Casanova, au contraire de Don Juan, caresse l’auditeur et écoute l’orateur. Le premier effleure les sujets alors que le second enfonce le clou. On l’imagine Anglais, donc un peu excentrique, racontant les histoires d’oncle Philip devant un feu de bois. Mais ce personnage, reconnaissable à un je-ne-sais-quoi d’élégance et de distance naturelle, fait aussi penser à l’universitaire à l’ancienne, heureux de faire partager à ses étudiants découvertes, lectures et belles théories.
Mais non, Philippe Meyer est un journaliste qui pratique avec aisance le mélange des genres et des ondes. Ou plus précisément, un homme de médias, un passeur entre des mondes finalement peu habitués à se rencontrer. Ce mélomane, capable d’envolées lyriques (et documentées) pour convaincre un ami de l’intérêt d’écouter telle version d’un opéra de Verdi, peut tout aussi bien se lancer a cappella dans une interprétation de chants paillards dont il est spécialiste. Surtout, il aime saisir les aspérités de l’époque, le mouvement des idées et les contradictions de ses contemporains.
De Roger Vailland, Yves Courrière disait qu’il était « un libertin au regard froid ». Philippe Meyer, lui, serait un curieux à la voix chaude. Une voix que l’on reconnaît entre mille, qui vous impose écoute et attention, sans jamais forcer l’intimité. Fabrice Le Quintrec, qui le côtoya à l’époque des matins d’Inter, dit de lui qu’il est « un géant jovial, à la fois inclassable et solitaire ». Ce journaliste d’expérience avoue toujours écouter Philippe Meyer, dont « la culture et le talent pour défendre notre belle langue française sont indéniables ».
« Une voix que l’on reconnaît entre mille, qui vous impose écoute et attention sans jamais forcer l’intimité. »
Voilà plus de trente ans que Philippe Meyer est journaliste. Début à L’Express, chronique radio. Mais dès novembre 1979, il critiquait des ouvrages de sciences humaines pour le même magazine : « Mon premier papier concernait un ouvrage de Roger Garaudy. Le livre était nul et je l’ai écrit. Revel l’a passé sans problème. Mais dans les quarante-huit heures qui ont suivi, le Seuil s’est plaint auprès de Revel. Auprès de moi également, avec un argument qui m’a laissé songeur : comment pouvais-je critiquer un auteur alors que j’étais publié par le même éditeur ? » C’est ainsi que Meyer a rencontré Revel : « J’ai alors cru que tous les directeurs de journaux avaient le même refus de la corruption. Funeste erreur ! »
En plus de sa chronique, Philippe Meyer fait des reportages - « c’est ce que j’ai préféré » - et mène des enquêtes. Mais sous un autre nom, car Revel craint que le mélange des genres ne nuise à la crédibilité. Le mélange est pourtant la marque de fabrique de ce journaliste qui, au fil des années, va multiplier les expériences et les aventures professionnelles. L’époque de L’Express prend fin à la reprise en main du journal par Jimmy Goldschmidt, furieusement libéral au sens économique du terme, mais bien peu en ce qui concerne la diversité des opinions autorisées à s’exprimer dans les colonnes de son jouet. Philippe Meyer qui, avec quelques autres journalistes spécialisés dans les médias, dont Jean-Dominique Bauby, a fondé l’association « L’Œil », débarque alors à France Inter, pour animer, à partir de 1982, une émission enjouée et informée sur la télévision : « Télescopage ».
