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Prêchi-prêcha à l’espagnole

par Fernando Castelló, traduit par Yves Harté et Pierre Veilletet

Les campagnes de bien-pensance du gouvernement madrilène pèsent de plus en plus sur les grands médais de la péninsule ibérique. (Mauvaise) humeur de Fernando Catello.

Derrière chaque Espagnol se cacherait, dit-on, un dictateur « refoulé [1] ». Il aimerait imposer ses idées, interdire tout ce qu’il n’aurait pas rendu obligatoire. Un petit Hitler ou un grand Staline, selon la préférence de chacun, un Torquemada, l’inquisiteur pyromane, toujours à l’affût dans nos têtes. Y compris dans celles de nos gouvernants. Cet amoureux des autodafés est dernièrement sorti de son sommeil à la faveur du baiser incendiaire que lui a donné le gouvernement, pourtant le plus progressiste que l’Espagne ait jamais connu.

Les gros (boulimiques), les maigres (anorexiques), les consommateurs (accros) d’alcool, de tabac, de nourritures terrestres (malsaines) ; les détenteurs d’opinions politiquement incorrectes ; les conducteurs présumés coupables d’homicide au volant (nous tous, depuis qu’a été instauré le permis à points) devraient, à terme, être bannis d’une société obligatoirement joyeuse, composée d’hommes, de femmes, d’enfants physiquement et mentalement irréprochables, et jeunes. Forcément jeunes. Cet idéal sera rendu accessible grâce à des lois opportunes et des médias chargés de diffuser la bonne parole.

Aussi, le socialement incorrect est-il désormais censuré, comme le dénoncent des firmes de mode, coupables de publicités provocantes, telles Dolce et Gabbana ou Armani Junior. En Espagne, ces dernières ont dû retirer des annonces dans la presse qui étaient supposées inciter, l’une, à la violence machiste contre la femme ; l’autre, au tourisme sexuel avec des enfants. Les femmes et les enfants d’abord dans le sauvetage du Titanic moral ?

Les médias secondent ce dévouement sans barguigner. Ils font campagne contre le tabac, la boulimie, l’anorexie, les graisses trafiquantes de cholestérol ; le sexisme, l’homophobie, la xénophobie, le mauvais comportement au volant. La vertueuse ambition du gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de ses lobbies est de former un nouvel Espagnol, moins macho, et une nouvelle Espagnole, moins femelle.

On désire que, dès leur plus jeune âge, les uns et les autres acquièrent des habitudes et des pensées salutaires. Deux lois vont dans ce sens. La première contre la consommation de tabac dans les lieux publics. La seconde contre la publicité sur les boissons alcoolisées nocives pour la jeunesse, vin compris. La première n’est pratiquement pas respectée. La deuxième, retirée face à l’opposition générale, oubliait que les jeunes ne boivent pas de vin et que celui-ci est un des fondements de la culture et de l’économie espagnoles.

« La vertueuse ambition du gouvernement du PSOE et de ses lobbies est de former un nouvel Espagnol, moins facho, et une nouvelle Espagnole, moins femelle. »

Quant aux femmes, elles doivent se soumettre à de nouveaux et exemplaires canons de beauté. Pour qu’elles ne donnent pas le mauvais exemple de mannequins adolescentes filiformes, les modèles de la haute couture doivent maintenant présenter des silhouettes plus « pneumatiques », comme le préconisait Aldous Huxley aux habitantes de son « meilleur des mondes ». Non seulement pneumatiques, mais imperméables à toute critique, automatiquement considérée comme machiste, même si, après avoir été hissées sur des fauteuils ministériels par obligation de parité et non pour leurs mérites, elles font parfois preuve d’une notoire incompétence dans leurs fonctions. L’Institut de la femme demande ainsi le retrait d’un programme télévisuel traitant de chirurgie esthétique sur Cambio Radical pour «  machisme » et « sexisme », car « il véhicule les qualités de la femme par son seul aspect physique ».

Dans ce climat de chasse à l’homme ancien, criminel potentiel quand il conduit, présumé homophobe, sadique sexuel réprimé, assassin inné du couple et exploiteur habituel de la femme, le PSOE demande aux quatre quotidiens nationaux qu’ils suppriment leurs « petites annonces dédiées aux rencontres », afin d’éradiquer l’« exploitation » de 300 000 prostituées, en majorité immigrées, qui exercent en Espagne. Par correction, les médias ne doivent pas mentionner la nationalité de celles qui pratiquent le plus ancien métier du monde, non plus que celle des auteurs de délits, alors que les immigrés occupent une place sur trois dans les prisons.

Les critiques de l’islam sont tout aussi mal vues. Dans la perspective de l’Alliance des civilisations évoquée par les chefs du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, et turc, Tayyip Erdogan, il a été imaginé que, lors de fêtes votives où, traditionnellement, apparaissent des Maures et des chrétiens, en souvenir des affrontements entre envahisseurs et autochtones, les premiers n’apparaissent plus, laissant le film sans méchants armés de cimeterre [2] ! Tout est pensé pour qu’aucune moquerie, aucune caricature, même historiques, ne fasse référence à l’islam, comme le stipule une lettre écrite à quatre mains par les deux chefs de gouvernement. De son côté, la droite s’étrangle devant une exposition de photographies « porno chrétiennes », dans lesquelles, entre autres joyeusetés, on voit la Vierge masturber le Christ. Et exige du chef du gouvernement qu’il sanctionne également cette atteinte aux sentiments religieux de la majorité catholique espagnole.

