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Presse

Etats généraux de la presse :

Que faut-il sauver : les journaux ou le journalisme ?

par Bertrand Pecquerie

Des États Généraux de la Presse ? Pas très généraux, donc, et sans nuit du 4 août en perspective... Si l’on en croit certains experts, 2043 serait la dernière année où un quotidien sera imprimé sur rotative. Le prix à payer pour tant d’immobilisme...

Une crise peut en cacher une autre. Les États généraux de la presse, inaugurés par le président de la République le 2 octobre 2008, sont censés guérir un mal français que certains ont cru bon de focaliser sur la question des coûts de fabrication (le monopole du syndicat du Livre) et ceux de distribution (la loi Bichet et le quasi-monopole des NMPP).

The Economist, septembre 2006 : « Qui a tué les journaux ? » Le mort est toujours vivant, mais pour combien de temps ?
The Economist, septembre 2006 : « Qui a tué les journaux ? » Le mort est toujours vivant, mais pour combien de temps ?

Or, la mauvaise passe française s’insère dans une crise beaucoup plus fondamentale de la presse écrite dans les pays développés. Celle-ci procède du déclin accéléré du nombre d’acheteurs de journaux et de la fin brutale du modèle économique de la presse fondé sur la publicité : les recettes du support papier décroissent beaucoup plus vite que n’augmentent celles des supports numériques. Si bien que l’essayiste américain Philip Meyer, auteur de « The Vanishing Newspaper : Saving Journalism in the Information Age », fixe à 2043 la dernière année où un quotidien sera imprimé sur une rotative...

Vouloir aujourd’hui résoudre la crise franco-française, c’est un peu comme mettre un emplâtre sur une jambe de bois : on donne l’impression de soigner, on calme la douleur à la marge, mais cela n’empêchera pas le patient de mourir, guéri, mais de mourir quand même.

Variation de la diffusion des quotidiens dans les grands pays de l’OCDE : un déclin régulier dans les pays riches
Variation de la diffusion des quotidiens dans les grands pays de l’OCDE : un déclin régulier dans les pays riches
De 1996 à 2006, la presse quotidienne a souffert dans presque tous les pays riches. Et cela s’est accentué en 2007 et 2008 (rapport Tessier, « La presse au défi du numérique », février 2007).

Si les États généraux de la presse sont mal partis, c’est qu’ils se polarisent trop sur deux aspects - la production et la distribution - et oublient d’apporter des solutions durables à la seconde crise qu’on peut résumer crûment : y aura-t-il encore des journaux papier en 2043 ? Voire en 2020 ? Mieux aurait valu ne pas éluder les questions qui vont déterminer l’avenir de la presse quotidienne et du pluralisme en France. Ces questions sont au nombre de quatre : 1. L’information est-elle encore liée à la citoyenneté ? 2. Doit-on encore considérer la presse comme un mass media ? 3. Faut-il sauver l’idée de quatrième pouvoir ? 4. Qui doit payer pour maintenir le pluralisme ?

Avant d’y répondre, essayons de comprendre pourquoi ces questions ne peuvent émerger dans le débat national et pourquoi elles sont noyées dans de basses et ennuyeuses querelles franco-françaises.

D’abord, notre presse quotidienne, internationalement marginalisée, est devenue en quarante ans un acteur de second rôle au niveau européen. Prenez le dernier classement du magazine Fortune des plus grandes sociétés européennes en matière de chiffre d’affaires et vous constaterez que la France fait plutôt bonne figure avec six sociétés (Total, Axa...), juste derrière l’Allemagne (huit sociétés), mais devant le Royaume-Uni (cinq sociétés). Prenez maintenant le classement de la France pour la diffusion des trente premiers quotidiens payants européens [1] : la France arrive au dernier rang avec un quotidien (Ouest-France), contre huit journaux britanniques, quatre allemands, trois espagnols, deux italiens et deux néerlandais. Difficile de faire pire pour un pays de plus de 60 millions d’habitants...

Et ce retard n’est rien quand on étudie la presse en ligne. Avec 23 millions de visiteurs uniques par mois, le site du Guardian à Londres est plus lu que l’ensemble des dix titres de la presse nationale payante française. Pour certains grands sites britanniques, le lectorat étranger représente déjà 50 % des visites, alors que nos journaux en ligne n’attirent au mieux que 25 % de lecteurs étrangers. La presse numérique française perd chaque mois des parts de marché, mais aux États généraux on préfère compter le nombre de kiosques ! Cela donne pour le moins l’impression d’être en retard d’une guerre.

