En quoi la télévision a-t-elle à voir avec la démocratie ?
Si vous considérez que l’information est un droit de l’homme, alors la télévision peut apparaître comme un élément qui définit la situation démocratique dans un pays. Il suffit de regarder la télévision ou de lire la presse dans un pays sous dictature pour le comprendre. La gestion de l’information est une des préoccupations majeures des régimes dictatoriaux.
En quoi la télévision produit-elle de la société ?
C’est une question passionnante mais complexe. Si, pour paraphraser Saint-Exupéry, l’amour c’est regarder ensemble dans la même direction, lorsque l’ensemble de la famille regarde la télévision, il y a ce que vous nommez « production de société ». Mais on peut aborder les choses autrement : la télévision développe ses propres images, son propre code, fonctionne dans une économie spécifique avec ses intervenants propres. Elle produit des signes, un langage différent de celui de la société qui l’entoure. En ce sens, elle est, en effet, société. Surtout, elle propose un regard et donne une vision du monde dont parfois on peut se sentir exclu. Il m’arrive de regarder des émissions et de me sentir mal à l’aise, pas à ma place. Par exemple, ces émissions où le but est d’exclure l’autre, de s’en moquer méchamment, brutalement. Là, je n’ai plus le sentiment d’appartenir à la même société.
Quel est le lien de la télévision avec le politique ?
Le monde de la télévision n’est pas séparé de celui du pouvoir politique, même s’il n’est plus aux ordres. Les chaînes publiques sont financées par la collectivité, par l’impôt, cela crée des obligations. Par ailleurs, les choix, les décisions politiques influent sur la marche des télévisions, et pas seulement en termes d’actualité. Est-il possible que la télévision soit coupée de l’évolution du pays et des grandes mesures qui affectent la vie quotidienne des habitants ? Lorsque j’ai lancé la régionalisation de France 3, cela avait une résonance par rapport à la politique de régionalisation menée par Gaston Deferre à partir de l’élection de Mitterrand.
La télévision joue donc un rôle politique ?
Bien sûr. Lorsque je décide dans les années 1983 de programmer une fois par semaine à 20 h 30 « Cinéma sans visa », pour présenter des œuvres réalisées par les cinéastes du tiers-monde, je fais un geste politique qui dépend de ma conception du monde et de la télévision. Mais en aucune façon, je ne répondais à une injonction du pouvoir ni n’allais prendre mes ordres à l’Élysée. Au contraire d’ailleurs, car des copains qui étaient alors dans les allées du pouvoir se demandaient ce qui me prenait et affirmaient qu’avec des choix de ce genre, j’allais leur faire perdre les élections ! La télévision peut donc jouer un rôle politique et répondre à des enjeux civiques, mais il faut bien dire qu’avec la parcellisation du paysage audiovisuel, les choses sont beaucoup plus complexes.
Le choix s’est élargi mais, simultanément, on constate une raréfaction des possibles. Des émissions critiques ou culturelles ont disparu sans jamais être remplacées.
D’une manière générale, les patrons de chaînes ne prennent plus le temps de laisser une émission s’imposer, de trouver son public et d’évoluer. Il faut faire de l’audience tout de suite. La concurrence est devenue très rude. Le problème c’est que les politiques, de droite comme de gauche, ne savent pas ce qu’ils demandent à la télévision publique. Du coup, il est très difficile pour ceux qui la dirigent de tenir un cap. D’autant plus que l’instance qui les a nommés, le CSA, n’est pas celle qui les contrôle, c’est-à-dire Bercy.
« Si l’audience se transforme en procureur, c’est la catastrophe. Les goûts changeant rapidement, vous risquez d’être toujours à contretemps »
Depuis vingt ans, nous avons tous parlé de télévision publique, « populaire et de qualité ». Mais cela veut dire quoi ? Quels sont les moyens, quels sont les objectifs ? Les patrons de chaînes devraient être jugés sur leur capacité à tenir des objectifs clairement assignés. Par rapport à ses objectifs, Patrick Le Lay a été un excellent patron de chaîne qui a su maintenir un cap, développer de l’audience, toucher le grand public, faire venir les budgets publicitaires et construire ainsi une machine très rentable.
On ne peut pas, en télévision, courir après plusieurs choses à la fois. Si l’objectif est de proposer une chaîne qui fasse réfléchir, qui favorise l’éclosion de jeunes talents, qui donne la priorité à l’expression culturelle sous toutes ses formes, il ne faut pas en attendre aussi succès d’audience et forte rentabilité. Semblables projets sont plus faciles à mener en l’absence de sanction d’audience. Et les dirigeants doivent être jugés sur la tenue de ces objectifs et non sur l’audimat. Dans les années 1980, il était encore possible de mettre en avant la culture parce que le paysage était moins concurrentiel et que l’ambiance générale, l’effet Jack Lang, faisait que l’on s’intéressait plus à la créativité. Mais il ne faut pas idéaliser les choses : pour lancer les programmes régionaux, pour en faire parler, j’ai programmé « Dynastie » à 17 heures avant de diffuser trois heures de programmes propres à chaque chaîne de région... J’ai aussi profité du fait, qu’à l’époque, TF1 et Antenne 2 ont abandonné la diffusion des programmes régionaux.
L’audience n’est pas le bon indicateur ?