La coalition « des bons » se comporte peu ou prou comme ces sœurs ursulines dont la vieille comptine espagnole disait : « Qu’elles sont gentilles, elles nous font faire une excursion, et avec leurs savants enseignements, illuminent nos esprits pour faire de nous des petites filles accomplies, pour le jour de demain ! » Les nouveaux dévots freudiens de sainte Ursuline nous rappellent un peu ces fondateurs de l’ordre URSSulin stalinien qui voulaient nous emmener en excursion au pays de l’homme nouveau socialiste, dont la vision grégaire terrorise Trotsky. Voire les disciples du surhomme zarathoustréen à « tête blonde » nazie, laquelle aurait effrayé, lorsqu’on la lui montra, Hitler soi-même.

L’offensive officielle en faveur de la santé publique bat son plein. Le gouvernement dissuade Burger King de faire de la publicité pour un hamburger de trois étages et de 1 231 dangereuses calories, bourrées de cholestérol. On menace de refuser dans les cantines scolaires les enfants obèses parce qu’ils ne respectent pas l’équation de masse corporelle correcte. Plus papiste que le pape, l’Organisation des consommateurs et usagers examine, loupe en main, les spots et les informations sur les aliments pour enfants à la télévision et promeut les diètes hypocaloriques ou les bienfaits de l’activité physique pour les petits. Leur zèle se verrait facilité par un projet de Conseil audiovisuel avec droit de regard et de sanction (style vénézuélien) sur les contenus télévisuels.

Si le ton répressif d’une loi qui prévoit la possible suspension administrative de pages Web incorrectes vient d’être revu à la baisse par le Conseil d’État, les « guides spirituels » continuent de proliférer (Guide pour le traitement audiovisuel de l’immigration, Guide pour nous conduire dans la relation enfance-télévision, etc.).

L’interventionnisme gouvernemental, justifié par sa « bonté » sociale, est tenu pour exemplaire au plus haut niveau politique. La première vice-présidente du gouvernement, Maria Teresa Fernandez de la Vega, a souffert d’anisakis, infection due à un ver logé dans les entrailles des poissons. Cette maladie a peut-être produit l’élégante maigreur qu’elle a exhibée en posant pour Vogue - ce qui lui interdirait par ailleurs de défiler sur les passerelles de la mode anti-anorexique. Serait-ce la même qui a suggéré à la ministre de la Santé d’exiger des restaurants qu’ils indiquent sur leurs cartes que le poisson a été, comme il se doit, congelé à vingt degrés sous zéro, pour tuer par le froid le méprisable vermisseau ?

Imaginez les joies de la correction gastronomique à Madrid ou Paris (tout arrive). Les restaurants n’y admettent ni hommes gros ni femmes maigres. La loi interdit d’y servir foie gras, sole meunière, entrecôte marchand de vin, camembert (déjà banni des avions). On ne pourrait donc ni boire de vin, ni fumer, ni prendre de café puisque leur nocivité est désormais avérée.

Posons-nous une question plus sérieuse : fût-ce avec les meilleures intentions, un gouvernement peut-il imposer par décret les canons esthétiques et les comportements civiques des citoyens ? Les coutumes doivent-elles se plier aux lois ? La réponse nous concerne dès lors que les médias sont également impliqués : ceux-ci vont-ils devenir de simples courroies de transmission à des fins de propagande ? Les médias doivent-ils se contenter d’informer, ou leur faut-il aussi réformer les comportements sociaux ? Contrôler leurs encarts publicitaires ne limite-t-il pas leur indépendance et leur économie ? La publicité n’est-elle pas, en soi, une forme de communication commerciale qui requiert autant de liberté d’expression que l’information ?

Les gouvernants de la Grèce antique démocratique cherchaient pour leurs citoyens beauté, bonté et vérité. Ils souhaitaient que l’enseignement philosophique les y aidât selon leurs vœux, qu’ils fussent stoïques, c’est-à-dire ascètes, épicuriens, donc hédonistes, ou cyniques et alors sceptiques. Au choix. On préférerait que les partis de droite ou de gauche nous laissent également le choix. Et qu’ils s’abstiennent d’enrôler les médias dans leur apostolat. Qu’ils nous laissent lire, voir, entendre, penser, dire et écrire ce que nous voulons. Qu’ils nous laissent manger, fumer, boire, aimer ou ne pas aimer à notre guise. Sinon, dans cette marche forcée vers le bonheur obligatoire, nous mourrons meilleurs, plus beaux et en meilleure santé.

Mais certainement plus tristes, méchamment déprimés. Et moins libres.

Notes

[1] En français dans le texte.

[2] Cf. le grand entretien avec Fernando Savater dans Médias n° 1


 
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