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Prêcher dans le désert ?

par Philippe Gavi

Médias a voulu en savoir plus sur ce qui se passait en terre d’islam. Nous nous sommes rendus à Doha, capitale du Qatar, pays de la mythique chaîne Al-Jazira.

À l’hôtel Sheraton de Doha, ouverture du Doha Forum on Democracy, Development and Free Trade

La grande salle du Sheraton, à Doha, Qatar. C’est ici, au bord du golfe Persique, dans ce minuscule émirat (250 000 habitants, 11 427 km2) d’une péninsule Arabique gorgée de pétrole et de gaz que se tient le huitième « Forum de Doha sur la démocratie, le développement et le libre-échange ». Parler de démocratie à un désert de distance de l’Arabie saoudite, et alors que le mot sonne comme quasiment obscène dans la plupart des États arabes environnants, c’est quand même osé. Médias a tenté l’aventure, d’autant que la session, intitulée « Future of the role of free media », promettait d’être instructive. En prime, le Qatar, c’est le pays d’Al-Jazira, la mythique chaîne arabe d’informations.

Ambiance : l’hôte, His Highness Sheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani, émir de l’État du Qatar, commence son allocution par la formule rituelle : «  In the Name of God, The Most Compassionate, The Most Merciful. » Au nom de Dieu, on en dit des choses, des vertes et des pas mûres, tout particulièrement dans une région de la planète rongée par un islam fondamentaliste qui veut faire régner la charia. Au nom de Dieu, des foules fanatisées dans la rue réclament la mort d’écrivains, de journalistes, de dessinateurs, pour blasphèmes.

Heureusement, le nom de Dieu peut avoir bon dos. Le discours d’ouverture est une vraie ouverture. L’émir, majestueux dans la tenue traditionnelle des princes du désert, lit son message prophétique : « Sans démocratie, nous ne pourrions trouver une place pour nous-mêmes dans notre temps ; l’innovation et la modernisation passent par la participation populaire et le respect des droits de l’homme. » Il y a urgence, conclut-il, «  le climat est lourdement nuageux, avec des fumées épaisses ».

Des fumées épaisses, bel euphémisme. Ça pète de partout, Israël, Gaza, Irak, Soudan/Darfour, Liban, Syrie, Afghanistan. Il n’est qu’à voir comment les invités venus des pays de l’Ouest, principalement européens (peu d’Américains), personnalités de haut rang, ministres et ex-ministres, maires, industriels, prennent des précautions oratoires pour parler raison avec leurs vis-à-vis arabes et musulmans. Est-ce par filiation à la patrie des Lumières que les Français sont venus si nombreux ? Une vingtaine d’élus, parmi lesquels Ségolène Royal (présentée comme « French Socialist Party Presidential Candidate »), Édith Cresson, Dominique de Villepin.

« Des nuées de chaînes arabophones se disputent la conquête satellitaire ; pas un émirat qui n’ait sa flotte. »

Au pays d’Al-Jazira (« l’île » en arabe)

Pourquoi Doha ? Depuis qu’en 1995, le souverain a renversé son père, en vacances suisses, le Qatar veut s’inspirer d’un Islam des Lumières.

L’émir a osé casser des tabous. Il a doté le pays d’une Constitution. Les femmes peuvent conduire. Et surtout, in the name of God le miséricordieux, il a fondé, en novembre 1996, Al-Jazira. La création de cette CNN arabique, au patronyme emblématique (« l’île » en arabe), marque un saut historique dans le futur. Al-Jazira s’est imposée comme Le lieu, L’antenne ouverte à tous, et à tous les points de vue, où des Israéliens peuvent s’exprimer autant que leurs ennemis mortels, où des femmes musulmanes peuvent revendiquer leurs droits. Où les Américains ne dictent pas leur vision CNNisée du monde.

La jeune Fondation Ibn Rushd pour la liberté de pensée, du nom du médecin et philosophe Ibn Rushd, dit Averroes (1126-1198), ne s’y est pas trompée. Ce regroupement d’intellectuels et universitaires du Moyen et du Proche-Orient a attribué son prix 1999 à cette « île » de la liberté.