L’audience est l’aiguillon. Il faut tout de même faire des choses qui touchent le public. On a besoin d’indicateurs. Mais si l’audience se transforme en procureur, alors c’est la catastrophe. Vous êtes uniquement dans le court terme. Et vous manquez d’efficacité car, les goûts changeant rapidement, vous risquez d’être toujours à contretemps en raison des délais nécessaires pour produire de nouvelles émissions. L’audience ne peut pas dicter entièrement sa loi. C’est le cas dans le domaine de l’information : on sait que la politique étrangère n’intéresse guère nos compatriotes mais peut-on imaginer un journal sérieux sans qu’il traite du monde, tel qu’il va ou ne va pas ? Il faut aussi faire preuve d’un peu de courage, j’utilise même des grands mots : de courage citoyen.
La télévision, ce n’est pas une histoire de consensus ?
Il faut des despotes éclairés pour mener les chaînes. Des gens qui, ayant des ambitions claires en termes de programmes, se bagarrent pour les mettre en œuvre. L’État pourrait être ce prescripteur, mais aussi un mécène. Rien n’interdirait à un François Pinault, qui aime et défend l’art moderne, de lancer une chaîne qui soit fondée sur la mise en avant de la culture et des créateurs. En ce cas, l’objectif ne serait pas d’atteindre la rentabilité, mais de toucher un public nouveau.
« Ripostes » est pratiquement la seule émission de débat. Or, vous avez dit un jour que « les médias étaient ennemis de la complexité ». Comment vous sortez-vous de cette contradiction ?
Il est très difficile de traiter de la complexité dans le temps imparti par le média et en raison de la nécessité d’intéresser un public qui n’est pas seulement composé de spécialistes du sujet. Sur « Ripostes », et plus largement dans mon métier, j’essaye de permettre aux personnes qui interviennent d’expliciter leur point de vue, j’essaye de reformuler leurs propos pour les rendre intelligibles au plus grand nombre. Pour moi, il est fondamental que la personne qui s’exprime soit comprise. Lorsque je pose une question, je prends soin de signaler qu’elle n’est pas « fermée ». Qu’il faut nuancer. C’est ma responsabilité et c’est une façon d’exercer mon métier de manière citoyenne.
« Sarkozy a montré qu’il voulait le job. C’est ce qui a fait la différence. Je ne dis pas cela par esprit de cour : je suis trop vieux pour retourner ma veste. »
Vous avez une expérience unique de la relation du politique aux médias. Comment voyez-vous ses évolutions ?
Nous sommes passés de l’époque des militants, dans les camps, à celle des professionnels. Dans les années 1970, personne ne connaissait le mot communication, nous parlions de technique, de façon de filmer, de mise en scène, mais pas de communication. À droite comme à gauche, les conseillers intervenaient à titre bénévole et n’auraient pas compris qu’il en fût autrement. C’est d’ailleurs pour cela qu’avec Robert Badinter nous avions pu imposer un cadre aussi contraignant pour le débat télévisé du second tour de 1981 avec Giscard d’Estaing. Ne voulant pas débattre, Mitterrand nous avait demandé de fixer des règles très strictes pour décourager nos adversaires. Mais ces derniers, persuadés de la supériorité de leur candidat et n’ayant pas pensé à la signification du langage de l’image, ont tout accepté. Le débat s’est déroulé à partir de règles établies par un homme de télévision, mais certainement pas par un communicant. Avec Jacques Pilhan, gourou de la communication de Mitterrand puis de Chirac, l’ère des professionnels de la communication est advenue. Ce sont désormais des conseillers rémunérés qui analysent froidement les attentes de l’opinion et qui formatent les discours. Ils interdisent une relation directe entre les politiques et le pays. L’intuition de l’homme politique est bridée. Sa nature, son rapport aux autres sont encadrés par des experts et des structures qui interdisent de raconter ce qui se passe, de filmer le réel. Le seul qui se laisse filmer, qui joue le jeu, c’est Le Pen.
Vous pensez que la victoire de Nicolas Sarkozy s’explique principalement par son talent de communicant ?
Nicolas Sarkozy a changé fondamentalement la nature de la politique. Il a compris qu’il fallait se mettre en avant, avoir une réelle personnalité. Il a gagné parce qu’il a cru en son intuition, qu’il est allé chercher les votes là où ils étaient, par exemple au Front national, sans pour autant faire la politique de Le Pen. D’une certaine manière, il a agi en disciple de François Mitterrand qui avait compris qu’il fallait gagner les voix communistes sans appliquer leur programme. L’actuel Président crée l’actualité et donne le tempo. Les journalistes politiques ne sont plus capables de faire autre chose que de commenter ses faits et gestes, sans pouvoir les mettre en perspective ni les analyser.
Sarkozy a dit et montré qu’il voulait le job, qu’il y croyait. C’est ce qui a fait la différence. Il était bien dans son rôle. Je ne dis pas cela par esprit de cour : je suis trop vieux pour retourner ma veste. Mais je l’ai vu durant le « Ripostes » spécial où il avait en face de lui des interlocuteurs compétents et tenaces : il a aimé cet affrontement et su faire passer ses messages. Il avait une intuition fulgurante de ce qu’il fallait faire et dire. Sarkozy a gagné parce qu’il y croyait et que cela se sentait. En face on voyait qu’elle n’y croyait pas... Cela a d’ailleurs été confirmé par la suite.

Revue Médias















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