Il va de soi que cette marginalisation de la presse française à l’échelle internationale pèse sur sa modernisation : on ronronne sans s’apercevoir qu’autour de nous les journaux se réinventent tous les jours. Ainsi, la presse espagnole, tant nationale que locale, a su se renouveler totalement depuis la fin du franquisme en s’appuyant sur des exemples anglais ou de l’Europe du Nord. Tandis que la presse française, elle, devenait une « belle endormie ».

Nous payons en fait le prix de plusieurs dizaines d’années de malthusianisme et d’immobilisme. En soixante ans, alors que la Suède - pays de moins de 10 millions d’habitants - conservait peu ou prou ses quatre-vingts titres, nous en avons perdu plus de trente. Si bien que le ratio nombre de quotidiens/nombre d’habitants est aujourd’hui sept fois inférieur à celui de la Suède et de la plupart des pays d’Europe du Nord. Cette disparition de titres s’assimile à de la destruction de valeur, comme l’a illustré la fusion Le Provençal  - Le Méridional à Marseille. Jamais les chiffres de diffusion de La Provence n’ont pu égaler ceux des deux titres fusionnés en 1997. Trop souvent, l’équation de la presse française s’est résumée à 1 + 1 = 1,5 !

Et malheureusement, ce malthusianisme s’est exacerbé dans les cinq dernières années, exception faite de l’apparition de la presse gratuite. En Allemagne, Die Welt crée Welt Kompakt en 2004, journal à 50 centimes d’euro, et aux Pays-Bas, NRC Handelsblad lance NRC Next en 2006 à destination des jeunes actifs. Pareil en Italie où plusieurs quotidiens d’opinion voient le jour. Et en France ? Rien. Il faut attendre novembre 2008 pour que soient créés deux titres dans le secteur de la presse sportive.

Le résultat de ce manque de dynamisme se retrouve inéluctablement dans la composition du lectorat des journaux français : 25 % de lecteurs de moins de 35 ans chez nous contre 29 % en Allemagne, 30 % en Angleterre et 34 % en Espagne. La fuite des jeunes lecteurs français a bien sûr été accélérée par l’absence d’une offre attrayante. Et, à terme, c’est quasiment une mort programmée des journaux puisque le renouvellement du stock de lecteurs n’est plus assuré en deçà de 20-22 % de jeunes.

Mais le facteur le plus important pour comprendre les blocages de la presse nationale tient à la nature même du capitalisme de presse hexagonal. En dehors de l’Italie et du phénomène Berlusconi, nous tenons là une véritable « exception française » qui oscille entre deux pôles : le capitalisme d’influence et le capitalisme de connivence.

Le capitalisme d’influence - en fait une forme de capitalisme oligarchique - s’appuie sur des groupes comme Bouygues, Dassault ou Lagardère, c’est-à-dire des conglomérats pour lesquels les marchés publics ou assimilés représentent une part essentielle du chiffre d’affaires alors que l’activité médias est secondaire : secondaire en termes de revenus et de bénéfices, mais déterminante quant à l’influence sur les pouvoirs exécutif et législatif. Ici, le problème n’est pas vraiment l’autocensure que s’imposeraient les journalistes lorsqu’ils doivent parler de leur propriétaire (quoique...). Le vrai problème, c’est que la détention d’un journal représente en fait une arme de dissuasion redoutable à l’égard du pouvoir établi. À condition bien sûr de ne jamais s’en servir, comme toute arme de dissuasion...

Dans ce type de capitalisme, chacun sait où ne pas aller trop loin : les groupes qui préservent leurs marchés vitaux et le pouvoir politique qui ne souhaite pas se mettre à dos un faiseur d’opinion.

