Vous avez souvent été mis sur la sellette à l’époque de « l’affaire Elf » et les procès qui ont suivi. Après tout ce que l’on a dit de vous, lisez-vous toujours la presse ?
Oui, même si je ne mets pas tout le monde sur le même plan...
Il y a des journaux, des émissions que vous ne regardez plus ?
Quand on est un homme public, quand on reprend des activités professionnelles, on est obligé de se tenir au courant. Pour tout vous dire, je ne cours pas après certains. J’ai quelque tendance à zapper quand je vois sur LCI un certain visage avec des moustaches noires... Manifestement, je ne suis pas le seul si j’en juge de sa cote de popularité actuelle et de son audience à la baisse. [N.D.L.R. : Roland Dumas fait ici allusion à Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, chroniqueur sur LCI, avec qui il a eu autrefois des démêlés.]
Vous êtes-vous réjoui de ce qui lui est advenu ?
Non, je ne me réjouis jamais du malheur des gens. Même quand ce sont des adversaires. De ce côté-là, j’ai une bonne nature. Entendons-nous, je ne dirai pas non plus que j’ai pleuré. Mais c’est ainsi. Quand on a fait comme moi une carrière d’avocat, doublée d’une carrière politique, on sait que les coups vont tomber et les quolibets pleuvoir. Mieux vaut ne pas être trop fragile.
Vous avez écrit à propos du Monde, qui ne vous a jamais épargné, qu’il était tombé aux mains de fanatiques et de marchands. L’un d’entre eux n’est plus là. Qui reste-t-il du fanatique ou du marchand ?
Il faut attendre le résultat de l’épuration qui s’y produit. Pour l’instant ce n’est pas mal parti... Mais plus sérieusement, je pense que cette aventure traduit une véritable crise de la presse qui ne cesse de m’intriguer. Une crise qui ne sévit pas dans tous les pays de la même façon, et qui épargne relativement la presse de province. En Grande-Bretagne comme en Espagne, les journaux sont florissants. Non, il y a une crise intrinsèque de la presse parisienne, et surtout de la presse d’opinion, de la presse d’envergure. Les causes en sont multiples.
A quoi pensez-vous ?
Il y a d’abord eu un relâchement de l’autodiscipline, un abandon par les journalistes d’un certain nombre de principes qui ont fait la grandeur de la presse française. La recherche systématique de la clientèle. C’est pour cela que j’ai parlé du Monde des marchands. Ajoutez à cela des méthodes contestables. On n’est plus du tout en présence d’un journalisme sérieux, profond, réfléchi et prudent, caricaturé par le fameux précepte de Beuve-Méry « Faites emmerdant ». On est passé à un pseudo-journalisme d’investigation qui est en fait un journalisme de combat. Il ne faut dès lors plus s’étonner d’une certaine désaffection du lectorat. Il y a également, bien sûr, des causes économiques, mais je suis persuadé que la cause majeure de la crise de la presse est le manque de respect de la déontologie, un manque de réflexion sur ce que doit être la presse.
La façon dont un certain nombre de journaux vous ont traité est révélatrice de ce « relâchement » ?
Oui, cela entre en ligne de compte. Prenons deux journaux, celui du matin, Le Figaro, et celui du soir, Le Monde. Dans le second, j’ai été attaqué systématiquement. J’ai même relevé dans mon livre « L’épreuve, les preuves » l’occurrence des articles. Sur 138 traitant de l’affaire Elf, 119 me concernaient. Les autres abordaient des problèmes aussi minces que les sommes fabuleuses évaporées dans la nature, le rôle de M. Sirven, la connaissance de ce système par des hommes et des femmes politiques de tous bords... En revanche, dans Le Figaro, est paru en 1998 un éditorial de M. Yves de Chaisemartin - un homme que je ne connaissais pas - qui s’intitulait « Lynchage » et stigmatisait l’opprobre dont j’étais victime. Ce qui n’empêchait pas une conclusion sans complaisance : « Que M. Dumas prenne garde, s’il est condamné, il nous trouvera en face de lui. » Deux journaux, deux attitudes. Un autre exemple, Le Monde a un jour affirmé qu’en tant que président du Conseil constitutionnel, la décision rendue concernant l’immunité du président de la République équivalait à un accord secret et à un renvoi d’ascenseur entre lui et moi pour nous mettre à l’abri de la justice. J’ai porté plainte, Le Monde a été condamné. Il m’a fallu six mois pour obtenir que la condamnation soit publiée dans leurs colonnes, comme le prévoyait l’arrêt. Et encore, soigneusement cachée dans les pages intérieures. Ce n’est pas un comportement loyal.
A quoi attribuez-vous ce que vous jugez comme un harcèlement ?
Je devais représenter la fidélité à un homme qu’ils haïssaient, symboliser l’attachement à Mitterrand. Je pense que quelques-uns à l’intérieur d’un journal par ailleurs estimable s’attaquaient à l’héritier d’une époque. J’ai essuyé les plâtres pour tout le monde.
Pensez-vous sincèrement qu’une expérience personnelle, même éprouvante, puisse permettre de conclure à l’existence d’un système ?
