D’une image à l’autre, comme un feu follet affolé, une guirlande qui se consume : des mains et des yeux. C’est ce qu’on voit lorsqu’il devient insupportable de regarder le reste, tout ce qui, dans le champ des photographies « sur le terrain », est souvent pire que ce que l’on conjecture hors champ : la mondialisation de la guerre sur la terre des plus pauvres, l’internationalisation de ses plaies sur le corps des plus démunis.
Ces mains sont celles du désespoir lorsqu’un homme montre au sol l’impact d’une bombe. Ces yeux sont ceux de l’hébétude, par-delà l’horreur de ce qu’ils ont subi, quand ils émergent d’un bricolage de pansements ; par-delà la tristesse lorsqu’on imagine ce qu’ils ont vu, y compris l’inimaginable des génocides « modernes » où le frère de misère tue son frère de détresse. Le genre humain est un drôle de genre, de moins en moins fréquentable. Et si l’on pleure à certaines de ces images, ce sont des larmes qui excèdent la compassion ou le terrible soulagement d’être ému un instant, juste avant de tout oublier. On pleure à la faillite du bonheur possible, à la débâcle des utopies généreuses.
Mais ces yeux et ces mains meurtris disent heureusement autre chose. Qu’il est toujours possible, même englouti dans la peine, même submergé par la tristesse, de faire un geste, de regarder les choses en face. C’est une théorie de mains hospitalières qui s’affairent autour du corps d’un petit enfant mortellement blessé, comme pour lui assurer une nouvelle nativité. C’est la caresse d’une main d’homme sur le menton d’une femme dont la tête semble ne plus pouvoir tenir toute seule en équilibre, tant elle est lourde de chagrins insurmontables.
La plupart des photographies de guerre sont en noir et blanc. Comme pour amadouer leur violence et la colère qu’elles peuvent inspirer. Mais le noir et blanc a une vertu plus encourageante. L’accoutumance aux épouvantes du monde œuvre majoritairement en couleurs, c’est-à-dire à la télévision à l’heure de n’importe quel journal télévisé. Dès lors, le noir et blanc photographique, bien loin de « déréaliser » le réel, de le démoder, lui donne au contraire une consistance, une épaisseur, une actualité qui obligent à s’y intéresser attentivement. C’est par cet effort nécessaire d’acuité que ces images immobiles nous mobilisent. Donnent l’envie d’agir, ensemble, vraiment, dès à présent.

Revue Médias















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