Sans en connaître personnellement ni même savoir à quoi elle ressemble, nous avons tous, un jour ou l’autre, croisé une caténaire sur notre route. Nous pressentons ce qu’il peut en coûter de la contrarier : une panne et voici que le TGV de l’existence s’arrête « inopinément en pleine voie ».
Semblable incident a le plus souvent des conséquences anodines, par exemple une petite demi-heure de retard à un rendez-vous lui-même secondaire. Mais la rupture de caténaire peut également ruiner une réputation de ponctualité, compromettre une carrière professionnelle, briser une histoire d’amour pourtant engagée sur de bons rails...
C’est dire que personne ne songe à absoudre les possibles fauteurs de ces « odieuses agressions » de matériel ferroviaire, sorte d’armée de l’ombre ingénieusement basée à Tarnac, au fin fond de la Corrèze. La promptitude de leur arrestation, la mise en scène du coup fumant et télévisé ont même fait oublier que les supposés délinquants sont présumés innocents !
Leur « leader charismatique et idéologique », Julien Coupat, a été maintenu en détention plus de six mois, le Parquet s’opposant obstinément à sa libération, sur la foi d’une terrible pièce à conviction. Il ne s’agit ni de bâtons de dynamite, ni d’explosifs de la troisième génération, ni même d’une paire de tenailles : il s’agit d’un livre.
Publié en 2007 à La Fabrique et signé d’un mystérieux Comité invisible, « L’insurrection qui vient » était jusqu’alors passé inaperçu. Cette louche discrétion ne pouvait être qu’une ruse, habilement déjouée par la sous-direction de l’antiterrorisme (SDAT) de la police judiciaire. Convaincue de détenir une preuve accablante, elle a récemment convoqué Éric Hazan, éditeur de l’ouvrage, afin de l’interroger.
En l’absence de tout élément matériel, de témoins, d’aveux, un essai déjà ancien et tout à fait confidentiel désignerait le ou les criminels par une déduction d’école : s’il ou ils écrivent des choses pareilles, ils sont capables - donc coupables ? - de sabotage. Le rapport de l’antiterrorisme raisonne comme si un libelle conduisait à coup sûr vers cet « ennemi de l’intérieur » qu’il convient inlassablement de traquer.
Comme au temps de la guerre d’Algérie... Essai déjà ancien ? Ceux qui se sont donné la peine de le lire y auront, en effet, reconnu la véhémence anar de toujours, un mélange de « debordisme », hélas ! moins bien écrit, et d’anticapitalisme libertaire, vitupérant ses cibles habituelles. Mais à moins de confondre les idées et les armes, donc de restaurer le délit d’opinion, voire la lettre de cachet, la publication d’un pamphlet en France relève encore de la liberté d’expression.
Celle-ci est, chez nous, infiniment moins malmenée que sous d’autres climats. Il n’empêche. Deux jeunes garnements s’amusent-ils à s’enquérir par SMS - correspondance privée - des techniques de déraillement ? Ils sont aussitôt interpellés. Un responsable de TF1 envoie-t-il un e-mail - correspondance privée - hostile à la loi Hadopi ? Le destinataire fait suivre au ministre de la Culture qui obtient le renvoi du dangereux dissident. On ne veille jamais assez au grain.
En vertu de quoi, Julien Coupat étant au secret durant plus de six mois, on a interpellé de temps en temps quelques « proches » ; on a gardé à vue une activiste de son comité de soutien, trouvée en possession de l’abominable ouvrage, aussitôt neutralisé, au cas où certains exemplaires seraient plus révélateurs que les centaines d’autres mis hors d’état de nuire.
Cette vision policière de l’histoire, que Balzac tenait pour sotte, et surtout inefficace, semble, mine de rien, se communiquer à l’ensemble d’une société de plus en plus prompte à s’indigner de tout et de rien, à se gendarmer au premier écart, à saisir la justice pour un oui ou pour un non. Surtout pour un non...

Revue Médias















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