« Chacun a intérêt à maintenir le statu quo : les journaux qui ne peuvent se priver de son robinet financier et le gouvernement qui maintient sous sa coupe un quatrième pouvoir censé le surveiller. »

Le capitalisme de connivence est d’une tout autre nature. Il repose notamment sur les 280 millions d’euros d’aides que le gouvernement distribue à la presse quotidienne et plus particulièrement à la presse dite d’opinion, souvent privée de recettes publicitaires. Au fil des années, ces aides ont augmenté au point de représenter plus de 10 % du chiffre d’affaires de certains journaux, voire 20 % dans un cas. La survie de certains titres ne tient donc qu’aux subsides de l’État et aux bonnes relations entretenues avec le gouvernement en place. Pourquoi pas, si les citoyens en sont informés et s’ils jugent que le pluralisme mérite ce prix-là ? Mais à une condition : que l’on connaisse les règles du jeu de la carotte (les subventions) et du bâton (le retrait des subventions). Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, l’argent public étant noyé et dissimulé dans les comptes des entreprises de presse.

Ce n’est donc pas un hasard si deux des quatre commissions des États généraux sont présidées par des représentants de groupes de presse ayant un intérêt primordial à la poursuite des aides d’État. De sorte que tout semble verrouillé d’avance. Si, officiellement, les commissions sont composées de « personnalités au-delà de tout soupçon », on voit mal pourquoi certains bénéficiaires des aides se feraient soudainement hara-kiri. Dans le capitalisme de connivence, chacun a intérêt à maintenir le statu quo : les journaux qui ne peuvent se priver de ce robinet financier et le gouvernement qui maintient sous sa coupe un quatrième pouvoir censé le surveiller.

Rétrospectivement et sans vouloir polémiquer, on est un peu dans la même situation que si les États généraux de 1789 avaient été dirigés par les présidents des Parlements des provinces ! C’est une des leçons de la crise : l’Ancien Régime sait mieux défendre ses intérêts en 2008 qu’en 1789. Dès lors, il est illusoire de croire que l’histoire se répétera et que les États généraux de la presse connaîtront leur nuit du 4 août...

« Tout le monde se tient par la barbichette et personne ne veut évidemment recevoir de tapette. »

Y a-t-il des exceptions dans les médias français ? Bien sûr, avec de beaux fleurons comme Ouest-France, Hersant Médias ou un petit nouveau comme le groupe RMC/BFM/La Tribune. Dans ces trois cas, on est très proche du modèle européen fondé sur des groupes 100 % média, sans interférence d’autres intérêts : Axel Springer et Bertelsmann en Allemagne, Trinity Mirror et Newsquest au Royaume-Uni, Prisa et Planeta en Espagne, RCS et La Repubblica en Italie, Bonnier et Stampen en Suède, Ringier et Edipresse en Suisse... Pour tous ces groupes européens, l’exception française fondée sur l’influence et la connivence a quelque chose d’incongru et de terriblement « vieux jeu ». Mais en France, on se plaît à rêver à des «  champions nationaux » d’un autre âge !

Quotidiens nationaux d’information générale et politique
Quotidiens nationaux d’information générale et politique
Comment perdre un tiers de ses ressources en sept ans... La presse quotidienne nationale est proche du coma : aucun autre secteur industriel n’a autant perdu de ressources depuis 2000 (Info-Médias, n° 14, août 2008).

Ce bref rappel permet de mieux comprendre pourquoi le débat d’idées ne peut pas avoir lieu au sein de la presse française : tout le monde se tient par la barbichette et personne ne veut évidemment recevoir de tapette, c’est-à-dire se voir retirer un avantage acquis ! Déjà, en 1946, Léon Blum avait la prescience de ces blocages : « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. » Ce rapide rappel des règles du jeu de la presse française permet de mieux comprendre pourquoi nous sommes si mal préparés aux quatre défis majeurs des trente prochaines années.

1. L’information est-elle encore liée à la citoyenneté ?

Il y a encore cinquante ans, acheter un journal était un acte social et participait à une citoyenneté vécue quotidiennement. Rappelons-nous les centaines de milliers de militants communistes qui se devaient de lire L’Humanité tous les jours... Il est aussi particulièrement instructif de comparer deux courbes : celle de la participation électorale (notamment aux législatives) et celle du lectorat de la presse quotidienne. Les deux déclins sont concomitants comme si les deux moteurs s’étaient enrayés en même temps...

