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Vie publique

Philippe Tesson, le Combat au Quotidien

par Pierre Veilletet

Après Bruno Frappat, Claude Imbert, Ivan Levaï, Jean-François Bizot et Claude Cabanes, voici le portrait de Philippe Tesson.

Rêvons d’une fresque peinte dans le hall d’une école de journalisme. Y seraient portraiturés quelques ténors de la profession, assez vénérables pour avoir fréquenté les antichambres de la République quand on y croisait Vincent Auriol ou René Pléven. Certains exigeraient le trait chargé de Daumier ; pour d’autres conviendraient mieux le sourire carnassier de Bel Ami, le profil romain de l’éditorialiste sentencieux ou la gueule cassée du baroudeur. Des modèles sont encore disponibles. Mais si l’on tient au « Portrait de Dorian Gray », bien qu’il ne fût jamais journaliste, seul Philippe Tesson ferait l’affaire.

A 78 ans, et en vertu d’on ne sait quel pacte faustien, lui ont été épargnées la bedaine entretenue à la table des jurys, ainsi que la ride amère du moraliste exténué d’avoir toujours raison. Ancien patron de presse, donc jalousé à plus d’un titre (Combat, Le Quotidien, Les Nouvelles Littéraires), il a conservé l’œil clair et ironique, la mèche avantageuse, la silhouette fringante du pigiste débutant et les dispositions qu’on attribue à celui-ci, peut-être à tort : curiosité, enthousiasme, disponibilité, bonne humeur. Et d’ailleurs, il pige. Notamment à Paris Première et au Fig Mag. Non pas comme à ses débuts, puisqu’il présente la particularité rarissime d’avoir commencé au poste de rédacteur en chef, mais plutôt comme il le fit au Canard enchaîné pendant 13 ans (1970-1983).

Ce qui n’est pas banal pour un type classé à droite. L’étiquette l’amuse. Du reste, tout l’amuse. Prenant le monde au sérieux, il envisage, ou affecte d’envisager, la vie avec légèreté. Difficile de le compter au nombre des nouveaux grincheux ou des rabat-joie de toujours. Trop élégant pour se plaindre. Le concernant, élégance est un mot dont il y a lieu de se méfier, car il vient trop facilement sous la plume. Même ceux qui n’apprécient que modérément le confrère lui reconnaissent cette qualité. En y ajoutant le courage et, façon de tempérer, l’inconséquence... « Elégance », « courage », « inconséquence » : la panoplie renvoie à une époque où imprimer un blasphème ne compromettait pas la paix des nations. Pour moucher un impudent, le soufflet était alors un réflexe plus répandu que le procès en diffamation. Remontant plus loin dans l’Histoire, on songe aussi à ces gentilshommes du temps des Valois, immortalisés par Alexandre Dumas. Le raffinement ne les empêchait pas de ramener leurs fraises ni de tirer l’épée pour un oui ou pour un non, surtout pour un non. On imagine assez bien Philippe Tesson, collectionnant les duels à une portée d’arquebuse du Louvre, dans ce quartier qui allait devenir le creuset de la presse parisienne.

photo : Roger Picard
photo : Roger Picard

« L’amour du théâtre serait la clé de sa personnalité. »

Le nom de notre bretteur est si intimement lié à cet univers - la presse parisienne - qu’il semble y être né entre une lino et une roto. Erreur. C’était à Wassigny, chef-lieu de canton de l’Aisne, aux confins de la Thiérache, du Cambrésis et de la Belgique. Un coin de ce Nord gras, brumeux et poétique, que pas une guerre n’a oublié et qui n’en a oublié aucune. Ses parents d’origine paysanne ont accédé à la notabilité. Maître Tesson est le notaire du village et Philippe, écolier en blouse grise à la communale, enfant de chœur en aube blanche à la messe du dimanche. La religion est très présente, sans être oppressante. Du foyer familial, le fils se remémore la chaleur avec une émotion qui, cette fois, ne semble pas jouée. Lorsqu’il évoque les sortilèges de la campagne, ravivés par les vacances, le cercle de famille, les escapades de l’autre côté de la frontière (« Je me sens résolument franco-belge »), il revient visiblement à cette enfance rurale comme à sa « vraie patrie » (Mauriac). Mère a de l’ambition pour son fils. Elle l’installe à cinq ans devant un piano et l’inscrit à Stanislas, établissement parisien des plus recommandables. Mais le petit pensionnaire doit revenir à Wassigny. Son père est prisonnier. Des officiers allemands habitent chez lui.

