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Décryptage

Robert Fisk, la perle du journalisme

par Taoufik Ben Brik

Depuis maintenant trois ans, on avait perdu la trace de Taoufik Ben Brik. Celui qui fut la bête noire du régime tunisien revient sur le devant de la scène après une longue maladie. Avec la même écriture flamboyante. Un talent intact. Et toujours l’autocrate de Carthage en ligne de mire...

La télé me bouffe la nuit. Je vois un bout de film, trois minutes d’info et je m’endors sur le canapé. Je me crée mes handicaps, mes haies pour ne pas lire. Je ne lis même pas les journaux. Alors que tu as chez toi des journalistes, ces poètes de l’éphémère qui te font découvrir des contrées qui n’ont jamais existé, l’inouï et des vérités à jeter aux orties. Le journalisme est un art éphémère. C’est ainsi que je l’entendais et, bien sûr, je le vivais. Tout article était pour moi de l’histoire passée dont on pouvait se resservir pour le présent mais qui n’était pas fait pour perdurer. J’étais heureux de voir mes articles servir d’emballage chez les bouchers, le lendemain de leur publication.

Le métier n’est pas libre. Mais il y a des journalistes libres. Comment y parviennent-ils ? On peut être juste dix fois, cent fois, mais toute une vie ? Il doit y avoir un secret.

Qui peut rester juste, père ? Celui qui écrit que le sionisme, comme le zapatisme, est un mouvement de libération ? Libération contre qui ? Contre l’autochtone ? C’est débile ! C’est fort ! Je n’ai pas osé leur dire que je ne suis pas d’accord. Ils m’auraient foutu dehors.

« Comment fait Robert Fisk pour écrire toujours selon la conscience, alors que se défroquer est la règle ? »

Mes justiciers, Ali, professent d’étranges idéologies où se mélangent des influences nietzschéennes, le Barbier de Séville, le style de JMG Le Clézio, Guy Debord et Dashiell Hammett. Des enfants de la balle. Un juste, lorsqu’il écrit, n’a de comptes à rendre à personne. Il peut être proxénète, contrebandier ou crapule. Mais devant l’écriture, jamais. Il ne soupèse pas. Il ne marchande pas. C’est à prendre ou à laisser. C’est la seule distinction à laquelle il tient. C’est un acte de naissance. Certains croient que ce qu’ils amassent dans leur buanderie est écrire, alors que ce ne sont que des vieilleries, de la fripe et de la quincaillerie. C’est les « Tuis » de Brecht, ces intellectuels blanchisseurs de l’ignominie. De quat’sous. Seul le juste vise juste. Avec des petites touches, du coton imbibé, il prend tout son temps pour ne pas finir sa mosaïque. Et s’il sent qu’il va succomber à la tentation, il arrache les pages comme le loup arrache sa patte ensanglantée. Sans hésiter. Rimbaud a enterré la poésie alors qu’elle était vive.

Comment fait Robert Fisk, ce journaliste très british, pour écrire toujours selon sa conscience sur des questions déchirantes (palestiniennes, afghanes, algériennes), alors que se défroquer est la règle ? Comment peut-on se maintenir aussi longtemps sur la corde raide ? La témérité ? Le plaisir du renard d’avoir toute la meute sur ses traces ? Comme il écrit bien, décrit bien, rapporte bien ! C’est le plus grand journaliste de tous les temps. Ses phrases, ses images, sa musique, son film. La facilité avec laquelle il cajole sa phrase, attaque et fait chuter son enquête te désarme. Où est-ce qu’il trouve ses phrases pleines :

« L’horreur. Dans toute son obscurité. Une main coupée sur une porte en métal, un bourbier de sang et de terre au milieu de la route, des morceaux de cervelle humaine éparpillés à l’intérieur d’un garage, les restes carbonisés d’une mère irakienne et de ses trois jeunes enfants dans la carcasse encore fumante de leur voiture. Un homme, encore choqué par la vision de ces corps sans tête, ne pouvait prononcer que deux mots : “Rugissement”, “Flash”, répétait-il machinalement, et il fermait les yeux si fort que tous les muscles de son visage se plissaient. Grâce au témoignage des survivants, les morts ont repris leur identité. Il y avait le commerçant de la boutique d’électricité tué derrière son comptoir. Le même missile a déchiqueté deux employés, Ta’ar et Sermed, ainsi que le concierge de l’immeuble, là. Et puis la jeune fille du bureau des réservations qui avait essayé de fuir, et le chauffeur de camion qui était à deux pas du point d’impact et le mendiant qui venait juste de sortir dans la rue au moment où les missiles ont déchiré l’épais manteau de sable pour le tuer. »

Moi, Ali, je peine pour confectionner un petit billet. Je dois trimer comme un Sénégalais pour pondre un papier. On me demande toujours de le revigorer, de le rendre plus vivant, moins linéaire. Du palpable. Il y a les os, il manque la viande, les bons morceaux, la habra.

Robert Fisk est né journaliste et mourra journaliste. Si on lui pose la question : « Tu ferais quoi si tu n’étais pas journaliste ? » : « Journaliste », dira-t-il avec son sourire songeur et son regard rusé.

Sûr, je ne mourrai pas journaliste. Je serai gangster, peut-être cireur ou vendeur de tendresse et de tresses.

Ça vaudrait la peine de faire carrière, Ali, si j’étais parmi les cent Pulitzer. Je ne suis pas une perle noire. Des « comme moi », il y en a des bataillons. Je suis comme ces étoiles filantes qui ont fait parler d’elles, à cause d’un malheureux brûlot qui leur a valu des tonnes de prix symboliques. Je ne suis plus en état de faire le terrain, de passer une dizaine de nuits sur la route, dans un village pourri, loin de mon coussin. Laisser parler les gens, être sur place, n’est plus de mon âge. Je l’ai fait il y a vingt ans. À 40 ans, je suis bon pour être chroniqueur, billettiste. Quelqu’un qui pense. Raskolnikov. De moi, Ali, on dira : « C’est Robert Fisk, le talent en moins. »

Taoufik Ben Brik est écrivain. Dernier ouvrage paru : « The Plagieur » aux éditions Exils, mars 2004.


 
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