En circulation voilà deux ou trois ans déjà, la rumeur a repris récemment : quand viendra pour le pédégé de TF1, Patrick Le Lay, 64 ans, l’heure qui n’est peut-être pas si proche, de prendre sa retraite, son successeur pourrait être l’encore jeune, secret et très fortuné pédégé d’Endemol France [1], Stéphane Courbit, ex-Dechavanne boy monté en graine avec son grand pote Arthur.
Le choix ne serait pas étonnant : à grands coups de « Star Ac’ », d’ « Enfants de la télé », « Première compagnie » et autres « Miss France », Endemol est déjà un très gros fournisseur de la « Une ». Même si ledit Le Lay s’efforce régulièrement de cadrer ses prétentions. Par surcroît, Courbit n’est pas tout à fait à court de relations déterminantes. Il a longtemps confié ses relations publiques à l’élu UMP de Paris, Pierre Charron, ancien dircab’ adjoint de Chaban et aujourd’hui conseiller com’ de Sarkozy. Et comme Sarko n’a guère de meilleur ami chez les patrons que le propriétaire de TF1, son voisin de Neuilly Martin Bouygues...
Compréhensible, logique même, l’arrivée d’un big boss de la télé-réalité aux commandes du premier média de France serait cependant une innovation. L’ingénieur des travaux publics Le Lay, qui apprend vite il est vrai, ne s’est converti aux affaires de culture que dans la fleur de la quarantaine. Quand son bâtisseur de patron, Francis Bouygues, papa de Martin, entreprit, sous le deuxième gouvernement Chirac, en 1987, de se porter candidat au rachat de la première chaîne, et, faut-il encore le rappeler, selon le critère officiel de « mieux-disant culturel » (sourires dans l’assistance).
« Nous ne connaissons pas le métier, mais nous l’apprendrons », répétait alors PLL. Pour parfaire leur apprentissage, les Bouygues débauchèrent alors, le journaliste Etienne Mougeotte en tête, une partie de l’état-major que leur rival malchanceux, Jean-Luc Lagardère, avait constitué pour diriger la « Une » si jamais elle lui était revenue.
Le Lay, toujours lui, l’a confié un jour dans une interview au Nouvel Obs : par la suite, il s’est, dit-il, beaucoup choqué que lui-même et son grand patron de l’époque aient été assez vite catalogués par le microcosme comme des béotiens pur jus, plus versés dans le Line Renaud courant que dans le meilleur Cioran : « Francis avait fait Centrale, il connaissait les poètes grecs », lesquels ont néanmoins peu influé sur sa programmation. Patrick, pour sa part, n’est pas peu fier de sa bibliothèque personnelle qui inclut une édition originale des « Mémoires d’outre-tombe » de son compatriote Chateaubriand.
Un secteur sensible. Furieux, un autre jour, d’une initiative de son concurrent le patron de Canal Bertrand Méheut, également natif d’Armorique, Le Lay s’emporte à nouveau : « Il a perdu le droit à son passeport breton ! » Un label que notre homme se sent quasiment habilité à attribuer ou à refuser. Et un aspect du personnage tout de même plus sympathique que ses déclarations - qui n’ont pas fini de lui revenir en boomerang - sur « le temps de cerveau disponible » pour absorber de la pub Coca-Cola. S’il a lancé TV Breizh (Télé Bretagne) qui n’a pas convaincu dans sa forme originelle et tient aujourd’hui beaucoup de la minichaîne « généraliste » avec tout plein de séries américaines, c’est parce qu’il se sent « l’héritier » de « siècles » d’oppression (de sa belle province) et quasiment le vengeur d’un « génocide » au moins culturel. Le personnage est à l’occasion excessif. Il l’a, en tout cas, confirmé l’été dernier au mensuel Bretons : non content d’aider - financièrement - le comité de soutien aux indépendantistes emprisonnés, il emploie même l’un deux - libre, mais maintenu en examen - à TV-B.
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Rien ne sert peut-être d’exagérer la fibre irrédentiste de notre ami, forte personnalité parisienne tout de même. Grand détracteur du service public qu’il a vite qualifié de « Télé-Ceaucescu », il s’est néanmoins tourné vers le conseil régional du cru quand il s’est agi de financer le doublage des émissions en breton. N’empêche. Hervé Bourges (TF1 publique, puis France 2 et 3) excepté sans doute, on peine à trouver chez les collègues actuels ou passés de Le Lay, l’empreinte, la trace d’une passion qui dépasserait de temps à autre la simple culture du Médiamat. Détail, question curriculum, PLL a un profil malgré tout assez proche de celui de son copain Méheut, en provenance directe de l’industrie chimique, et plus précisément de la production de pesticides. « Il a vite pris goût aux paillettes », assure-t-on dans son entourage. C’est plus gai et puis moins destructeur.
