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Décryptage

Entretien avec Monique Kouznetzoff :

"Pour un people haut de gamme"

par Emmanuelle Duverger

H&K ou la volonté de réhabiliter le mot « people », trop souvent synonyme de vulgarité et de scandale.

Que veut dire H & K ?

H pour Henrotte, et K pour Kouznetzoff. Hubert Henrotte n’est pas dans l’aventure de l’agence, mais c’est un hommage que j’ai voulu lui rendre pour tout ce que nous avons fait ensemble à Sygma et ce qu’il m’a apporté.

Qu’est-ce que la photo people ?

Les photos de célébrités, de stars. Quand j’ai commencé ce métier, on appelait cela « le charme ». Peu à peu, ce terme a évolué vers la sensualité, le nu. A l’époque, les pages personnalités de Paris Match s’intitulaient « les gens ». Cela a changé à la naissance du magazine américain People, traduction anglaise exacte « des gens ». C’est ainsi que le « people » est né.

Vous avez toujours travaillé sur la vie des stars ?

J’ai commencé dans les news. Au bout de dix ans, j’ai naturellement fait évoluer mon travail, devançant cette demande. Dans les agences photos, il n’y avait pas de clivages entre les photographes « people », les photographes de magazines, ou encore les photographes de guerre. Les mêmes faisaient tout. Raymond Depardon, Gilles Caron, Alain Dejean, Christian Simonpiétri pouvaient aussi bien couvrir un conflit qu’une première à l’Olympia. L’actualité, c’était un tout. Petit à petit, la photographie a changé. L’éducation photographique s’est spécialisée, affinée, le regard des gens s’est transformé avec la publicité notamment, mais aussi avec la mode qui a joué un rôle important. Brusquement, les personnalités ont eu envie d’être photographiées avec la sophistication et le glamour des mannequins. C’est à ce moment-là qu’est arrivé un autre style « people ».

Vous aviez pressenti cette évolution ?

Il faut toujours être précurseur. Je souhaite aujourd’hui revenir à l’essentiel du reportage en faisant cohabiter le côté « vérité » et le côté « glamour ». Mon people à moi n’est pas bas de gamme. Il sublime les gens, il les met en valeur, alors qu’aujourd’hui on associe trop souvent au mot people, vulgarité et scandale. Alors, soit on débaptise le mot « people », soit on lui redonne ses lettres de noblesse. Ce mot est trop lié aux magazines très populaires qui viennent d’apparaître dans la presse. Ils marchent très bien mais ne sont pas basés sur la photo ou une histoire. Ils sont là pour publier du sensationnel et ne sont pas forcément le reflet de la personne et de sa vérité profonde.

En quelque sorte, vous voulez réhabiliter le people.

Le mot « people » a été galvaudé. Dans le people que je pratique, je travaille avec des artistes, des talents, également avec de grands reporters qui prennent des bouffées de légèreté quand ils me rejoignent pour une histoire et c’est formidable de mélanger les univers.

Comment se décide la collaboration avec les photographes ?

Pour beaucoup, il s’agit d’une histoire de fidélité et souvent d’amitié comme avec Dominique Issermann, Helmut Newton, Ellen von Unwerth, André Rau, Sylvie Lancrenon, Marianne Rosenstiehl, Carole Bellaïche. On travaille ensemble depuis longtemps. On a souvent grandi en même temps. C’est une affaire de famille, presque de clan. Il faut beaucoup de temps pour apprendre à se connaître, et à un moment, on arrive à l’harmonie, à la complicité, à l’échange. Nous avançons sur le même chemin.

« La photo peut parfois revêtir les aspects d’une psychanalyse et dans ce cas-là, il ne faut pas insister. »

Comment se décide le choix d’un photographe par rapport à une star ?

Les stars aujourd’hui sont parfaitement au fait de la photographie et elles ont des envies. Elles regardent les magazines, achètent des livres de photographies et sont parfaitement cultivées. Ce n’était pas le cas il y a trente ans. Quand elles voient une photo qui leur a plu, elles me parlent du photographe. Je leur suggère également des noms. Je leur fais part des évolutions, des tendances. C’est un partage, quelquefois imperceptible. Elles ont des désirs qu’elles ne formulent qu’à demi-mot, et c’est à moi de deviner, d’anticiper. Le monde de l’image change avec l’évolution de la publicité, de la télévision, de la mode. En ce moment, on assiste à un certain ras-le-bol des images trop statiques. On a envie de choses plus fortes dans les photos, de faire partager des émotions, d’être étonné. Les acteurs et les actrices suivent parfaitement ces évolutions. Comme ils sont continuellement « portés » par leurs émotions et celles des autres à travers leurs rôles - c’est leur métier ! - c’est très enrichissant. On apprend plein de choses avec les acteurs. C’est cet échange qui me fait évoluer.