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Être informé au xxe siècle impliquait une participation - souvent subie, n’idéalisons pas le passé non plus - aux grands débats de société. Être informé au xxie siècle devient un acte individuel qui relève de la sphère privée. Aujourd’hui, on consomme de l’information comme on consomme des voyages, de la santé ou de l’éducation... Loin de moi l’idée que nous consommons moins de nouvelles (le lien information-qualification s’est même accru), mais la multiplication des sources (TV, radio, Internet...) et la diversification même de l’information (professionnelle ou de divertissement) a fait exploser le vieux paradigme citoyenneté-information.

Proportionnellement, l’information citoyenne s’est réduite comme peau de chagrin dès lors que celle-ci est devenue un bien de consommation comme un autre. Rien là que de très classique, le consumérisme a longtemps été un agent destructeur de la citoyenneté. Mais pour la presse, le résultat est que les premières victimes de cette évolution sont les quotidiens généralistes nationaux.

Deux solutions sont alors envisageables :

- soit on maintient sous perfusion cette presse immobile qui s’accroche à une vision dépassée de l’information ;
- soit on essaye de faire vivre le pluralisme et le journalisme d’investigation - cœur du métier de journaliste - sous d’autres formes et avec d’autres publics, notamment les jeunes lecteurs.

Car la citoyenneté du xxie siècle se nourrira des nouvelles formes de journalisme et réciproquement. Sur Internet, le journalisme participatif (mise en réseau de professionnels de la presse et d’amateurs) ou certaines formes de journalisme citoyen sont prometteurs. Et pourtant rien n’indique que ce nouveau paradigme citoyenneté-information sera au cœur des débats des États généraux de la presse...

2. Doit-on encore considérer la presse comme un mass media ?

« Avant, le lecteur courait après son journal, maintenant c’est le producteur d’information qui court après son lecteur. »

La réponse était oui il y a vingt ans. Aujourd’hui et pour les trente prochaines années, c’est oui et non.

Oui, car un journal papier ou en ligne est fondé sur une rédaction, forme d’intelligence collective inventée en Angleterre et aux États-Unis à la fin du xviie siècle. Et le modèle reste valide pour la collecte d’information, même si des formes plus décentralisées et plus élargies d’intelligence collective voient le jour avec le « user generated content », contenus générés par les lecteurs.

Mais la réponse est non en matière de distribution de l’information. Car les technologies de diffusion tuent la notion même de mass media. Premier phénomène : ce n’est plus le producteur d’information qui impose sa diffusion - il faut aller dans un kiosque pour trouver son journal -, c’est le lecteur qui choisit de consommer des nouvelles où et quand il veut : sur son portable, son ordinateur ou son e-reader. Avant, le lecteur courait après son journal, maintenant c’est le producteur d’information qui court après son lecteur. Deuxième phénomène : la déconstruction-reconstruction de l’information par le lecteur lui-même. Les agrégateurs de nouvelles (Google News) et les technologies RSS permettent à tout individu de personnaliser son flux d’information et donc de ne retenir que les nouvelles qui l’intéressent. Ce phénomène est encore dans les limbes, mais il va une nouvelle fois complètement révolutionner la manière dont l’information sera consommée : si chacun peut composer son « panier de nouvelles », personne ne va faire son marché de la même façon et personne ne va lire la même information dans le même contexte.

Bref, l’idée même de mass media est en train de disparaître. Et si la presse française veut un tant soit peu se reconnecter à l’évolution actuelle des médias numériques, ce sont évidemment les outils de personnalisation qu’elle doit développer en priorité. Les groupes français sont-ils prêts à cet effort conceptuel (et technologique) ?

Cherchez l’intrus
Cherchez l’intrus
Les citoyens se sont immiscés dans le circuit traditionnel de l’information. Auparavant, ils n’étaient que consommateurs d’information. Désormais, ils participent au processus d’élaboration de l’information et cela bouscule les habitudes.

3. Sauver l’idée de quatrième pouvoir ?

En France, on a trop tendance à confondre l’idée et son support. Défendre les journaux-papier, cela revient à sauver un support parmi d’autres alors que les médias numériques se développent depuis 1995 et que chaque année de nouveaux supports apparaissent.

Défendre le journalisme - c’est-à-dire une information qui soit à la fois factuelle dans sa présentation et pluraliste dans son analyse -, c’est autre chose. Il s’agit de sauver l’idée de quatrième pouvoir, celui qui contrôle les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et tous les autres pouvoirs établis comme les sociétés multinationales ou les grandes organisations.

