Joël Roman, rédacteur en chef de la revue Esprit, s’est retrouvé à son corps défendant partie prenante dans un fait divers : en juillet 1988, son frère, Richard, a été accusé du viol et du meurtre d’une petite fille, Céline, et incarcéré quatre ans durant. Victime d’une succession d’erreurs et de manipulations de témoignages, il a finalement bénéficié d’un non-lieu, avant d’être acquitté en 1992. Joël Roman revient sur les aspects médiatiques de cette affaire.
Régulièrement, on assiste à des emballements médiatiques à partir d’un fait divers. Le cas de « l’affaire Richard Roman » n’a pas échappé à cette fatalité. Comment l’expliquez-vous ?
Plusieurs facteurs permettent d’expliquer ce phénomène. Le premier, c’est qu’un événement de cette nature crée une sorte d’appel d’air médiatique. Surtout s’il se produit dans une période estivale pauvre en actualité. D’un seul coup, une dizaine de journalistes se retrouvent dans un petit village, fréquentent le même restaurant, le même hôtel et passent leur journée à chercher des informations sur un fait divers particulièrement scabreux. Il y a alors un phénomène d’excitation, d’auto-intoxication, de compétition et de rumeurs. Une situation assez comparable à ce que peuvent vivre les correspondants de guerre quand ils sont ensemble dans les mêmes hôtels à échanger les mêmes informations.
Le deuxième facteur d’emballement dans ce qu’on a appelé « l’affaire Roman » tient au fait qu’en cette saison d’été, les rédacteurs en chef ou les chefs de service étaient pour beaucoup en vacances. L’encadrement, moins professionnel, pouvait se laisser aller plus aisément aux dérapages. On a aussi dépêché sur place beaucoup de quasi-débutants moins capables de recul. Cela dit, des journalistes chevronnés se sont aussi laissés aller aux mêmes facilités que les plus jeunes. Je souligne également l’effet « d’autolégitimité » entretenu par les médias. A un certain moment, chaque article apportait un élément supplémentaire à charge, chaque article avait pour fonction de légitimer les autres articles, le travail de l’ensemble des journalistes.
« Une victime, même de bonne foi, peut ne pas dire la vérité. »
Que pensez-vous du « suivisme » de la plupart des médias ?
J’avoue avoir découvert à cette occasion le mode de fonctionnement de nombreux journalistes et de nombreux médias. Globalement, la notion d’enquête se limitait le plus souvent à reprendre les propos de ceux qui menaient l’instruction et les investigations. Parfois même, des journalistes ont inventé et suscité des témoignages !
En outre, il est évident que la victime crée de l’empathie et que le coupable probable n’entraîne pas le même sentiment. Mais justement, le rôle de la presse c’est de dépasser cette réaction naturelle. Une victime, même de bonne foi, peut ne pas dire la vérité.
Il faut cependant rappeler que ce dérapage médiatique n’a d’abord été rendu possible que parce que la justice a failli : ce sont les « élucubrations » du procureur chargé de l’enquête, comme il les a lui-même qualifiées, qui ont stimulé la presse.
En même temps, d’autres journalistes ont refusé de reprendre purement et simplement les thèses officielles, dont parfois des titres à la réputation peu flatteuse comme Le Nouveau Détective.
Oui. Il faut dire que seule la presse écrite a pu et su produire des analyses allant à rebours de la thèse officielle de la justice. Mais dans un premier temps, seul Lionel Duroy de L’Evénement du jeudi a fait l’effort d’une contre-enquête. Il s’est rendu sur place et a fait le déplacement en voiture, il a chronométré les différentes phases. Il a vu que la thèse accusant Richard ne tenait pas la route. Le journaliste m’a dit plus tard qu’à l’origine, il avait un préjugé défavorable. J’avais fait le même travail de recoupement, pour arriver à la même conclusion. Cela dit, Lionel Duroy fut très courageux de publier cette enquête car il allait à l’encontre de ses collègues. Même au sein de son journal, il a eu du mal à faire accepter son travail. Ensuite, Le Nouveau Détective a, lui aussi, fait une analyse qui remettait en question la thèse officielle. C’est seulement au cours du procès, lorsqu’apparaîtront les failles et les manipulations de l’instruction, que la plupart des journaux vont découvrir le dossier et la réalité des faits. Et, même à ce moment-là, certains refuseront la réalité ! La plupart des journalistes ont changé de position sans le dire, passant par pertes et profits leurs errances antérieures. Il n’y a eu aucune autocritique. C’est d’ailleurs une réalité plus générale : la presse est souvent incapable de se remettre en cause.
Tout de même, vous faites peu de cas des débats internes de la profession, de ses remises en cause comme au moment du faux charnier de Timisoara, de la publication de sondages attestant la perte de crédibilité de la presse...
La presse s’interroge quand elle fait visiblement face à une entreprise de manipulation, comme dans le cas de Timisoara. C’est une réaction face à un élément extérieur. Elle ne se remet pas en cause sur ses pratiques ordinaires. Elle ne revient pas après coup sur le traitement de l’information. Sauf exception.
On voit pourtant apparaître des chartes déontologiques, des médiateurs, ...
