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Internet

Ras-le-bol de la net politique !

par Julien Pain

Ces derniers mois, les articles sur la « webpolitique » se sont multipliés. De l’utilisation du réseau par les hommes politiques à l’influence du « buzz » Internet sur la campagne présidentielle, ça change des habituels marronniers de la période préélectorale. Et puis c’est à la mode...

Alors que tout le monde ne jure que par le "Web 2.0", les poncifs s’accumulent sur les pouvoirs magiques d’Internet. Cet engouement pour les nouvelles technologies rappelle étrangement la folie du premier boom de l’Internet, en 2000, quand investisseurs et journalistes n’avaient d’yeux que pour la Net économie. Puis est venu le krach... et tout ce petit monde s’en est retourné investir dans le béton et les voitures au cri de "Je vous l’avais bien dit !". Sorti du dédain ou de l’idolâtrie si communs lorsqu’on parle d’Internet, que peut-on dire de l’influence de ce nouveau média sur la politique française ?

Tout d’abord, qu’Internet a connu un tel essor qu’il est désormais incontournable dans le cadre d’une stratégie de communication politique. Les chiffres sont éloquents. La France compte aujourd’hui 26 millions d’internautes, soit 10 millions de plus que lors de la présidentielle 2002. 32% d’entre eux affirment avoir consulté le blog d’un homme politique dans les derniers mois (source Opinionway). Mieux : une étude vient de montrer que, depuis cette année, les Européens s’informent plus sur la Toile que dans la presse (source Jupiter Research). Résultat, les hommes politiques se ruent à l’assaut du Net. Chacun y va de son blog, de son Wiki et autre gadget technologique. Il faut montrer qu’on est dans le coup et séduire ces millions d’internautes qui peuvent faire pencher la balance lors de l’élection.

Les candidats aux primaires du PS se sont tous trois saisis de la question, chacun mettant en avant sur son site Internet sa personnalité et son style de communication. Dominique Strauss-Khan est l’un des premiers à avoir lancé son blog, qui est aujourd’hui l’un des mieux référencés par les moteurs de recherche. Tapez par exemple "blog PS" dans Google : c’est lui qui arrive en tête des résultats, devant le blog officiel du Parti socialiste. Grâce à cet outil, DSK affirme avoir créé un contact direct avec ses militants. Le nombre de commentaires sur son blog, plus de 160 par article, semble lui donner raison.

Laurent Fabius a démarré plus tard et sa vision du Net reste encore très classique : "Je parle, vous m’écoutez."Pour être dans le coup, c’est toutefois l’un des premiers à s’être lancé dans le podcasting. Ses concurrents ont rapidement suivi. DSK a ainsi lancé fin octobre sa propre "WebTV". Et Ségolène Royal fait la promo de "Segolène vidéo", un site qui, quoique fait de bric et de broc, lui permet d’affirmer qu’elle aussi maîtrise le "Web 2.0"... Parmi les candidats socialistes, c’est néanmoins la stratégie Internet de l’élue du Poitou-Charentes qui s’avère la plus imaginative. Son site, "Désirs d’avenir", est à l’image de sa campagne : il affiche sa volonté d’être proche des gens et de les écouter.

Julien Bézille, chef de projet Internet au PS, reconnaît que son parti a démarré en retard par rapport à l’UMP. Il se félicite toutefois de la campagne d’adhésion lancée cette année : 80% des nouveaux inscrits ont été recrutés sur le Net. Tout en reconnaissant que, dans de nombreux cas, c’est par téléphone que les sympathisants effectuaient leur demande, les sections locales se chargeant de remplir les formulaires sur Internet... Le Monsieur Internet du PS explique que, selon lui, "ce sont les élus locaux qui ont fait les meilleures choses". Il cite l’exemple de Christophe Grébert, dont le blog suit pas à pas l’activité de la mairie UMP de Puteaux, tenue par la famille Ceccaldi-Raynaud. Son travail de fourmi- il épluche les comptes de la ville et les comptes rendus des conseils municipaux- est selon Julien Bézille une "bouffée d’air pour la démocratie locale". En revanche, il apprécie nettement moins la stratégie "très agressive"de l’UMP sur Internet...