Pour le moment, il est clair que le journalisme s’identifie au journal-papier car c’est la seule organisation qui peut faire vivre cinquante, cent ou trois cents journalistes de façon pérenne (et cela dure depuis plus de deux cents ans...). Mais qu’en sera-t-il demain lorsque les acheteurs continueront de fuir et que les recettes publicitaires se détourneront du papier ?

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Trois scénarios sont envisageables :

- des journaux sans journalistes (ou avec un minimum de professionnels de l’information). Cela paraît absurde, mais c’est un phénomène qui se développe avec de plus en plus de publications qui deviennent des agrégateurs de nouvelles existantes et non des producteurs d’information. Ces formules de repackaging - réorganisation de l’information - sont vouées au succès car elles sont peu coûteuses et utilisent des nouvelles produites ailleurs (agences de presse, autres journaux, sites Web, contenus des lecteurs...). Elles répondent aussi à un besoin dès lors que le lectorat généraliste se subdivise en multiples niches (voir le lancement récent de l’hebdomadaire Vendredi). La tendance des journaux à faire de plus en plus de sections styles de vie, divertissement ou people est une autre illustration de ce phénomène. L’information traditionnelle n’est plus alors que l’emballage qui vend les contenus réels : les suppléments. Et il suffit de se pencher sur la conception et la fabrication de ces suppléments pour comprendre l’influence croissante des services de communication des entreprises et des firmes de relations publiques. Toujours est-il que l’information « Canada Dry » qui a le goût du journalisme, mais qui se fait sans journalistes, a de beaux jours devant elle.

- des journalistes sans journaux papier, c’est-à-dire des professionnels qui font leur métier de contrôle des autres pouvoirs et qui font du journalisme d’investigation... mais sur Internet et sur l’ensemble des supports numériques. Ce n’est pas encore rentable et des sites comme Rue89.com ou Mediapart.com ont du mal à faire preuve de leur viabilité... alors qu’ils n’emploient pas plus de dix ou quinze journalistes, soit dix à vingt fois moins qu’une rédaction nationale traditionnelle. Mais les équations financières ne sont pas si défavorables à cette presse Internet en devenir. Si vous retirez 20 % de coûts de production et 30-35 % de coûts de distribution - ce qui est le cas d’une rédaction papier -, vous pouvez faire vivre une vingtaine de journalistes à condition d’atteindre un lectorat Internet de cinq millions de visiteurs uniques par mois et de vendre aux annonceurs toutes les pages en ligne (ce qui est une gageure). Ce n’est pas le Pérou, mais c’est un début. Le site d’information Rue89.com assure ainsi avoir certains mois un million de visiteurs uniques, ce qui permet de mesurer le chemin à parcourir... Mais déjà le Huffington Post (huffingtonpost.com) fondé par Ariana Huffington aux États-Unis vient de franchir la barre des quatre millions de visiteurs uniques durant la campagne Obama-McCain. Autre possibilité de journalisme d’investigation sans l’infrastructure de tout un journal : les sites lancés par des fondations qui veulent défendre une certaine idée de la démocratie. Ainsi, probublica.org dirigé par Paul Steiger, l’ancien directeur exécutif du Wall Street Journal.

- des journaux et des journalistes multimédias travaillant au sein de rédactions intégrées TV-radio-papier-numérique. Plus simplement, disons que nous sommes à l’aube d’un mouvement de concentration sans précédent : dans vingt ans, le groupe Murdoch - qui possède Fox News, The Wall Street Journal, MySpace aux États-Unis, The Times et BSkyB au Royaume-Uni, Star TV en Asie et une kyrielle de journaux et de sites internet en Australie - apparaîtra comme un précurseur. Car l’information de qualité va devenir un service tellement cher à produire qu’il faudra fédérer les moyens de plusieurs rédactions et créer des synergies. De 2003 à 2007, un journal comme le New York Times mobilisait à Bagdad une cinquantaine de professionnels (journalistes et assimilés) pour couvrir la guerre d’Irak, mais c’est certainement la dernière fois qu’il a pu faire un tel effort. Demain, il faudra des équipes comparables pour couvrir de tels conflits, mais le « pool de journalistes » fera à la fois des alertes sur les portables, un article en ligne, un commentaire radio, un reportage vidéo et, in fine, une analyse papier. Personne ne croit plus au backpack journalist, celui qui est capable de tout produire de lui-même, mais des équipes ayant l’habitude de travailler ensemble sauront le faire.