Quand on voit certains de vos reportages, on a l’impression que les photographes sont parfois des paparazzis « propres », « acceptés ».

Ma plus belle rencontre a été avec Helmut Newton. Nous avons travaillé 28 ans ensemble. Je lui disais toujours : « Tu es un paparazzi de luxe. » Un grand photographe, c’est d’abord un regard. C’est quelqu’un qui a oublié la technique, quelqu’un qui sait voler des émotions aux gens. Il est à la fois voyeur et témoin. Plus les photos sont « volées » dans les rencontres, plus les photos sont fortes et ont une chance de transmettre quelque chose. Il faudrait être un peu moins dans la photo kleenex. Il y a une grande différence entre le style américain qui est dans le contrôle total, et le style européen qui est plus dans l’instant et la vie.

Mais de quelle marge de manœuvre disposez-vous par rapport aux acteurs ?

On discute. J’ai besoin dans certains cas d’être très convaincante. J’y arrive souvent tout en les respectant, sans voler leur vie privée. C’est mon travail de jongler avec le droit à l’image des stars et le droit d’auteur des photographes. Il faut savoir naviguer entre les deux. C’est une question de confiance. A partir du moment où des personnalités acceptent d’être photographiées par un grand nom de la photographie, cela veut dire qu’elles acceptent également d’entrer dans l’univers du photographe, d’entrer dans sa mise en scène, son regard. Plus la rencontre est à haut niveau, plus elle est créative.

Vous donnez des indications aux photographes ?

Nous parlons beaucoup, échangeons ensemble. Le travail est différent en fonction des magazines auxquels on s’adresse. Soit il s’agit d’une carte blanche à un photographe, soit la demande est de faire des photos plus « commerciales », pour assurer des parutions. C’est bien quand il y a les deux. Le temps d’une journée, le photographe est comme un metteur en scène sur un film. La seule différence, c’est l’acteur. Sur un film, il joue un personnage alors qu’avec un photographe, il est lui-même et donne de sa personne. C’est très important car cela concerne sa propre image.

Vous n’avez jamais été confrontée à des stars qui ont ensuite refusé les photos ?

Bien sûr, souvent ! Le travail se situe à trois niveaux : avant, pendant et après. Avant, c’est tout le travail de préparation, de discussion. Pendant, c’est celui du photographe. Après, c’est le choix et la diffusion. Cette partie-là est loin d’être facile. Je suis parfois confrontée à des images que le photographe et moi adorons, qui sont formidables et que l’acteur ou l’actrice aiment bien mais ne veulent pas voir diffuser à cet instant précis, parce que cela dévoile quelque chose d’eux qu’ils ne veulent pas donner à ce moment-là, le fameux « timing ». Alors on discute. Et quelquefois, heureusement, cela s’arrange car, sinon, beaucoup d’images fortes n’existeraient jamais.

Vous avez déjà gardé des photos sous clef ?

Je l’ai fait toute ma vie et mon armoire personnelle, c’est la caverne d’Ali Baba. Dans mon métier - tel que je le pratique - il ne faut trahir personne. Si vous le faites une fois, vous êtes « grillé » et c’est fini, vous n’existez plus. Il faut connaître les limites. Ne pas franchir la ligne. Souvent, très souvent même, je refuse des propositions intéressantes pour être fidèle à cette éthique.

On a parfois l’impression, dans les grandes agences, qu’il y a un côté noble - le reportage de guerre - et un côté « vache à lait » - le people, le commercial.