« Depuis mars 1982, je suis sans interruption intermittent du spectacle à la maison ronde. » Sauf exception unique, pour cause de candidature aux municipales 2008 à Paris. On y reviendra. « Télescopage » devient rapidement un must et donne une merveilleuse tribune à deux orfèvres de la parole : Alex Taylor et Gérard Lefort, Patricia Martin étant à l’époque chargée de la réalisation. Cette émission, devenue pour les aficionados la clé de voûte de leur samedi, s’arrête en 1989. « Ève Ruggieri, nouvelle directrice des programmes, y a mis fin en souvenir d’un désaccord concernant une opération qu’elle avait organisée et qui ne correspondait pas à l’idée que je me faisais du service public. »
C’est Yvan Levaï, alors en charge de l’information, qui fait de Philippe Meyer un chroniqueur matutinal et singulier. « On m’avait dit qu’il ne fallait pas utiliser plus de trois cents mots et ne pas aborder de sujets complexes, j’ai fait l’inverse et ce fut un succès. » Meyer n’a jamais participé de cette conjuration du mépris envers l’auditeur, qui cache un manque d’imagination autant qu’une incapacité à prendre le moindre risque d’audience. Et si la crise générale des médias venait surtout du manque d’offre, de la pusillanimité des éditeurs et des programmateurs ?
Aujourd’hui, Philippe Meyer donne à nos dimanches une saveur toute particulière. À 10 heures, sur France Inter, avec « La prochaine fois, je vous le chanterai », il butine à travers de multiples chansons qui sont autant de façons de raconter nos vies. Puis, à 11 heures, avec « Esprit public » sur France Culture, il offre une sorte de « Masque et la Plume » des idées où quatre intellectuels discutent et polémiquent sans jamais prendre la pose, ni chercher l’épate. Un régal.
Notre homme n’est pas seulement estampillé par la radio. Il fut aussi conseiller de l’équipe fondatrice de M6 pour laquelle il a rédigé son programme culturel et musical avant d’animer, pendant plus de deux ans, l’émission de musique classique « Revenez quand vous voulez ». Joli rendez-vous dont le réalisateur était Cyril Collard, lequel marquera plus tard toute une génération de ses « Nuits fauves ». Et si l’aventure M6 ne fait pas long feu, Philippe Meyer persiste dans l’image puisqu’on lui doit (ainsi qu’à Frédéric Rossif) le remarquable « De Nuremberg à Nuremberg », sur la prise de pouvoir d’Hitler. Un autre documentaire sur la guerre de 1914-1918 cette fois ne verra jamais le jour.
Il n’est pas homme à cultiver les regrets : si un projet s’enlise, ses passions et curiosités sont là pour servir d’autres entreprises. Quelques rôles au cinéma avec Bertrand Tavernier, des one-man- shows, un passage sur scène lors de la tournée d’adieu des Frères Jacques, des livres en quantité... Ajoutons-y de multiples enseignements, en particulier à Sciences Po, dont il s’est éloigné en raison de l’orientation prise par l’école de journalisme. Et puis l’École navale où il a embarqué par deux fois sur le navire école. « J’aime les rencontres, j’aime découvrir de nouvelles choses, participer à des aventures, aller voir de l’autre côté de la barrière... bref me faire plaisir. Je suis affligé d’une curiosité maladive. » En France, on n’aime pas trop les talents multiples. Il faut se spécialiser et cultiver son petit lopin de terre, creuser son sillon et placer sur un Livret A sa notoriété pour la faire fructifier en petit notaire de province.
Cette façon de pratiquer le journalisme procéderait-elle de la première vie de Philippe Meyer ? En effet, avant d’être l’homme de radio que l’on connaît, Meyer fut un chercheur, un sociologue actif qui rédige, sous la codirection d’Annie Kriegel et de Philippe Aries, une thèse sur les rapports de l’État avec l’enfance irrégulière au xixe siècle. Sa soutenance reste d’ailleurs un grand moment : avec trois cents personnes pour l’écouter, un jury comprenant des sommités de la sociologie comme Robert Castel ou Nicole Questiau, future ministre de François Mitterrand.
À cette période correspondent aussi de nombreux voyages en Amérique du Sud et un séjour assez long au Canada - « J’ai vu la mutation d’une société passant en quelques années du conservatisme le plus prononcé à une modernité incroyable des rapports sociaux » -, des cours à l’université de Vincennes et un premier emploi comme chercheur au Centre de santé mentale du XIIIe arrondissement de Paris. Sa carrière universitaire est toute tracée, via l’École pratique des hautes études. Mais « comme m’a dit un jour François Furet [1], il n’y a pas plus conservateur que le monde universitaire ». Ce sera donc le journalisme.