« Je me suis mis à observer avec intensité ce qui se passait autour de moi. Sans être capable de l’analyser, je devinais que j’assistais à la grande Histoire en train de se faire. J’étais témoin d’un chamboulement de toutes les valeurs : autorité, honneur, liberté. Cela a eu, chez moi, un retentissement considérable. Outre que j’ai mûri plus vite qu’un garçon de mon âge en temps de paix, la guerre et ses conséquences ont déterminé à jamais ma façon d’appréhender le monde... Et d’un autre côté, j’y ai sans doute puisé - est-ce vraiment paradoxal ? - mon goût pour la langue et la littérature allemandes. En juillet 45, c’est-à-dire au lendemain de la libération, après avoir passé le bac, j’ai participé à l’un des tout premiers voyages d’étudiants outre-Rhin. C’était extrêmement troublant. L’affaissement de l’âme allemande y était palpable. Et pourtant, on allait bientôt voir flotter quelques drapeaux européens aux frontons d’hôtels transformés en colonies de vacances. »

Cependant, avant le baccalauréat, avant deux années d’immersion romantique à Tübingen, il y aura les classes de 5e, 4e et 3e au collège voisin du Cateau-Cambrésis, guerre oblige, où le meilleur copain, le presque frère, s’appelle Pierre Mauroy. Leur amitié persiste... On est sérieux quand on a 14 ans : on veut être écrivain. Ou, mieux encore : auteur de pièces de théâtre. « Peut-être que cette inclination me vient de ma mère qui extériorisait volontiers ses sentiments. Elle était même capable d’emportements. Pour elle, de toute façon : “il fallait dire”. Elle m’y a incité, moi et ensuite ses petits-enfants. En sorte que j’ai, très tôt, naturellement considéré que le théâtre était la forme supérieure de l’expression. C’est par la voix que passent les passions. »

Cet amour des planches, contracté à l’adolescence, ne s’est jamais démenti. Sa longue collaboration au Canard enchaîné portait sur le théâtre. Aujourd’hui encore, Philippe Tesson voit, en saison, trois pièces par semaine. Il dirige le bimensuel L’avant-scène théâtre et possède une librairie qui s’appelle Coup de Théâtre [1]. Si on lui demande au débotté quels sont ses écrivains préférés, il hésite un peu avant de citer Chateaubriand (« par certains côtés, il est exaspérant. J’aurais bien aimé l’avoir comme stagiaire. Je lui aurais demandé de faire des portraits »), Céline (« ou plutôt “Le Voyage” dont l’humanité, la douleur m’ont bouleversé ») et les romantiques allemands (« pour moi, il s’agit d’une sorte d’écrivain collectif ») ; mais il s’empresse d’ajouter : « Naturellement, au-dessus, très au-dessus, je mets William Shakespeare [2], le plus grand écrivain de tous les temps. »

Semblable constance dans la dévotion théâtrale dépasse le loisir bourgeois et mérite qu’on s’y arrête. D’autant que pour nombre de « Tessonologues », elle constituerait la clé de sa personnalité. Bertrand de Saint-Vincent (ex-Quotidien de Paris) pirandellise : « C’est un acteur, un acteur excellent même, qui interprète divers personnages contradictoires dont il est à la fois l’auteur et le metteur en scène. Il est presque toujours en représentation puisque, pour lui, le monde est une scène. » Un autre : « Écoutez-le parler. Plus personne, et surtout pas dans l’audiovisuel, n’a cette diction, cette voix qui porte jusqu’au troisième balcon. » Si le monde est une scène, les spectateurs les mieux placés, autrement dit ses collaborateurs, considèrent sans exception que « La conférence de rédaction » fut un triomphe.

