous avons menées nous le prouvent et expliquent ainsi le succès de nos émissions, le plaisir des téléspectateurs aux découvertes présentées par Jérôme Bonaldi ou au rendez-vous de Jacques Pradel. Dans mon émission « Gildas and C° », il y a aussi des intervenants de la jeune génération qui parlent de la culture d’au­jourd’hui.

À quelques exceptions près, je ne vois pas en quoi les seniors s’interdiraient de découvrir des spectacles, anciens ou nouveaux, ou des chanteurs, qu’ils effectuent leur come-back ou qu’ils commencent à peine à se faire connaître.
De la même façon, les seniors d’aujourd’hui aiment le rock et le connaissent depuis son origine, il y a quarante ans. Nous leur parlons du rock d’hier mais aussi de celui d’aujourd’hui et cela les intéresse.

La création de Vivolta répond-elle à la volonté de toucher une cible ou tient-elle à votre propre évolution ?

Certainement aux deux. J’ai 73 ans et toujours le goût de faire de la télévision. Tout en souhaitant répondre aux attentes d’un public mal ou pas du tout pris en compte. J’ai aussi envie de faire une télévision comme je voudrais en regarder. Je suis un professionnel qui a fait du journalisme, de l’animation et de la direction de programmes. À une époque, j’animais la tranche du matin sur Europe 1 et « Nulle part ailleurs » sur Canal ; dans les deux cas, je m’adressais à un large public. On pouvait avoir un ton assez potache sans pour autant dépasser certaines limites. Il y avait aussi une logique économique à suivre. J’ai l’impression de faire la même chose aujourd’hui avec Vivolta.

Vous êtes l’un des symboles d’une forme de modernité dans le ton de la télévision. Croyez-vous que le vieillissement du public entraîne un certain conservatisme dans la façon de s’exprimer et de traiter les sujets ?

Je vous laisse juge ! Je ne crois pas nécessaire de parler le « d’jeune » pour faire jeune, de même qu’à l’inverse, il me semble ridicule de vouloir utiliser un langage désuet au prétexte de toucher les plus âgés. En clair, il y a de la place entre la cuistrerie et la pédanterie. La langue évolue et l’important est d’être clair. Il est impos­sible de s’exprimer à la télévision devant le grand public comme si l’on était à la Comédie-Française.

Peut-on dire les mêmes choses à des jeunes ou à des vieux ?

« Aujourd’hui, notre cœur de cible se situe sur les 50-60 ans. »

Le plus souvent oui. Une chaîne comme Vivolta doit avoir le courage de ses choix. Nous avons décidé de parler aux plus de 50 ans, il faut être cohérent.

Aujour­­d’hui, notre cœur de cible se situe sur les 50-65 ans, mais nous touchons des septuagénaires, comme la tranche des plus de 35 ans. Le niveau de connaissance et d’expérience de notre public est plus élevé que la moyenne : cela nous conduit à ne pas tout expliquer. Nous avons beaucoup de références communes qui nous permettent de fonctionner sur un registre de connivence.

Pour autant, je suis attentif dans mon émission à expliciter certaines références. Je profite de la présence­ sur le plateau de chroniqueurs plus jeunes pour expliquer un point d’histoire ou une référence, et donc faire passer l’information aux plus jeunes de nos téléspectateurs. Si on fait référence à un homme politique célèbre sous la IVe République, il vaut mieux le replacer dans son contexte.

Le développement de chaînes générationnelles ne risque-t-il pas de créer encore plus de ghetto ?

Le risque de faire une télévision ghetto est réduit, sauf à ce que nous réalisions une percée triomphale conduisant le public à ne regarder que Vivolta... Notre chaîne sera toujours diffusée sur le câble et le satellite et sera toujours regardée à la marge. Le risque de ghetto est donc bien limité. Il y aura toujours des seniors passionnés de foot qui iront regarder les matchs sur des chaînes généralistes ayant les moyens d’obtenir les droits de diffusion des grandes rencontres. De la même façon, les seniors souhaiteront toujours savoir ce qui se passe dans le monde et pour cela, ils iront suivre le journal télévisé de 20 heures. Nous n’avons aucune vocation, ni sans doute les moyens, de proposer des programmes trop onéreux ou ambitieux.

« Nous servons de passeurs entre les générations. »

Par ailleurs, je conçois Vivolta comme une télévision capable de faire le pont entre des générations. À travers nos programmes, nos invités, nos débats ou notre programmation de films et de musiques, nous permettons aux seniors de revoir des moments qui les ont marqués. Les quadragénaires découvrent des films ou des chanteurs qu’ils trouvaient ringards lorsqu’ils avaient 15 ou 20 ans. Généralement, ils mettaient un point d’honneur à ne pas regarder les films qu’aimaient leurs parents et aujourd’hui, ils les découvrent et adorent. Nous servons donc de passeurs entre les générations. Au moment de la campagne présidentielle américaine, nous avons décidé de programmer des films et des émissions de reportages centrés sur la vie des Noirs aux États-Unis. Ainsi nous avons diffusé de nombreux films où jouait Sydney Pollack. Ce fut une découverte pour une grande partie des téléspectateurs.


 
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