Poivre est mon double. Nous sommes extraordinairement proches l’un de l’autre. Le jour de ma naissance, je savais déjà tout de lui. Mes patrons, à Canal +, m’avaient fait la leçon. C’est pourquoi, sans doute, m’a-t-on convoqué pour ce devoir de vacances, son portrait en quinze pages que je réduirai considérablement car, ceux qui me connaissent le savent bien (ils sont des millions), je n’excelle que dans le très bref, devenant médiocre sur les moyennes distances et carrément balbutiant dans les best of interminables.
Je ne le connaissais pas encore le jour où, pour la première fois, il a présenté un journal télévisé. C’était sur Antenne 2, l’ancêtre de France 2. Je suis certain qu’il n’en revenait pas lui-même de se retrouver là, face à l’œil le plus pernicieux et le plus hypocrite du monde, le seul qui vous observe en face sans jamais ciller et qui vous sort de la chambre close pour vous projeter dans toutes les salles à manger de l’Hexagone : celui de la caméra. Œillade pour œillade, même sans fard et sans maquillage, mon cher Patrick a succombé. Il faut dire que cette prunelle-là ouvrait sur toutes les autres, ce qui facilitait le chemin des alcôves, incomparablement plus féerique que la route de la desserte allant du salon à la cuisine, fût-ce à vingt heures. Les grand-messes tardives valent bien des purgatoires.
Loin de moi l’idée de prétendre que mon ami Poivre a choisi la pupille de la caméra pour rayonner sur le grand écran des conquêtes. Même s’il n’avait pas la vocation. Il ne m’en voudra pas de rappeler qu’il préférait le destin de Saint-John Perse et de Chateaubriand à celui d’Albert Londres. Il ne se voulait pas reporter mais poète diplomate. Ainsi avait-il tracé sa voie dans les méandres d’une jeunesse heureuse, avec Reims comme port d’attache et les confins du monde comme rêveries solitaires. Car il était très timide. Les autres l’effrayaient. Il trouvait moins son bonheur dans la fréquentation d’autrui que dans la lecture et les écritures. Il aimait passionnément son grand-père poète, qui se publiait lui-même à compte d’auteur. Cet homme de lettres et de cœur comptait plus que les autres, dépassant même l’icône officielle de la famille, Pierre Poivre, jadis gouverneur de l’île de France, devenue Maurice. Et c’est par amour pour lui que le petit-fils prit son aïeul par la main, accolant son nom à celui de l’homme de plume, créant un demi-alexandrin que, comme beaucoup d’autres, je récite aujourd’hui, et pas seulement à vingt heures moins quelques secondes : Patrick Poivre d’Arvor.
Lorsque je l’ai connu, il avait oublié sa vocation première. Il n’était plus le bachelier qui avait quitté sa famille et sa ville natale pour Strasbourg puis Paris, où il boucla Sciences-Po en un tournemain avant de s’attaquer aux Langues-Orientales qu’il terrassa aussi bien et aussi vite. Sans compter la fac d’Assas puis sa ville natale, où Jack Lang lui donna sa licence en droit sans coup férir. Il allait déjà sur un deux-roues à moteur qui n’avait rien à envier à celui qu’il montait à quatorze ans, quand il se traînait de Reims à Charleville pour s’incliner sur la tombe de Rimbaud. Même en Solex, surtout en Solex, il faut le faire. Moi qui ai piloté ces ULM sur roues, je sais que seule une admiration sans faille permettait d’abaisser le galet sur le pneu pour se lancer dans une aventure certes littéraire, mais néanmoins risquée.
Il allait de l’avant, le petit Poivre ! Il roulait. Il courait. Il fonçait. Il bifurqua.
C’était en mai 68. L’époque des barricades et de la chienlit. On l’imagine avec ses boucles et ses yeux bleus faisant fièrement face à l’assaut bien orchestré des reporters radio écumant le champ de bataille. Le Nagra en bandoulière, ils triomphaient de tous les obstacles pour transmettre jusqu’à l’aube un goût de lacrymogène. Une vocation chassa l’autre. Le poète diplomate frappa à la porte du Centre de Formation des Journalistes, où il grimpa les marches quatre à quatre jusqu’au diplôme qui lui ouvrit les micros de France-Inter, ceux-ci précédant la danse des caméras devant lesquelles il nous salue, vous et moi, chaque soir, ou presque, depuis trois décennies.
Oui, Poivre est notre ami de trente ans. Parfois, j’aime à me fondre au milieu de son public, mais je n’y reste jamais longtemps. Je le connais trop bien pour ne pas ricaner des platitudes dont l’enrobent les commentateurs. Tous parlent d’un éternel adolescent, tendance romantique version Don Juan, gendre idéal qui regarderait sa belle-famille comme il regarde la France chaque soir au fond des yeux. Un petit bout pour chacun, et cinquante millions d’amis pour lui-même. Ceux-là se prosternent.