Dans un livre de souvenirs [3], moins vachard avec Tesson qu’avec ses autres patrons (nous reparlerons de cette mansuétude), Bernard Morrot croque ces « conférences de rédaction interminables, auxquelles pouvait assister et participer, dès 11 heures, qui venait à passer à proximité du brouhaha qu’elles généraient. Il présidait ces délires avec la grâce d’un chasseur de papillons attrapant au hasard un spécimen rare égaré parmi une nuée de lépidoptères ordinaires ». Créée à Combat, reprise avec succès au Quotidien, « La conférence de rédaction » de Philippe Tesson a finalement été beaucoup plus jouée que « Comme il vous plaira », voire « Boeing-Boeing ». Si Morrot estime, sans doute à juste titre, qu’elle « prêtait main-forte à la désorganisation », la plupart de ses interprètes s’en souviennent avec nostalgie. Emmanuel de Brantes (aujourd’hui à Radio Nova) : « Ça pouvait durer plus de deux heures et c’était fort distrayant parce que Tesson poussait perversement chacun à l’excès. Au fond, c’est ça qui lui plaisait : stimuler, faire passer de l’électricité dans le ronron franco-camembert. »

Cependant, rien a priori ne destinait le jeune nordiste au journalisme à haute tension. Après avoir obtenu de son père de lui épargner des études de droit pour soutenir ses ambitions littéraires (« Je sais, je suis un enfant gâté »), l’aimable débutant, sympathique et sociable, se met, comme il le dit plaisamment, « sur le marché ». « J’étais un Rubempré au petit pied, plutôt lucide, me semble-t-il. Je n’avais pas de génie, je ne serai pas un grand écrivain mais il ne me paraissait pas extravagant d’envisager une carrière littéraire. » Il y a un projet de « Vigny par lui-même » au Seuil, qui n’aboutit pas. Des amitiés se nouent dans le Paris des années cinquante, capitale Saint-Germain-des-Prés.

Parallèlement, l’emploi fort recherché, parce que bien rémunéré et, somme toute, paralittéraire, de secrétaire des débats parlementaires (qu’exerçaient comme lui Michel Cournot et Bernard Pingaud) l’introduit dans le sérail politique et ménage d’autres contacts. Roger Stéphane, Pierre Boutang et Maurice Clavel, trio qui laisse rêveur, opèrent la jonction avec le journalisme et, en particulier, Combat, où les uns et les autres donnent des tribunes. Rencontre décisive avec Smadja, Clavel et la presse. « Je n’ai pas eu la vocation. Je voulais écrire, pas devenir journaliste. Mais voilà, je me suis rendu rue du Croissant. J’y ai respiré l’odeur de l’encre, ressenti la fièvre du quotidien, la seule, la vraie. J’ai éprouvé cette griserie de la page ouverte, du maintenant-on-efface-tout-et-on-recommence. Presque sur-le-champ, j’ai compris que c’était pour moi, qu’il y avait là de quoi répondre à ma curiosité, à mon goût du monde, mon désir de comprendre, de faire partager par le discours, l’écriture. »

Smadja, médecin et homme d’affaires tunisien, est riche à Tunis, mais désargenté à Paris où il s’obstine à maintenir l’illustre titre. Smadja, déjà âgé, a besoin de quelqu’un de jeune à ses côtés. Smadja, qui ne connaît ni la politique française ni ses acteurs, a besoin d’un conseiller et d’un porte-plume. Smadja a besoin d’un fils. « C’est sans doute ce que j’ai été pour lui », reconnaît Tesson, « et il a été un second père pour moi, jusqu’au meurtre que constituait le fait de créer Le Quotidien avec une partie de la rédaction de Combat, de toute façon condamné... » A 32 ans, Philippe Tesson devient rédacteur en chef d’un quotidien au titre prestigieux. Certes la rotative ahane à la cave. Il pleut sur le marbre, l’escalier n’a plus toutes ses marches ; mais il y rôde encore l’ombre de Camus, plus grande, au demeurant, que le temps qu’il lui a réellement consacré.