Aujourd’hui, le groupe Al-Jazira, toujours propriété de l’émirat, rayonne. Au fil des événements, la qualité de ses équipes a forcé le respect des grands frères occidentaux. La chaîne arabophone touche aujourd’hui une audience de plus de cinquante millions de téléspectateurs, à raison d’une moyenne d’écoute de deux heures par jour (prime time à 21 h). Elle s’est doublée en novembre 2006 d’une version anglophone, avec sa propre rédaction. Al-Jazira a aussi ses déclinaisons « sports » et « documentary ». Et devient de plus en plus présente sur le Net, et sur les téléphones mobiles, en jouant de l’interactivité...

Le dispositif inclut un autre bijou de famille, une chaîne panarabe pour les enfants, Al-Jazira Children’s Channel, lancée dans les airs le 9 septembre 2005, comme une alternative aux chaînes « qui exposent les enfants arabes à la violence et à des programmes inappropriés ». « Elle apporte aux jeunes Arabes et à leurs familles à travers le monde une source de divertissement fiable et objective, tout en leur permettant de développer leur savoir et leurs talents », dit son directeur général. Son initiatrice, sa bonne fée, est le personnage le plus discret, et sans aucun doute le plus influent de la saga Qatar : l’épouse de l’émir, Son Altesse Sheikha Mozah bint Nasser Al Missned, une femme au caractère bien trempé, francophile et humaniste.

Bon, vais-je apprendre, la chaîne des kids n’a pas encore fait son trou. Éduquer et distraire des enfants dont l’âge s’étale de 3 à 15 ans n’est pas évident. Sahla et le robot Nad, Elias et ses leçons d’électricité, Elsa et son cours d’harmonie, beauté, fitness, Greta, Saeeeb et leurs expériences, ou Tariq Al Najah pour la pédagogie des petits, peinent à trouver leur public. Les kids trouvent que « c’est pas rigolo », ils veulent des séries et des cartoons américains, et les parents musulmans orthodoxes jugent que c’est trop libéral.

Le pétrole et le gaz ont fait du Qatar un État richissime qui peut aisément investir une (petite) partie des dividendes en finançant Al-Jazira ou le Forum pour la démocratie. C’est le prix à payer pour donner une identité et un futur à cet ancien petit port de pêche devenu un gigantesque chantier d’où pointent vers le ciel échauffé des dizaines d’immenses tours en construction, à l’esthétique orientale. De la vieille ville, reste un souk reconstitué à l’identique, par la volonté de l’émir, avec le torchis blanc et les poutres de bois, où déambulent les silhouettes gracieuses des femmes en abaya noire.

Le Qatar n’est pas encore le pays de Cocagne de la démocratie, la loi coranique reste en vigueur, mais en industriel et homme de marketing avisé, l’émir - et la Sheikha - ont fait l’analyse que les réserves naturelles s’épuiseront avant la fin du siècle, et que la richesse viendra alors d’autres ressources, de la capacité du Qatar à s’être projeté dans l’ère moderne du tout-communication.

Le syndrome islamique

Retour sur le futur, en avril 2008, au Sheraton. «  Ne vous faites pas avoir par le baratin, enquêtez, trouvez les vrais faits », suggère mon voisin de table, un businessman qatari qui, sous la tenue traditionnelle, découvre au poignet une montre Cartier sertie de diamants qui vaut son pesant de containers d’or noir. Il laisse entendre que Al-Jazira est trop complaisante avec le mouvement islamique.

Depuis 1996, il y a eu le 11-Septembre, Ben Laden, Al-Qaïda, le terrorisme, l’Irak, les raids sanglants d’Israël. Les positions se sont durcies, les haines tétanisées. Al-Jazira est vécue en Occident comme la chaîne qui donne la parole à Ben Laden et ses amis ; et dans les pays arabes comme trop aimable à l’égard d’Israël et des Américains.

Que le Qatar reste un lieu où « ça se discute » est un miracle. La partie est loin d’être gagnée ; on peut même se demander, à la huitième édition du Forum, en quoi les choses ont avancé. Si ce n’est pour des pays comme la Turquie qui, pour adhérer à l’Europe, doivent concéder de nouvelles libertés, à contrecœur. En fait, chacun invoque sa culture, son identité, son rythme pour justifier le déficit démocratique. Comme dit Tayyip Erdogan, Premier ministre turc, « la démocratie est un processus dynamique, pas un état de fait. À chaque pays son expérience et son rythme. Il faudra donc s’adapter et satisfaire les “standards européens” en matière des libertés et droits de l’homme ». Des standards !