Entre ces deux mondes, des liens existent cependant, du moins pour une catégorie très précise - et très minoritaire - de chercheurs. Ainsi Michel Foucault, dans « Dits et Écrits [2] », définit son approche scientifique comme une forme de journalisme, comme une façon de prendre le risque du réel et de la contradiction, en inscrivant cette perspective dans un souci démocratique, dans une volonté d’accepter la contradiction, le dialogue et la confrontation. Ou encore Edgar Morin, qui utilise le terme de « sociologie du présent » pour caractériser une partie de la production journalistique : celle qui cherche à expliciter la complexité du présent et les conséquences des événements. Il qualifie d’ailleurs lui-même une partie de sa pratique et de certains de ses écrits comme une forme de journalisme sociologique.
« Philippe Meyer a toujours affiché son soutien au réformisme radical sans se préoccuper d’être à la mode. »
Impossible d’évoquer le cas Meyer sans revenir à ses engagements électoraux. En quarante ans, il est passé de la présidence du comité de grève de Nanterre à la casaque Modem pour défier d’un même élan Tiberi et Delanoë. Trahison, retournement de veste ? Philippe Meyer a pour lui d’avoir toujours affiché son soutien au réformisme radical sans se préoccuper d’être à la mode. Jean Prévost, l’écrivain résistant, parlait d’être « violemment modéré ». Chez ce catholique pratiquant, pour qui « avoir la foi se distingue fortement de toute révérence pour l’institution », la Résistance reste la référence. « Face aux hommes d’une certaine génération, je me suis toujours demandé quelle avait été leur attitude durant les années 1940-1944. »
Pour des raisons de proximité familiale et de cohérence politique, l’animateur d’« Esprit public » a également fait le colleur d’affiches lors des premières campagnes législatives et présidentielle de Michel Rocard. Surtout, étudiant à Nanterre en 1967, il fut, avec Yves Stourdzé (initiateur des premières réflexions sur la société numérique), à l’origine de la mobilisation des étudiants pour améliorer leurs conditions de travail. Soutenu par le professeur Ricœur, il pousse les étudiants, non pas à multiplier les mouvements de grève, mais à rédiger de véritables cahiers de doléances- pratiques et argumentées - qui seront finalement présentés à Alain Peyrefitte, ministre de l’Éducation. « Le résultat sera totalement nul et rien ne bougera », Philippe Meyer s’en amuse encore.
Les années qui suivent le conduisent à fuir les amphis, mais à passer les examens. Il vit la mutation québécoise de l’intérieur. Cet amoureux de la chanson salue l’éclosion des Vigneault et autres Charlebois, et partage plus d’une bière avec le réalisateur Denys Arcand. C’est là-bas aussi que se fera la rencontre avec Michel Foucault et l’engagement au sein du GIP, ce collectif qui tentait d’alerter sur la condition des prisonniers.
Alors, que vient faire Bayrou dans ce parcours ? Et cette candidature dans le Ve arrondissement de Paris ? « Je ne crois pas que les frontières droite et gauche soient à ranger au rang d’accessoires, il y a des différences fortes qui se maintiennent, mais lorsque l’essentiel est en jeu, il est possible de se regrouper par-delà nos différences. Ce fut le cas dans la Résistance. » Et là quel était l’enjeu si essentiel ? « C’était, de mon point de vue, la dernière occasion de pouvoir empêcher une ghettoïsation de Paris, une gentrification sclérosante de la ville programmée par le maire actuel. » Certains, à France Inter et ailleurs, lui en veulent toujours aujourd’hui d’avoir ainsi indirectement contribué à maintenir en fonction Tibéri, qui symbolise autre chose que la « gentrification... » Mais Philippe Meyer a déjà filé ailleurs. Demain, il sera directeur d’une belle salle de spectacle ou ambassadeur à Rome.

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