Car les stratèges en communication politique sur le Réseau sont d’abord venus de droite. Le parti de Nicolas Sarkozy a été le premier à débloquer des sommes importantes, plus de 40% de son budget total de communication, affirme-t-il, pour accroître sa présence sur le Web. Il a multiplié les initiatives, cherchant à occuper le terrain rapidement, parfois de manière très intrusive. En septembre 2005, l’UMP a par exemple lancé une vaste campagne d’e-mailing. 300000 personnes ont ainsi reçu des courriels signés de Nicolas Sarkozy. Cette campagne a déclenché un tollé parmi les sympathisants de gauche, qui considéraient ces e-mails non sollicités comme une intrusion dans leur messagerie personnelle. Certains ont porté plainte, et Libération a même lancé une pétition pour protester contre cette pratique. L’organisme qui réglemente en France l’utilisation de ces bases de données commerciales, la CNIL, a tranché en octobre 2006 : ce type d’e-mail ne pourra désormais être envoyé qu’aux internautes qui ont expressément accepté, lors de leur inscription sur un site, de recevoir de la communication politique. Pour Arnaud Dassier, consultant en netpolitique qui est à l’origine de la campagne, "on écrase une mouche avec un pilon. Ces campagnes d’e-mailing représentaient une goutte d’eau au regard du spam que l’on reçoit tous les jours. C’est symptomatique d’une France où l’on privilégie la régulation à la liberté !".

L’UMP veut avant tout créer du "buzz", du bruit sur la Toile, quitte à déclencher des réactions négatives. Ce "buzz" est d’autant plus intéressant qu’il n’est pas comptabilisé par le CSA dans le temps de parole des candidats. Le parti gaulliste travaille aujourd’hui dans toutes les directions : création d’une plate-forme de blogs pour ses adhérents, diffusion de podcasts, outil de vote en ligne sur son programme, etc. Il a même été le premier à acheter des liens sponsorisés sur Google. Ainsi, pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005, un internaute qui tapait "voiture brûlée" dans le moteur de recherche se voyait afficher un lien vers le site de l’UMP. Les partisans de Nicolas Sarkozy avaient poussé la ruse jusqu’à payer pour que leur site apparaisse lorsqu’on tapait les noms des leaders du PS...

Cette passion pour les outils de mobilisation sur Internet est née aux États-Unis. Et lorsque les responsables de stratégies Internet, de droite comme de gauche, sont interrogés sur l’efficacité de leur travail, c’est outre-Atlantique qu’ils vont chercher leurs mentors. Un exemple est sur toutes les lèvres : la campagne d’Howard Dean pour les primaires démocrates, en 2003. Alors gouverneur du petit État du Vermont, parfait inconnu sur le plan national, Dean avait créé la surprise en levant 7,5 millions de dollars (6 millions d’euros) en trois mois, grâce à une campagne en ligne. En s’appuyant habilement sur des sites communautaires et en concentrant son message sur quelques axes forts de communication, il était devenu en peu de temps un challenger sérieux pour John Kerry. Au bout du compte, Howard Dean a perdu les primaires. Mais, parti sans une once de notoriété et avec très peu de soutien politique, il s’est aujourd’hui octroyé la place de président du Comité national démocrate, l’organe de direction de son parti. Tous les candidats à la présidentielle française rêvent de suivre l’exemple du sénateur américain. Est-ce possible ? Non. Tout d’abord parce que, même si le taux de connexion à Internet a largement progressé dans l’Hexagone ces dernières années, nous sommes encore en retard sur le plan des usages. Les gigantesques communautés d’internautes américains, comme Meetup ou Myspace, sur lesquelles peuvent surfer les hommes politiques américains, sont encore embryonnaires en France. Ensuite, la principale réussite de la campagne d’Howard Dean fut sa levée de fonds. Or, si les citoyens américains sont habitués à soutenir financièrement les partis, c’est beaucoup moins courant en France. L’UMP s’y essaie, mais n’a récolté qu’une centaine de milliers d’euros : très peu comparé aux quelque 300000 euros engloutis chaque année dans la communication sur Internet.