La réponse du président du Parlement européen, Hans-Gert Hermann Pöttering, est flottante : « La tolérance est un chemin à deux sens. Il ne s’agit pas de se départir de ses convictions mais de respecter celles des autres. En Europe, les médias sont libres. On ne peut pas interférer. On ne peut que faire jouer le mécanisme de l’autoresponsabilité : qu’en pensent les autres cultures ? » Le parlementaire n’aurait pas publié les caricatures, mais il ne les aurait pas interdites. Il n’en aurait pas eu l’autorité.

« La guerre de religion entre les partisans d’un journalisme libre et ceux de médias aux ordres n’a jamais été aussi intense. »

La session consacrée aux médias confirme que la guerre de religion entre les partisans d’un journalisme libre et ceux de médias aux ordres n’a jamais été aussi intense. Des nuées de chaînes arabophones se disputent la conquête satellitaire ; pas un émirat qui n’ait sa flotte infos-sports-documentaires-divertissements-jeunesse. Rien qu’au Koweït, rappelle un intervenant, on compte vingt-trois chaînes de télé terrestres et sept satellitaires. Les chaînes occidentales d’information continue, CNN, BBC, France 24 feraient presque figure d’exotiques outsiders.

Il va falloir pas mal d’humour à Wadah Khanfar, directeur général de Al-Jazira network, pour conserver son calme, face à des confrères et dignitaires marocain, soudanais, égyptien, koweïtien qui ont un sens très relatif des libertés. Il observe que s’il y a eu une tendance positive pour les médias, après « les années de tergiversations » qui ont suivi le 11-Septembre, le climat s’est à nouveau alourdi. Le Qatar est le seul pays à ne pas avoir signé une charte de la Ligue arabe qui permet d’interdire un programme de télévision satellitaire s’il choque les voisins. Un truc carrément liberticide, au prétexte de la tolérance.

« Cette charte exprime un état de crise, s’inquiète Wadah Khanfar. Ce dont nous avons besoin, c’est de plus de professionnalisme, de plus de technique, de plus d’investigation, de plus de réalité, de plus de compréhension. On sent bien la volonté de brider les médias, partout. Heureusement que les médias interactifs échappent au contrôle, et permettent à tous de participer. »

Pas d’applaudissements

Un ancien ministre de l’Information du Soudan, qui s’honore d’avoir mis les radios sous contrôle de l’État, contre férocement. Lui, le pacte, il le trouve très bien. Oui, il est normal que les États contrôlent les médias, et fixent des contraintes pour que ne soient pas dites des choses irresponsables et choquantes. Il en veut plus car le pacte ne concerne pas toutes ces chaînes intruses qui débordent dans la région en déversant leurs insanités « Il faudrait une législation internationale qui punisse toute atteinte à la religion et à la culture d’autrui. »

Abdelbari Atwan, rédacteur en chef du quotidien Al Qudo Al Arabi à Londres, pro Al-Qaïda, acquiesce et accable l’Amérique. « Nous vivons une décennie tragique et c’est la faute des États-Unis. Ils ont imposé leur terminologie. Ils veulent nous contrôler et nous induire en erreur avec toutes leurs chaînes arabophones. » La loi Blair qui menace de prison toute personne faisant circuler des textes incitant au terrorisme est « une iniquité. »

Autre grand classique de l’argument qui tue : la non-qualification de l’humaniste occidental. « Vous voyez avec vos yeux d’Européens. Nous, on a besoin de régimes autoritaires », lance, agacé, un journaliste libanais en entendant un Français critiquer le régime de Ben Ali. Pour un peu, l’homme du Sud, fort d’une condamnation sans appel du néocolonialisme de l’Occident matérialiste, dénonçant sa façon de vouloir imposer ses formats, ses standards, ses manières de voir, ses stars, ses mœurs décadentes légitimerait, au nom du repli identitaire, le maintien en Afrique, « chez nous », des us les plus barbares, jusqu’à l’excision, et, bien sûr, une censure sourcilleuse des médias.