La promptitude de cette ascension explique le dédain de Tesson, en matière d’embauche, pour les CV de dix pages. « Il pêche son personnel, écrit encore Bernard Morrot, à l’intuition, à la gueule du client. » Il n’hésitera jamais à faire du stagiaire engagé le lundi un éditorialiste du mardi ou un critique de cinéma du mercredi, selon affinités. S’explique également ainsi le fait que Combat puis Le Quotidien aient constitué une sorte d’école de journalisme des quatre jeudis, où l’on essuyait parfois des coups de semonce, car le maître était capable de colères subites. D’autant plus vite oubliées qu’elles étaient, faut-il le préciser, aussi bien jouées qu’au Français. Rien d’étonnant à ce que les anciens élèves pullulent du Point au Canard enchaîné, de Libé à National Hebdo et au Nouvel Observateur, d’i-télé à TF1. On en déduit que l’enseignement y était modérément idéologique.

Quant à Maurice Clavel, troisième larron de la révélation, il fut évidemment l’homme lige de mai 68. A force de rappeler l’« article prophétique » de Pierre Viansson-Ponté, on a oublié que Combat anticipa le mouvement et fut certainement plus en phase avec lui que Le Monde, du moins dans sa dimension lyrique et insurrectionnelle. Aux élections de juin 1968, Tesson et Clavel jouent les prolongations en présentant une liste « Combat pour une société nouvelle » dans le IVe arrondissement de Paris, autant dire le casse-tête assuré. « Trois mois de bonheur : la permanence rue Saint-Benoît, dans un petit appartement au-dessus de chez Marguerite Duras, les “affiches” quotidiennes de Maurice, les cohortes d’étudiantes, les meetings sous les préaux, les débats sur la place publique. » On le croit sans peine : des tréteaux, une estrade, du public, des bravos et des lazzis pour de vrai. Enfin le théâtre !

Trois ans plus tard, Tesson, qui s’est marié avec une jeune femme médecin, propose à quelques investisseurs un projet qui les estomaque : « Quoi, un journal uniquement pour des médecins ? Et quotidien par-dessus le marché ! Vous êtes fou, ça ne marchera jamais. » Il fait le tour de France des laboratoires pharmaceutiques, en contacte une quarantaine. Une demi-douzaine suivent. Non seulement Le Quotidien du médecin marche tout de suite mais, dès le dixième mois, il commence à rapporter gros. L’as du bricolage, des bouts de chandelle et des bouclages tardifs n’est pas fâché de faire la nique aux experts du marketing.

La suite coule de source. Tesson a l’âge et le désir de devenir son propre patron. Il vient d’y goûter. Smadja a 80 ans et n’entend pas renoncer à sa danseuse, même si celle-ci n’est plus très ingambe. Le Quotidien de Paris naît en avril 1974 de l’impossible succession, dans une grande rigueur managériale : pas d’étude de marché, ni régie publicitaire ni plan médias, pas de mailing, pas d’accord avec le Syndicat du Livre, recrutement au pied levé et surtout, pas de numéro zéro. Publicitairement exsangue, mais servi par la disparition rapide de Combat et un assez joli succès d’estime, le nouveau-né se maintient à la voltige jusqu’à ce que l’élection de François Mitterrand ouvre, à un journal d’opposition moins académique que Le Figaro, un boulevard où Le Quotidien choisit de s’engouffrer tous phares allumés.

« Essayer d’imaginer Tesson avec une moustache ! »

Un anti-mitterrandisme féroce dope les ventes (jusqu’à 350 % sur un titre), lui fait parfois doubler Libération, qui plafonne pour des raisons inverses, et friser les 100 000 exemplaires en 1982. Une blague, qui circule encore aujourd’hui, résume assez bien le ton. François Mitterrand annonce qu’il va traverser la Seine sans se mouiller. Le jour dit, il descend sur la berge, les eaux s’écartent, et le Président traverse à pied sec. Que titre Le Quotidien ? « Mitterrand ne sait pas nager. » Néanmoins, à proportion que la résistance au monarque s’émousse, l’irrévérence systématique à son endroit fait moins recette et Le Quotidien décline doucement jusqu’à s’éteindre en 1994. Philippe Tesson peut, enfin, faire ses débuts.

