En janvier 2001, Enron, entreprise texane, grand acteur des marchés de l’énergie, est au pinacle. Grâce à un cours de l’action de 83 dollars, sa valeur boursière dépasse les 60 milliards. En 2000, son chiffre d’affaires a atteint 104 milliards de dollars ; il est supérieur à celui d’IBM et propulse Enron au septième rang des compagnies américaines. Son profit a, quant à lui, frôlé le milliard : 979 millions de dollars - chacun des 20 600 salariés a généré près de 50 000 dollars de bénéfices. [...]
Quel chemin parcouru pour le distributeur de gaz de Houston, créé en 1985, acteur anonyme d’un secteur sans attrait ! [...] Sa munificence lui a acheté l’oreille des politiciens, la complaisance de ses auditeurs et avocats, la dévotion de ses banquiers. Rien ne lui résiste [...]. Le 2 décembre 2001, Enron se déclare en faillite, huit mois après qu’un premier article, dans Fortune, a jeté le doute sur la valeur de son action, quatre mois après la surprenante démission « pour raisons personnelles » de son nouveau directeur général, trois mois après les révélations du Wall Street Journal sur des partenariats douteux. Trois mille partenariats servaient entre autres à masquer ses dettes, désormais évaluées à 22 milliards de dollars, et à générer chiffres d’affaires et profits illusoires. Son action vaut moins d’un dollar. Quatre mille salariés ont été jetés à la rue en trente minutes. [...]
Témoins de l’affaire Enron, les médias ont suivi chacune de ses étapes, y jouant à chaque fois le rôle de chambre d’écho - amplifiant l’ascension, reflétant la vanité, accélérant la chute, détaillant son impact,nourrissant l’impatience, disséquant les procès, méditant après les condamnations. Mais les médias ont aussi joué le rôle de déclencheurs - sans eux il n’est pas impossible que le roi soit toujours en place, toujours menteur, toujours nu.
Lors de l’ascension d’Enron, les médias ont entendu et écouté sa propagande et s’en sont fait les hérauts. On a parlé mille fois du couronnement d’Enron par Fortune, qui l’aurait qualifiée de firme la plus innovante pendant plusieurs années consécutives (cette information est d’ailleurs fausse, le classement n’est pas établi par la rédaction de la revue mais par des dirigeants et experts dont Fortune se contente de publier les conclusions). Plus lourd pèsent les centaines d’articles qui ont loué la transformation et l’ascension d’Enron, sans faire un vrai travail de journaliste pour dévoiler les à-peu-près, le prix payé et lespans d’ombre de la firme. Mais n’oublions pas que le monde entier encensait Enron. [...]
« Quelques leaders d’opinion et journalistes ont été engagés par Enron pour des travaux payés grassement. »
Si les politiciens,les banquiers, les auditeurs, les avocats et même les administrateurs laissaient la bride sur le cou à cette firme folle d’elle même,c’est qu’ils y trouvaient leur compte. Ce que l’on sait moins, c’est que les dirigeants d’Enron ont aussi tenté d’acheter le bon vouloir de la presse - et peut-être y sont-ils parvenus, pour un temps. Les chiffres exacts ne sont pas connus, mais quelques leaders d’opinion (dont Paul Krugman,professeur réputé d’économie à Princeton, et qui deviendra un éditorialiste du New York Times) et journalistes ont été engagés par Enron pour des travaux payés grassement : qui une annuité de 100000 dollars, qui 50000 dollars pour participer à un « advisoryboard » - un groupe d’experts aux fonctions incertaines -, qui encore25000 dollars pour un discours...Les « investissements » d’Enron dans ses relations avec certains journalistes ne sont pratiquement jamais mentionnés, une exception telle que l’article d’Howard Kurtz « Et les pontifes d’Enron » (Washington Post, 30 janvier 2002) est d’autant plus remarquable. Dans la folie de la fin des années 1990, peut-être se persuadait-on que tout ceci était bien normal ?
Le rôle des médias dans la découverte des vilenies d’Enron est digne d’éloges - un contraste saisissant avec l’attitude des administrateurs et dirigeants, des auditeurs,des banquiers, des avocats de l’entreprise, sans parler de celle des agences de notation, des autorités de contrôle financier et du secteur de l’énergie. Bethany McLean, de Fortune, a écrit le 5 mars 2001 l’article iconoclaste dont le titre « L’action d’Enron est-elle surévaluée ? » toucha au cœur la firme, qui vivaitles yeux rivés sur le cours de Bourse. Le sous-titre annonce magistralement le programme :« Enron est dans une masse d’affaires compliquées. Ses états financiers sont presque impénétrables. Pourquoi donc l’action se vend-elle à un multiple [du bénéfice] aussi énorme ? »
Il faut dire que Bethany McLean était banquière avant de devenir journaliste,elle connaît son sujet et n’a pas froid aux yeux. Pas étonnant que l’état-major d’Enron, à la suite d’un entretien téléphonique de la journaliste avec Jeff Skilling, directeur général, entretien qui avait mal tourné, ait délégué à New York, le lendemain, toute une équipe emmenée par le directeur financier Andy Fastow pour corriger le tir. En vain. L’article pose les questions auxquelles la chute d’Enron apportera la réponse. [...] Six mois plus tard, intrigués parla démission surprise du CEO[directeur financier, NDLR] JeffSkilling, deux reporters du Wall Street Journal,Rebecca Smith et JohnR. Emshwiller, se mettent en piste et publient, en septembre,une série d’articles qui soulèvent le méga-lièvre des « partenariats à buts très particuliers ». En quelques jours, la confiance change de camp. Après quelques semaines,c’est la faillite. [...]
Alors, nous a-t-on dit, nous dit-on la vérité sur Enron ? L’abondance de la production journalistique ne nous leurre-t-elle pas ? [...] Les médias n’ont-ils pas trop longtemps encensé Enron ? Après la chute, pourquoi cette unanimité dans la réprobation ? Les propositions de réformes ont-elles fait l’objet d’une vraie évaluation ? En bref, devant le plus grand scandale économique de mémoire d’homme, les médias ont-ils fait leur travail, tout leur travail, rien que leur travail ? Pouvons-nous nous fier à eux ?

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