L’intervention de lord Tim Bell, Chime Communications, UK, un magnat de presse à la Murdoch, vorace, régnant sur des armadas de quotidiens, d’hebdos, de radios, de télés ne va pas dissiper le malentendu, mais l’attiser. Les extrêmes se nourrissent entre eux, par un phénomène de repoussoir. « Le pouvoir est au public, aux consommateurs. Un quotidien n’a de sens que s’il est lu, une chaîne de télévision que si elle est regardée. C’est le peuple qui dicte les contraintes, juge sir Bell. En Grande-Bretagne, les gens regardent ce qu’ils veulent. À eux de décider s’ils sont d’accord ou non avec ce qu’ils lisent, entendent, voient. C’est le public qui a le contrôle des médias. Et si ce que le public apprécie le plus dans les programmes de notre chaîne émettant sur le Proche-Orient, ce sont les soap operas, c’est leur libre choix, leur liberté, on ne leur impose rien, ils ne veulent pas des program-mes déprimants. Les gouvernements qui ont la stupidité de vouloir contrôler les médias échouent toujours. »

« Personne ne veut aborder la question, taboue, de la religion : l’islam est-il compatible avec les libertés ? »

Il n’y a pas une voix pour objecter que des contrain-tes légales, - respect de la personne, non-apologie de la violence et de la pornographie, protection contre la diffamation - il y en a dans les pays libres, Grande-Bretagne incluse. L’argument « moderno populo réac » selon lequel le peuple a toujours raison ne tient pas la route. Ça ne veut pas dire que le peuple a toujours tort. Mais à Doha, on est à des univers de ce que serait un débat analogue au MIP de Cannes.

Personne ne veut aborder la question, taboue, de la religion : l’islam est-il compatible avec les libertés, ou, plus exactement, qu’est-ce qui dans l’interprétation du Coran l’est ou ne l’est pas ? Qu’est-ce qui ferait qu’on a le droit d’attaquer les religions en Europe, de caricaturer le pape quitte à choquer les catholiques, mais qu’on n’aurait pas le droit de faire de même avec l’islam ? Même question concernant la culture et l’identité d’un peuple : quelle est la part de valeurs humanistes universelles ? Peut-on accepter, au prétexte du respect de l’autre, l’excision, le tchador, la bigoterie ? « Et pourquoi devrait-on accepter de dénuder nos femmes et faire un tas de choses qu’Allah nous interdit de faire ? » répondront les bons musulmans.

Derrière les tables disposées en cercles concentriques, beaucoup, s’ils s’épanchaient, ajouteraient : « Qui sont ces Occidentaux donneurs de leçons qui méprisent les Arabes, les musulmans, la religion, la morale ? Ils rient de nous. Leurs médias sont sous contrôle des lobbies sionistes. La preuve, le torrent de larmes et d’indignation que suscitent les victimes d’un attentat, quand les Israéliens peuvent massacrer des femmes et des enfants, dévaster le Liban, élever des murs de la honte sans provoquer la même indignation. » Et les démocrates occidentaux ne savent pas trop quoi répondre. Ils ne veulent pas choquer une opinion musulmane qu’ils savent exacerbée. Alors, comme l’a fait le président du Parlement européen, ils appellent les journalistes, les écrivains, les cinéastes, les caricaturistes à être responsables, à ne pas jeter de l’huile sur le feu, à respecter la sensibilité musulmane.

Et pourtant, il y a de l’espoir : Le « professionnalisme » d’un rédac chef

Al-Jazira est un camp retranché, loin du centre-ville de Doha. Une sérénité toute professionnelle règne sur le grand plateau de la salle de rédaction, semblable à tous les autres studios de télévision du genre, sauf l’esthétique orientale du décorum et les spots qui projettent sur les murs des formes aux couleurs pastel : rose, bleu, jaune. On s’attendrait à voir Aladin décoller sur un tapis volant, mais ce n’est qu’un habillage.

Ahmed Sheikh est rédacteur en chef de la chaîne arabophone. D’origine palestinienne, il fait partie de la petite équipe pionnière de 1996. Est-il fier d’être ici, de cette aventure, que ressent-il ? Les questions tombent à plat. « Fier, ça veut dire quoi ? » Il n’est pas fier. Il est content, satisfait de pouvoir faire son boulot de journaliste dans des conditions normales. S’il y a un miracle Al-Jazira, c’est bien la normalité. « C’est bon de travailler dans un environnement professionnel. Et parce que c’est pro, on peut faire un bon job. Nous sommes des professionnels. Nous ne sommes pas un parti. Nous n’avons pas de programme. Nous ne cherchons pas à influencer qui que ce soit. Si nous avons une influence, c’est celle de donner des informations et de permettre ainsi aux gens de choisir, de se faire leur opinion. »

Voilà. Le petit tour d’horizon s’achève. Des Ahmed Sheikh, il y en a beaucoup d’autres à Al-Jazira et dans le monde arabe. Qui sait ce que le futur nous garde en réserve ?


 
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