J’estime au contraire qu’à Sygma, au département people, j’étais dans la partie noble de l’agence, avec de très grands photographes comme Helmut Newton, Jacques-Henri Lartigue, Norman Parkinson, Dominique Issermann, etc. Mais les photographes à Sygma étaient tellement animés du même désir de faire de la belle photographie qu’une telle césure n’existait pas. Voilà pourquoi il faut débaptiser le people : quand on dit people, pour moi, on parle de ces prestigieux photographes, mais on utilise le même mot pour ce que j’appelle les « planques », le « red carpet » ou les photos « scandales ». Vous avouerez tout de même qu’on ne parle pas exactement de la même photographie, ni du même métier !

Avez-vous rencontré des difficultés pour faire travailler certains photographes « à contre-emploi » ?

Un très bon photographe sait tout faire, et ne doit pas se cantonner à une seule chose. Il ne le fera peut-être pas de la même manière, ou pas pour les mêmes magazines. Pendant des années, on a vécu dans le monde des mannequins. Cela a donné envie aux actrices d’être photographiées par les mêmes photographes. C’était un phénomène de société. Le problème, c’est que tous les mannequins ont 20 ans, et font 1m80 pour 49 kilos. Les actrices, elles, en ont 20, 40, 60. Elles ont des rides, des marques, des rondeurs, elles incarnent la vie. Ce sont des femmes, pas des portemanteaux ! Un photographe de la vie, un reporter, ne voudra pas gommer ce côté de la personne. Il fera une photo avec un contenu journalistique. Aujourd’hui, les actrices réalisent que c’est important. Du coup, certains reporters reviennent travailler aujourd’hui avec moi, comme Patrick Robert, Marie Dorigny. Ce sont de très bons photographes de l’instantané, qui travaillent tout seuls, avec un appareil, pas d’assistant. Rien ne ralentit leur prise de vue, leur course photographique. Ils ont juste à être présents, en résumé, être « les meilleurs ». Une manière de revaloriser le travail de reportage.

Vous travaillez sur commande ou vous faites des propositions aux magazines ?

On fait 80 % de spéculation, ce qui est énorme. 80 % de nos reportages sont décidés à l’agence, par nous-mêmes, en fonction de l’actualité. Les 20 % restants sont des commandes.

Et pourtant, H&K est l’agence incontournable en matière de people.

Je n’aime pas ce mot. D’abord parce que le monde aujourd’hui est tellement ouvert qu’il n’y a plus de barrières, à rien ni à personne. Les succès sont dus à plusieurs facteurs. Premièrement, si vous n’êtes pas les meilleurs, vous n’existez plus. Vous pouvez vivre sur vos acquis pendant deux ou trois mois mais jamais davantage. Si vous n’êtes pas toujours en avance sur l’actualité, si vous ne sentez pas les gens dont on va parler, c’est fini. Et cela va très vite. La montée est lente, mais la chute très rapide. Deuxièmement, il faut être dans la passion. Si vous n’aimez pas ce métier, ce n’est pas la peine. Nous évoluons dans un monde de performance et de remise en question permanente. J’ai la chance d’avoir avec moi une équipe très jeune qui est passionnée. Cette équipe est mon miroir. J’en ai besoin. Je suis un peu vampire et je me nourris à leur contact.

« J’ai des déceptions quotidiennes et des joies hebdomadaires. Économiquement, pourra-t-on continuer à s’exposer ainsi ? »

Vous aviez senti cette montée du people trash ?

Cela existe depuis longtemps. D’abord avec les paparazzis, et puis, avec l’arrivée de Voici sur le marché. Mais il ne faut pas se voiler la face, ce genre de magazines est né d’un besoin du public. La télé-réalité a créé la demande en mettant en scène la vie d’inconnus. On a trouvé cela plus intéressant que la vie des célébrités qui, elles, protègent leur vie privée. Tous les magazines qui se sont créés, Choc, Closer, Public, ont ce profil, c’est d’abord du marketing avant d’être de l’info. Moi je fais de la photographie. Il y a des tiroirs différents, et dans l’un de ces tiroirs, au bas de l’armoire, on trouve ce sensationnel. D’ailleurs les titres parlent d’eux-mêmes...

Il existe des magazines avec lesquels vous refusez de travailler ?

Ceux-là.

Ils vous le demandent ?

Généralement, non. Chacun sait où se trouve sa place. Ils ne m’intéressent pas mais je ne les intéresse pas non plus. On n’exerce pas le même métier, on n’est pas dans le même univers. Je suis dans une niche.

Avez-vous souvent des déceptions avec les magazines avec lesquels vous travaillez ?

