Entre 1974 et 1998, 281 épisodes de « Derrick » furent tournés avec pour toile de fond la bourgeoisie de Munich. Stephan Derrick est un inspecteur de police, plus très jeune, toujours bien mis, poli, qui n’a jamais une parole ou un geste plus hauts que l’autre.
Durant les toutes dernières années de tournage de la série allemande, une rumeur persistante - et bien entendu totalement infondée - prétendait que Derrick était filmé au ralenti. Si l’impression de lenteur n’est pas douteuse, elle mérite mieux que de l’ironie, d’autant qu’il ne s’agit pas ici d’action, mais bien d’investigation.
À l’instar des grands modèles cinématographiques allemand, danois ou suédois, on y pratique la description ciselée d’univers sociaux, investis par une succession d’introspections douces. Sur fond de décor naturel, des bibliothèques portent les noms de Freud ou de Weber, histoire de rappeler que, pour Derrick, la compréhension d’un milieu est primordiale pour la réussite d’une enquête.
L’inspecteur questionne, écoute, repose indéfiniment les mêmes questions pour découvrir des criminels qui sont avant tout stigmatisés par leur appartenance sociale et dont, en définitive, les crimes expriment la volonté de maintenir l’équilibre d’un monde où il est bon que tout soit à sa place, le bonheur ne s’y conjuguant que sur le mode « tranquille ». Bref, l’inspecteur a tout pour plaire à Nadine de Rothschild : ils entretiennent tous deux la même vision du monde, la même façon de le construire.
Un style, des valeurs
Dans les années 1970, la ZDF, seconde chaîne allemande, a pris pour habitude de diffuser tous les vendredis soir, un « krimi [1] », c’est-à-dire un policier entièrement produit en Allemagne, où sexe, action et violence, ingrédients de base des séries américaines, sont quasiment absents. « Derrick » est l’expression la plus achevée de ce genre singulier.
La volonté d’immersion au cœur des valeurs de la société allemande et du traditionalisme de sa bourgeoisie s’exprime jusque dans les titres des épisodes : « Nostalgie », « Sacrifice inutile », « Paix intérieure », « Un cierge pour l’assassin »... Ces intitulés ont quelque chose de moral ; ils supposent une lutte entre le bien et le mal.
Dans le monde de « Derrick », le criminel est impoli, incapable de maîtriser les codes que tout le monde doit connaître et respecter. Grâce à sa connaissance du savoir-vivre bourgeois, Derrick seul peut enfreindre les codes pour mieux confondre l’impolitesse.
« Même l’Iran, dont on connait le zèle en matière de censure, a diffusé et diffuse encore "l’inspecteur". »
Il faut croire que ce sont précisément son exemplaire politesse et le monde rassurant dont elle est issue qui ont permis à « Derrick » de s’expatrier hors d’Allemagne pour être reçue chez plus de 500 millions de téléspectateurs, de 102 pays à travers des milliers de diffusions et de rediffusions. Même l’Iran, dont on connaît le zèle en matière de censure, a diffusé et diffuse encore « l’inspecteur ».
Ce qui accrédite l’hypothèse selon laquelle la série procède d’une norme bourgeoise qui lui permet de circuler historiquement et géographiquement et lui assure un succès car elle permet de montrer des choses graves en définissant fortement le prescrit et le proscrit.
On peut véritablement parler ici d’une « science du protocole » qui abolit les différences culturelles et qui permet au Derrick hyperlocalisé dans son Allemagne natale de rencontrer une compréhension universelle. Les valeurs de « Derrick » tiennent lieu de sésame diplomatique. La même science du protocole permet à Nadine de Rothschild d’accueillir n’importe qui à sa table et d’être invitée où que ce soit. Comme Derrick peut s’inviter sur tous les écrans de télévision du monde. Tous sauf un : l’Américain. Les États-Unis ne le diffusent pas. Trop sophistiqué ou trop désuet ?
Quand Derrick s’invite, Nadine reçoit...
Politesse et savoir-vivre sont autant de garanties. « Derrick » et le bonheur sous tranquillisants qu’il inspire aux plus de 50 ans (70 % de son public) sont comparables aux recommandations du manuel de savoir-vivre de Nadine de Rothschild.
Plus de la moitié des personnages de « Derrick » suggèrent une confrontation entre les rêves sociaux auxquels on aspire (ou que l’on accompagne) et la réalité à laquelle on se résout. Ainsi, dans « La jeune fille en jeans », la gouvernante souhaite assassiner la maîtresse du professeur au service duquel elle se trouve. Par l’entremise de celui-ci, la gouvernante a la sensation de participer à un monde auquel elle n’appartient ni par son talent ni par sa filiation, mais bien parce qu’elle le sert. Tuer quelqu’un pour sauvegarder ce monde rend celui-ci redevable à son égard. Ni violence ni haine, juste une détermination naturelle à servir.
Il est important de noter ici que cette préoccupation sur laquelle la série Derrick est instruite ne date pas d’aujourd’hui. Déjà lorsqu’on élabore les savoirs policiers dans les années 1800, on note dans nombre de rapports la nécessité pour tout enquêteur d’être attentif à « l’esprit public et ses fluctuations, la bonne harmonie ou les causes de jalousie des diverses classes entre elles, l’influence du clergé et l’usage qui en est fait [2] ».
En reconsidérant Derrick à l’aune de Nadine de Rothschild, on est obligé de prendre conscience que les dialogues, les attitudes, la mise en scène de la série d’outre-Rhin n’ont rien d’accessoires : ils sont l’intrigue même. Et ses criminels ne sont rien d’autres que des garde-fous, des repoussoirs destinés à nous rappeler que le bonheur et sa tranquillité ne sont mesurables que dans le respect de la tradition qu’ils ébranlent sans succès.

Revue Médias















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