C’est vrai, depuis juillet 2005, avec la désignation de Patrick de Carolis, France-Télévisions a renoué avec la tradition, fragile, du patron-professionnel-de-l’audiovisuel. Il était temps, en un sens. Après le départ précipité d’Elkabbach (juin 96), la maison a été successivement gérée par deux énarques à tropisme audiovisuel. Et, dans le premier cas, à forte motivation politique. Ex-conseiller de presse de l’Elysée sous Giscard, Xavier Gouyou-Beauchamp est également, au titre de conseiller du ministre Léotard, le principal rédacteur de la loi de 1986, celle-là même qui a privatisé TF1... Moins engagé tout de même, son successeur Marc Tessier s’était frotté à l’audiovisuel à l’état-major de Canal +, puis à la direction du CNC (Centre national de la cinématographie). Les groupes de télévision sont choses si complexes à administrer de nos jours...
C’est un mixte de pros et de technos qu’a mis en place Carolis. Lui-même épaulé par un vieux routier de la télé qui peine à se dégager de son image giscardienne d’avant, et même d’après 1981, Patrice Duhamel, il a désigné à la direction générale de France 3 une spécialiste de la production dans le service public, Geneviève Giard. Et déniché dans les petites chaînes thématiques de Lagardère le nouveau responsable de France 5, Claude-Yves Robin. C’était peut-être trop d’audace. Pour deux autres fauteuils au moins, Carolis, lui-même ancien de TF1 publique, de la Six et de la Trois, l’a joué plus « cabinet ministériel ». Prestigieux vivier d’où provient après tout, et au-delà d’un passage à la Lyonnaise des Eaux, le patron de M6 et châtelain Nicolas de Tavernost
« Conseiller du ministre RPR des PTT Norbert Ségard à la fin des années 70. »
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A France 4, la chaîne que France-Télévisions a spécialement concoctée pour la TNT, officie une jeune énarque de 33 ans, issue de l’inspection générale des affaires sociales passée ensuite par les hautes sphères du Centre Beaubourg, Hayet Zeggar. Elle a pris la place d’une figure un peu plus aguerrie du petit écran, Philippe Chazal, frère de Claire, ex-directeur de la chaîne Histoire, qui n’avait que le tort d’être un proche du ministre de la Culture et de la Communication (Donnedieu de Vabres penchait, lui, pour une reconduction de Tessier). Si c’est un défaut maintenant...
« Plus roué qu’un techno, on trouve. Et assez vite, dans l’audiovisuel. »
Des considérations inverses ont prévalu pour la désignation du dégé de France 2, Philippe Baudillon, 50 ans, ex-conseiller diplomatique de Balladur et surtout grand copain de l’actuel Premier ministre qu’il a côtoyé quotidiennement voilà 25 ans au Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay. (Villepin est même le parrain d’un rejeton Baudillon). Difficile d’objecter que notre homme ignore tout de la télé : il a présidé pendant 4 ans (1994-1998) Canal France International, une société publique qui fournit un certain nombre de chaînes exotiques en programmes ou en assistance technique. L’expérience tient un peu de l’alibi : comme l’énarque Donnedieu, l’énarque Villepin souhaitait une réélection de l’énarque Tessier. De là à penser que Carolis se sera laissé aller à un geste conciliateur en sollicitant Baudillon... Accessoirement, c’est toujours sous l’énarque chiraquien Villepin qu’a été reconduit dans ses fonctions à la tête d’Arte l’énarque fabiusien Jérôme Clément, copain de promo de l’énarque Juppé. A l’heure où s’installe à la présidence de TV5 Monde le très chiraquien François Bonnemain, ex-conseiller com’ de Raffarin. Si ce n’est pas la marque d’un vrai pluralisme...
Délicat tout de même de parler de révolution à la direction générale de France 2. Baudillon, toujours lui, y succède à un ex des cabinets Juppé et surtout Sarko, ancien élève de l’école que vous devinez, Christopher Baldelli, un garçon au demeurant susceptible d’enthousiasme. Il l’a prouvé en acquérant par exemple la série de 60 minifilms qui, diffusés peu avant le « jité » de 20 heures, retraçaient les 60 jours de préparation de Johnny au grand show spécial de ses 60 ans. En voilà une idée qu’elle était bonne : le show lui-même était programmé par la grande chaîne rivale, TF1 ! « Nous avons eu un coup de cœur », explique Baldelli au Monde. Si on veut... Elle-même fille du producteur de Johnny, la productrice Isabelle Camus avait incidemment suggéré que France 2 gagnerait à acheter le feuilleton Johnny si elle voulait bénéficier de la suite d’ « Un gars, une fille » (avec Jean Dujardin et Alexandra Lamy). Plus roué qu’un techno, on trouve. Et assez vite, dans l’audiovisuel.
On allait oublier : un seul directeur général de France-Télévisions a survécu à l’ère Tessier : François Guilbeau, collaborateur naguère de Gouyou à France 3, qui depuis deux ans dirige RFO [3], service public de l’outre-mer. Non que le sujet soit exactement sa spécialité. En 2004, dans cet univers de poètes et d’esprits indépendants, il était le seul candidat au poste qui avait l’agrément de l’Elysée...

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