Quel regard porte-t-il sur cet itinéraire singulier, c’est-à-dire sur lui-même ? « D’abord, je me suis beaucoup amusé et je continue à le faire. Ce n’est pas si mal. Ma curiosité, mon goût des autres - on n’aime jamais assez - ont nourri ma conception, à bien des égards incohérente, de ce métier. Mais c’est le dogmatisme qui est cohérent et je suis le contraire d’un dogmatique. Je suis toujours allé où m’a guidé mon intuition. J’assume donc mon inconséquence et mes contradictions. Le seul talent que je me reconnaisse est d’avoir su quelquefois rassembler les talents des autres. »

Rideau ? Non. Certains membres de la troupe dispersée ont un mot à ajouter. Dominique Jamet : « Tesson est l’incarnation de ce que devrait toujours être un journaliste, quelqu’un de cultivé, de libre, dont la curiosité est sans cesse en éveil. Un modèle, en voie de disparition, de journaliste global. Aujourd’hui, la spécialisation fait que chacun creuse son sillon en ignorant le reste. Lui s’est toujours intéressé à tout. De la première page à la plus humble des rubriques. Et derrière ses pirouettes, il cache une grande force de caractère. » Bertrand de Saint-Vincent : «  Il a quelque chose de charismatique, qui tient à son intelligence, à son enthousiasme, à son côté libéral ascendant libertaire. Du style, du panache et assez de générosité pour qu’on lui pardonne sa mauvaise foi et ses foucades. Il est imprévisible. Il aime mieux laisser faire que donner des leçons. C’est un peu l’anti-Plenel. Essayez d’imaginer Tesson avec une moustache ! »

Laurent Joffrin [4] : « Un personnage de roman, vif-argent, charmeur. Une figure parisienne comme il en existait au XIXe siècle, qui aime prendre la posture, de sorte que ses emportements le conduisent parfois au-delà de ce qu’il pense réellement. » Jean-Marie Borzeix : « Pour moi, c’est d’abord un grand rédacteur en chef. Attentif aux autres mais également très respecté. Ne vous y trompez pas : tous les godelureaux qu’il a couvés le vouvoyaient. On n’était pas à Libé et c’était le patron. Libéral ? Assurément, mais pas au sens où on l’entend désormais. Disons qu’il aime tellement la liberté d’expression qu’il mettra toujours un point d’honneur à publier une opinion contraire à la sienne. Enfin, beaucoup d’entre nous lui sont redevables de nous avoir permis d’être ce que nous avions rêvé d’être. »

La vérité oblige à reconnaître que cet envoi de fleurs ne sera pas contrebalancé, comme il conviendrait, par une volée de bois vert, voire un coup de pied de l’âne un peu vicieux. Même en sollicitant quelques mauvaises langues patentées, nous ne sommes pas parvenus à collecter des avis défavorables qui soient argumentés. Ou alors de vagues « farceur », « creux », « dénué de conviction », « vaniteux », « réac », aussitôt regrettés : « Ne l’écrivez pas, au fond je l’aime bien. »

Nous en sommes donc réduits à nous interroger sur ce respect général. Suffirait-il de durer pour faire l’unanimité ? Nous n’aurons pas la cruauté de démontrer, exemples à l’appui, que cette hypothèse ne tient pas. Est-ce un effet de réseau ? Ses anciens protégés resteraient-ils ses débiteurs ? Peu probable : beaucoup ne le voient plus, ou rarement ; et de l’eau a coulé sous les ponts. De la crainte ? Il n’a guère de pouvoir de rétorsion, si tant est qu’il en ait jamais eu. Se pourrait-il, en fin de compte, qu’il profite indirectement d’une déploration inavouée ? Auquel cas, cet empressement à célébrer la personnalité, la liberté de ton du franc-tireur Philippe Tesson et son statut de fauteur de trouble, au sens qui inclut évidemment la séduction, auquel cas cet empressement serait, aussi, une façon de signifier que la presse quotidienne actuelle manque cruellement de personnalités, de liberté de ton, de francs-tireurs, et surtout de fauteurs de trouble.

Poser la question, est-ce y répondre ?

Notes

[1] Coup de théâtre, 19, boulevard Raspail - 75007 Paris

[2] De préférence dans la traduction de Jean-Michel Desprats (La Pléïade et Folio)

[3] Bernard Morrot, « France, ta presse fout le camp » (L’Archipel)

[4] Co-auteur avec Philippe Tesson de « Où est passée l’autorité ? » (Nil éditions) et, par ailleurs, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur.


 
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