« L’information de qualité va devenir tellement chère à produire qu’il faudra fédérer les moyens de plusieurs rédactions.  »

Déjà des journaux l’ont compris et ont inventé le concept de multinewspapers newsrooms, de salles de rédaction communes à plusieurs journaux. C’est par exemple la même rédaction de presque 400 journalistes qui produit Die Welt, Welt Kompakt, Welt Online, Welt am Sonntag et le Berliner Morgenpost. C’est un premier pas vers les salles de rédaction complètement intégrées.

Bien sûr, certaines voix ne manqueront pas de remarquer que plus de concentration signifie moins de pluralisme. Je les invite à visiter les rédactions d’Europe du Nord où un groupe comme Stampen, en Suède, anime plusieurs dizaines de journaux sans que le pluralisme au sein du groupe en souffre. Il y a donc des solutions déontologiques. Mais ce sera un long combat pour que « plus de concentration » rime avec « plus de régulation ». Et, évidemment, ce combat ne peut plus être mené au seul niveau national...

4. Qui doit payer pour maintenir le pluralisme ?

Les documents parlementaires et le récent rapport de Danièle Giazzi détaillent à l’envi où passent les 280 millions d’euros versés directement ou indirectement à la presse généraliste française. C’est un inventaire à la Prévert et on y lit, d’année en année, l’accumulation de mesures pour boucher un besoin de financement de la distribution par ci ou un complément pour la numérisation par là... Mais où est la logique d’ensemble ?

Première constatation : les aides n’ont cessé d’augmenter depuis dix ans alors qu’elles diminuaient dans toute l’Europe. Encore une exception bien française qui prouve la vigueur de certains lobbies, bien sûr au nom de l’intérêt général et du pluralisme d’opinion.

Deuxième constatation : plus les aides augmentent, plus la crise s’accélère et plus les journaux sont dépendants des aides publiques. C’est un cercle vicieux car lorsque les journaux dépendront à plus de 20 % de l’aide publique, ils seront évidemment incapables de redresser la barre. Il faut donc être conscient de ce scénario cauchemar où certains journaux seraient maintenus artificiellement en vie, sortes de musées de la presse des années 1950 ou 1970.

Troisième constatation : l’État se préoccupe trop du passé et du présent, pas assez de l’avenir. Au lieu de disperser ses efforts, il ferait mieux de se concentrer sur l’essentiel : le bon fonctionnement d’une démocratie au xxie siècle, donc le maintien d’un quatrième pouvoir fort. Or, les gouvernements des dernières décennies se sont fort bien accommodés d’une presse aux abois quémandant toujours plus de subsides.

Aujourd’hui la presse nationale et régionale est dans une telle situation de sous-investissement qu’il faut bien acquiescer à une certaine intervention de l’État, mais à condition qu’elle ne serve que les investissements dans la presse du futur et que ce soit pour un temps limité. Biberonner, oui, assister ad vitam æternam, non.

En conclusion, ma conviction est que le journalisme survivra aux journaux tels qu’ils existent aujourd’hui. Notre démocratie en a besoin car il faut sans relâche contrôler et critiquer les dérives des pouvoirs existants. Sinon les Cassandre prédisant une fin de la démocratie ou un «  après la démocratie » pourraient avoir raison. Mais il faut aussi comprendre que, progressivement, le quatrième pouvoir fera aussi sa place à un cinquième pouvoir : celui des citoyens branchés sur les médias numériques et qui mettront à leur tour à l’épreuve les journalistes. Tout pouvoir engendre à terme son contre-pouvoir !

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Bertrand Pecquerie est le directeur du World Editors Forum (www.worldeditorsforum.org), l’organisation des rédacteurs en chef au sein de l’Association mondiale des journaux (AMJ). Il intervient ici à titre personnel. Précédemment, il a été le directeur de World Media Live, une filiale de Vivendi Universal et de World Media Network, une syndication de presse européenne. Normalien agrégé d’histoire, il a aussi été maître de conférences à l’IEP de Paris.

Notes

[1] Chiffres issus du rapport « World Press Trends 2008 » de la World Association of Newspapers.


 
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