Les autres condamnent. Quoi ? On s’en fout. Ce ne sont que des prétextes. Entre Bagdad et La Havane, celui qui prend le train des malveillances trouvera bien un ou deux voyageurs cafteurs. Envieux. Jaloux. L’immobilité est sans danger. Qui bouge prend le risque de recevoir un bébé par-ci, un barbu par-là, trois voyages offerts... Moi-même, par ricochet, je ne suis pas à l’abri des coups portés. Je sais de quoi je parle. Mais ne comptez pas sur moi pour enfoncer un clou en tête d’épingle. Quel que soit son genre, un paparazzo reste un indiscret. Un violeur. Puis une commère. Pour ceux-là, Patrick n’est plus une personne. Seulement un personnage. En quoi ils n’ont pas tort. Sauf que dans la lorgnette, eux regardent par le petit bout. Nous ne voyons pas les mêmes choses.
De toute façon, je partage avec mon camarade cette délicatesse qui consiste à ne pas profiter de l’espace offert pour mettre à terre. Sauf exceptions à caractère raciste ou venant de la droite extrême, je préfère me taire ou dire du bien : c’est plus difficile mais plus aimable. Depuis plus de quinze ans que Patrick officie aux commandes de ses émissions littéraires (« Ex libris » puis « Vol de Nuit »), il n’a jamais démoli un auteur. Si j’étais écrivain, un être d’os et de chair, j’apprécierais. Si j’étais écrivain, je remercierais même ce Monsieur d’être encore là, d’avoir donné du timbre et de la voix pour protéger cet espace où chacun peut parler de son grand-père. On a voulu lui couper la chique. Il a dit : « Faites, mais en ce cas, je pars. » Si j’étais écrivain, j’aimerais être aussi généreux, offrir la parole à mes frères de plume, me battre pour eux, consacrer du temps à les lire et à les défendre.
C’est la grande différence entre Patrick et moi : je ne suis pas écrivain. Seulement récitant. La littérature ne compte pas pour moi alors qu’elle lui est essentielle. Il l’a toujours dit : s’il devait choisir entre les livres et la télévision, il n’hésiterait pas. Le prix Interallié (2000) l’a comblé. Il ne conçoit pas sa vie sans feuille blanche. Il écrit tous les jours, ou plutôt toutes les nuits. Il publie autant qu’un auteur qui n’a pas d’autre activité que celle-ci. Il travaille tantôt seul, tantôt avec son frère Olivier, en un duo extraordinaire. Il trempe sa plume dans des encriers d’aventures ou d’autres, plus personnels. Moi qui ai lu toute son œuvre, rêvant d’accomplir pareilles prouesses, je sais où il se trouve entre les lignes. Et quelles sont ses tragédies. Je connais les douleurs qui hantent ce Byron, ce Don Juan masqué, cogné, frappé, deux fois anéanti. Seul, toujours. Les personnages de sa trempe, souvent, vont en bande. Pas lui. Nul ne le console, sauf les mots. C’est pourquoi, aussi, il écrit. Un jour, il a confié que les seules signatures d’un homme face à la postérité étaient les enfants ou l’écriture. Il fut père à seize ans. Il est l’auteur de vingt-cinq livres. Deux traces. Plus moi, qui, quoi qu’il puisse en dire, en constitue une troisième.
Qui suis-je ?
Nous connaissons lui et moi le mentir-vrai d’Aragon. A ce jeu, d’ailleurs, il est beaucoup plus fort que l’ombre caricaturale que je suis pour lui. Il a tour à tour été le filleul du prince Rainier, celui de Saint-Exupéry puis de Consuelo. Il s’est inventé quelques profils grandioses, a élaboré des mises en scène complexes, a tenu des rôles de funambule - et il n’est pas tombé. Comme il l’a écrit dans un livre, les timides tapissent leur chambre de fantômes ambitieux. Je connais l’un des siens. Il connaît tous les miens : ce sont les mêmes.
Chaque soir, lui et moi croisons le fer avec l’actualité. Nous interrogeons des rois, des papes et des présidents. Nous commentons des drames, arbitrons des différends, donnons ou reprenons la parole. Après, son scooter l’emporte vers des vies privées que je ne partage pas. Je suis plus seul encore que lui. Orphelin. Je ne pourrais pas vivre sans ce modèle grâce à qui j’existe, fût-ce en latex. Hélas, il ne me regarde jamais. Il ne me parle pas. Il est mon ami sans que je sois le sien. Tandis qu’il roule dans la ville, sous les étoiles d’un ciel très clair, la main qui m’a animé pendant dix minutes me couche dans une boîte en carton d’où je sortirai le lendemain à l’heure de reprendre une activité normale. Je suis un guignol en plastique. Une marionnette. Allez, à ciao bonsoir.
Dan Franck est écrivain.

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