C’est vrai et des affaires comme celle dont nous parlons ont entraîné quelques évolutions. Mais elles restent réduites et de peu de poids. En fait, c’est du côté de la législation que les choses ont le plus évolué, avec en particulier un renforcement de la présomption d’innocence et du droit à l’image. Je crois par exemple que l’interdiction de photographier une personne dans une situation dégradante, comme d’être menottée, est un réel progrès.
« Le public consomme ce qu’on lui donne. On ne peut pas dire qu’il a les médias qu’il mérite car nous sommes là dans le primat de l’offre. »
On peut aussi le voir comme une manière de protéger certaines personnalités.
Ce n’est pas impossible mais je retrouve là un discours fréquent de la part des médias qui crient à l’impossibilité de travailler, privilégiant le droit de la presse sur celui de la liberté individuelle. Or, la démocratie c’est d’abord le droit de la liberté individuelle, le droit à la dignité. Ce qui ne doit en rien empêcher les médias de faire leur travail.
On peut quand même y voir une façon de protéger les puissants. Mais les puissants ont droit comme les autres au respect de leur vie privée. Évidemment, cette protection doit s’arrêter au moment où elle protégerait des actions délictueuses.
Vous ne pouvez pas non plus passer sous silence le développement des droits de réponse et la multiplication des procès en diffamation.
Vous avez raison, mais je noterai d’abord que cela concerne seulement la presse écrite. Dans le secteur de l’audiovisuel, la seule parade, c’est d’attendre qu’une affaire chasse l’autre, c’est de compter sur l’oubli. Ce qui est malgré tout assez maigre. Par ailleurs, il n’est pas neutre de noter que le droit de réponse est le plus souvent accordé en fonction du pouvoir de celui qui le demande. De même d’ailleurs que les procédures judiciaires engagées pour diffamation sont plutôt le fait de ceux qui maîtrisent les règles du système.
Le public joue aussi sa partition...
Le public consomme ce qu’on lui donne. On ne peut pas dire qu’il a les médias qu’il mérite car nous sommes là dans le primat de l’offre. Ce sont les médias qui proposent les contenus. Certes, l’opinion ne va pas spontanément vers le plus difficile, le plus exigeant, mais cela ne veut pas non plus dire qu’elle va spontanément vers le pire. Je ne crois pas que l’opinion soit dupe. Le public est très versatile : ce sont souvent les mêmes qui regardent des émissions et qui les critiquent. Faire porter la responsabilité sur le public me paraît être un argument très paresseux. Les médias sont responsables des contenus diffusés, des informations émises. C’est à eux de recouper et de vérifier les informations. C’est leur fonction, leur rôle. Le travail journalistique ne se limite pas à être une simple plaque photographique, à être un porte-voix. En outre, ce type d’arguments relève des prédictions autoréalisatrices. Prenez l’exemple de la couverture des élections européennes : les grands médias n’en parlent pas, ou peu, au prétexte que cela n’intéresse pas, et bien entendu, comme cela n’a pas été évoqué, l’abstention est au rendez-vous et vient confirmer le pronostic.
Selon vous, les médias sont souvent à côté de la plaque ?
Ils amplifient ou minorent selon des critères qui ne sont pas nécessairement ceux de l’importance réelle des événements. Prenons l’exemple du voile. Les jeunes filles concernées sont une infime minorité et bien souvent il ne s’agit que d’une question liée à l’adolescence. En Seine-Saint-Denis, l’un des départements de France les plus sensibles à ce problème, la médiatrice a recensé moins de dix cas dans l’année 2003. Or, des lobbies désireux de faire passer une loi ont détourné ces quelques cas pour en faire une affaire nationale. Ils ont construit une actualité et organisé par la suite un battage médiatique faisant pression sur les autorités politiques qui, réticentes à l’origine, ont fini par se laisser entraîner dans une logique démagogique. Et la presse, à quelques exceptions près, n’a pas su relativiser cette question, enquêter pour savoir combien de personnes étaient réellement concernées, pour montrer qui était à l’origine de la surenchère. Autre exemple : le mariage homosexuel. Un responsable politique croit utile de prendre position à ce propos, et la presse multiplie toutes affaires cessantes les sujets, les témoignages... Chaque personnalité politique se sent obligée de donner son avis. Cela finit par produire une sorte de débat assez artificiel, en décalage à la fois par rapport aux attentes de l’opinion et aux problèmes politiques de l’heure.
« Le droit de réponse est le plus souvent accordé en fonction du pouvoir de celui qui le demande. »
Seriez-vous favorable à l’instauration d’une sorte d’autorité pour prévenir les dérapages ?
Non, par nature, je ne suis pas très favorable aux Ordres de toute sorte. Je crois aussi que les médias sont obligés de prendre en compte différentes contraintes liées à la production de l’information, liées à la compétition entre les différents supports. Mais il peut y avoir un travail de fond mené par les médias au sein de leur rédaction pour mettre en place des procédures, des chartes comme il en existe à Ouest-France, au Monde, à Libération...
On peut souhaiter que la presse applique une sorte de principe de précaution avant de monter en épingle un événement. Il ne faut pas confondre obligation d’informer et obsession du scoop qui peut entraîner mensonges et mise en cause injustifiée de personnes ou d’institutions.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Joël Roman.

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