Plus généralement, le Réseau n’est pas encore un média de masse. Internet permet de toucher des niches, de cibler des segments de la population, mais rien ne remplace la télévision lorsqu’il s’agit de toucher l’ensemble des citoyens français. Selon Thierry Vedel, chercheur au CNRS et spécialiste des nouvelles technologies, seuls 15 à 20% des électeurs iront chercher des informations politiques sur la Toile durant la campagne présidentielle. Alors que 75% des Français regardent un journal télévisé... D’autant que les internautes ne représentent qu’une tranche limitée de la population : plutôt jeune, éduquée et urbaine. Le Web peut, en revanche, servir aux hommes politiques à activer leur réseau de militants, à susciter des événements. Les manifestations anti-CPE, principalement organisées par e-mail ou sur des sites Web, ont démontré que le Réseau était un outil peu coûteux et efficace pour mobiliser des militants. Les républicains américains maîtrisent particulièrement ces techniques de marketing politique. Ils ont notamment bâti des bases de données extrêmement détaillées sur leurs compatriotes. Ils connaîtraient jusqu’aux livres achetés et la marque de dentifrice des internautes présents sur leurs listings. Le Parti républicain est ainsi capable de cibler les indécis dans le cadre d’une élection locale. Ils vont jusqu’à leur envoyer des e-mails nominatifs et personnalisés pour les amener aux urnes.

C’est ce type d’action qui peut être efficace sur Internet. Y faire passer un message aussi massivement qu’à la télévision est plus difficile. Car dans la blogosphère française, il n’existe pas encore de voix dominantes. Le débat est morcelé, personne ne peut prétendre le conduire véritablement. Il existerait plus de 3 millions de blogs, sans compter les skyblogs, selon Nicolas Vanbremeersch, responsable du blog politique "Versac". Les blogueurs "stars", comme Loïc le Meur, en sont encore à 100000 visiteurs uniques par mois. Une goutte d’eau dans l’univers de la communication politique. Pour Stanislas Magniant, fondateur d’un site référence en matière de webpolitique, "Internet a d’abord un rôle destructeur. On ne peut pas gagner une élection sur le Net, mais on peut la perdre. Une mauvaise rumeur qui se propage, une vidéo assassine qui circule peuvent tuer la popularité d’un candidat". Certains ont tenté de jouer ce mauvais tour à Ségolène Royal...

Quelle est alors la bonne stratégie pour un candidat ? En premier lieu, occuper le terrain, être présent sur le plus de sites et de forums possible. Aller chercher au-delà de la base de militants que l’on fédère. Dans ce domaine, Nicolas Sarkozy a tenté un coup qui pourrait s’avérer fondateur d’un autre mode d’utilisation du Web. En novembre 2005, au moment de la crise des banlieues, le cinéaste Mathieu Kassovitz avait porté sur son blog une attaque virulente à l’encontre du ministre de l’Intérieur. Ce dernier était alors venu y répondre directement, par le biais des commentaires, déclenchant par la suite une avalanche de réactions. Christophe Ginisty, blogueur et responsable d’une agence de relations presse, résume bien cette démarche : "La plupart des politiques se servent du Net sans en exploiter le potentiel. Ils lancent leurs messages sur leurs propres canaux de diffusion, mais ne sortent pas de leur pré carré. Ils négligent les commentaires, qui sont pourtant l’ADN de la blogosphère. C’est en allant commenter chez leurs adversaires qu’ils gagneront en influence."

La présidentielle 2007 ne se gagnera pas sur Internet, car les hommes politiques sont encore loin de maîtriser les effets complexes de cet outil. L’idée de génie d’Howard Dean fut d’utiliser des outils communautaires commerciaux - plus investis par des fans de Star Warsque par des militants politiques... - pour organiser sa campagne et relayer son discours. Les partis français peinent à adopter cette méthode et se concentrent plutôt sur la multiplication de leurs propres supports (leur podcast, leur webtv, leur blog, etc.). Or ce type de communication verticale reste peu efficace pour mobiliser en masse les internautes. Question d’incompétence ? Pas si sûr. Peut-être que les candidats français ont conscience qu’adopter la démarche du sénateur américain implique forcément une perte de contrôle sur leur discours politique. Si les internautes investissent véritablement dans une campagne, hors parti, il est probable qu’ils mettent également la main sur son déroulement et son programme. À trop surfer sur la vague Internet, les hommes politiques risquent de suivre les internautes plus que de les diriger. Ce serait alors la porte ouverte à une démocratie d’opinion, où l’avis du plus grand nombre prime toujours, même s’il est aveugle. Et le jour où Internet décidera du sort d’une présidentielle, peut-être regretterons-nous le temps de l’ORTF...


 
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