J’ai des déceptions quotidiennes et des joies hebdomadaires. Économiquement, pourra-t-on continuer à s’exposer ainsi ? Je n’en suis pas certaine. On investit, on s’enflamme et on prend des risques et des claques. Il faut digérer ces déceptions. Peut-être va-t-on devoir trouver une autre façon de travailler dans le futur, se diversifier car la presse a changé. Elle est plus « frileuse » devant des grands projets pour des raisons économiques.

Vous payez les stars que vous photographiez ?

Jamais. On ne pourrait pas. Quand on a remboursé les frais de production - maquillage, styliste, tirage, lumière, frais techniques, locations des lieux, etc. - il y a peu de marge. C’est sur la vie à long terme d’un reportage que l’on peut gagner de l’argent. Les stars aussi ont besoin de très bons photographes. Je suis une marieuse qui met les gens ensemble et à ce titre, je défends des principes. Donc uniquement un échange de procédés et de talents.

Le box-office existe autant pour les stars que pour les photographes ?

On sait que certaines personnalités sont « vendeuses ». Certaines stars en couverture font mieux vendre le magazine que d’autres. Il ne faut pas oublier que le magazine est un produit qui choisit sa cover story en fonction du succès commercial espéré. Nous sommes tous soumis à cette règle. Il en va de même pour les photographes. Certaines signatures importantes contribuent à ce succès.

Existe-t-il des « blacklists » ?

Je ne travaillerais pas avec certaines personnalités trop difficiles à gérer. La photo peut parfois revêtir les aspects d’une psychanalyse et dans ce cas-là, il ne faut pas insister.

Vous vous intéressez davantage aux femmes qu’aux hommes ?

Non. C’est une question d’époque. Il y a dix ans, il n’y avait pas beaucoup de stars « hommes » à part Gérard Depardieu et Daniel Auteuil. Aujourd’hui, il y en a beaucoup plus et les magazines font de plus en plus de couvertures avec des hommes. C’est nouveau. On est simplement entre deux générations. Et puis il n’y a pas que les acteurs à H&K. On s’intéresse à tous les personnages qui font l’actualité : chanteurs, acteurs, écrivains, hommes politiques. L’actualité n’est pas que dans le glamour.

Vous est-il arrivé de travailler avec des gens que vous n’aimez pas ?

Je suis journaliste. Je ne suis pas acteur de l’événement, je reste derrière. Tant que je n’ai pas à rougir de ce que je fais et que mon travail ou celui de l’agence ne blessent pas ma sensibilité, la question ne se pose pas. Evidemment, avec certaines personnes, il y a une amitié, une fidélité qui nous lient, une sorte de chemin de vie. Cela aide à être plus créatifs ensemble. C’est important de se créer des familles. C’est rassurant et très important pour moi.

Pressentez-vous une évolution majeure de la presse ?

On travaille de plus en plus à l’américaine, dans le contrôle de l’image. J’aimerais revenir à un peu plus d’intuitif, d’émotion. La presse est en plein mouvement, le numérique a beaucoup fait évoluer les choses. J’aimerais donner davantage de place aux reportages, davantage de liberté. Nous serions ainsi tous plus créatifs. Le droit à l’image réduit considérablement la marge de manœuvre des photographes. Tout est en train de changer. Seule, je me sens un peu comme Don Quichotte. Il faudrait davantage travailler ensemble, avoir un grand pôle éditorial, échanger les idées. Je suis persuadée que l’union fait la force.

Vous arrive-t-il de vouloir tout arrêter ?

Les jours de déception, bien sûr. Mais, dans la même journée, une bonne nouvelle arrive et cela repart. Je suis dans un train en marche et j’ai envie de faire plein de choses. Aujourd’hui nous commençons à développer la publicité en rapport avec les stars. Nous profitons de notre savoir-faire dans ce domaine et de la demande qui est dans l’air du temps pour développer ce secteur. L’idée est de prolonger la relation avec les stars au-delà de la presse, la publicité, les pochettes de disques comme le dernier album de Johnny Hallyday, etc.

Il faut tenir le coup sur la longueur. Pour cela, il faut une bonne santé, avoir les nerfs extrêmement solides, un contrôle de soi incroyable, ou alors être fou. Peut-être mes origines russes m’ont-elles donné cette folie...

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