Non, sauf quand les événements se répètent. Et ils se sont répétés. Je crois qu’il existe aujourd’hui une collusion entre le pouvoir des magistrats et celui des journalistes. Ils ont parfois des intérêts communs. Quand on me raconte que des journalistes, dits d’investigation, font des enquêtes « sérieuses » alors qu’ils travaillent en robe de chambre et en pantoufles et téléphonent aux juges d’instruction ou aux policiers pour obtenir des procès-verbaux, cela me fait rire ! Mais c’est à la mode... C’est une déperdition de la qualité de la profession. J’ai beaucoup de respect pour les journalistes - j’en ai défendu beaucoup, notamment lors des grandes charrettes de licenciements de l’ORTF à la fin des années 60 - mais pour ceux qui s’engagent, qui vont sur des terrains brûlants ou sur les terres de guerre. Certainement pas pour ceux qui appellent le juge d’instruction après 18h30 parce qu’ils savent qu’il n’y a plus de greffier...
Selon vous, de quand date cette mutation ?
Je l’ai vu naître dans les années 70, lorsque le poison que le général de Gaulle appelait le « m’as-tu-vuisme » s’est insinué dans les milieux judiciaires. On assiste depuis à une sorte d’emballement entre magistrats en mal de publicité et journalistes à la recherche de sensationnel. Les deux finissent par se retrouver.
Le mouvement peut-il s’inverser ?
Dans une surenchère qui demande d’aller plus vite et de frapper plus fort, je ne vois pas comment la presse pourra sortir de ce cercle vicieux sans autodiscipline. Je ne pense pas souhaitable de légiférer à ce propos, car la liberté de la presse est un principe sacré. Mais l’abus entraînant l’abus, des réactions vont se produire. On l’a vu récemment avec la tentation d’aller à la recherche des sources quand Le Point et l’Equipe ont fait l’objet de perquisitions.
N’avez-vous pas l’impression de noircir le tableau ?
Pas du tout ! Considérez les trois grands principes de droit. Le respect de la présomption d’innocence ? Il est bafoué. Le secret de l’instruction ? Foutaise. L’incarcération exceptionnelle ? Ridicule. Et tous les corps y participent. Les juges qui n’arrivent pas à leurs fins utilisent la presse. Et la presse, qui a besoin de renseignements, passe par des magistrats qui ont intérêt à fournir des informations normalement réservées.
« J’ai beaucoup de respect pour les journalistes qui s’engagent...Pas pour ceux qui appellent le juge d’instruction après 18h30 parce qu’ils savent qu’il n’y a plus de greffier. »
On ne peut pas dire que des campagnes de presse calomnieuses soient un fait moderne. Un seul exemple : l’affaire Salengro avant-guerre, ce ministre qui s’était suicidé après avoir été, à tort, traîné dans la boue.
Certes, mais Gringoire était un torchon. « La feuille infâme », disait Léon Blum. Et à cette époque, il existait une différence entre une presse ignoble et la presse noble. Le Monde ce n’était pas ça, tout de même. L’impression que j’ai aujourd’hui, c’est que la seconde emprunte à la première. Comment voulez-vous dans ces conditions que des lecteurs ne s’en détournent pas ?
Vous avez vous-même été journaliste à la fin des années 40.
J’ai effectivement débuté dans une agence de presse, l’Agence économique et financière. J’arrivais tôt le matin et je traduisais ce que l’on appelait alors les « câbles », de courtes dépêches en anglais. Je partageais ce travail avec Pierre Viansson-Ponté et Pierre Charpy. Puis, je repartais à la fac où je terminais mes études de droit. Le propriétaire de l’agence m’avait confié les informations étrangères et singulièrement le Proche-Orient que j’ai retrouvé bien plus tard et dans d’autres circonstances.
Et vous avez été également l’avocat du Canard enchaîné ?
Oui, pendant dix ans. J’ai arrêté en 1983.
Était-ce vous qui ensuite informiez Le Canard à l’issue des séances en Conseil des ministres ?
Non, ce n’était pas moi. Pour une raison toute simple : j’ai débuté ma vie dans la Résistance. Et là j’ai appris la notion de secret et de parole donnée. Ensuite dans ma vie professionnelle d’avocat, j’étais lié par le secret professionnel. Enfin dans ma vie de ministre, je n’ai jamais livré ce que je savais sur la place publique. Mais j’ai vu quelques collègues qui, à peine sortis du Conseil des ministres, appelaient Le Canard.
Vous avez pourtant été obligé de mentir souvent à la presse dans votre fonction ministérielle ?
Non. Ou plus exactement, je ne disais pas toujours tout. Je n’étais pas tenu par une quelconque promesse.
Par exemple ?
A l’occasion de la reconnaissance de la Croatie, dont les conséquences ont été exceptionnellement graves pour l’Europe, nous avions décidé avec mon homologue Genscher, que la France et l’Allemagne l’annonceraient ensemble en décembre. Helmut Kohl a accéléré le pas et l’a annoncé, seul, à brûle-pourpoint, semblant mettre la France devant le fait accompli. J’ai été obligé de me taire et j’ai accepté les blâmes émanant de la presse. Mais je me suis toujours efforcé de ne jamais me mettre en contradiction avec ce que je savais.
Reprendriez-vous à votre compte la formule de François Mitterrand parlant des journalistes lors de la mort de Pierre Bérégovoy et disant : « Ils ont jeté aux chiens l’honneur d’un homme » ?
J’aimais beaucoup Pierre Bérégovoy et j’étais tout près de la tribune où parlait François Mitterrand pour les obsèques de Pierre. Je vous assure qu’il était bouleversé. Le connaissant depuis longtemps, c’est l’une des rares fois où je lui ai vu des larmes aux yeux et perçu de la tragédie dans sa voix. Mais là encore, il ne s’adressait pas à toute la profession. Il ne visait pas seulement les journalistes, mais cette collusion dont nous parlions tout à l’heure. On a su ensuite d’où était venue l’affaire, du cabinet du juge d’instruction d’où sortait Jacques Derogy.
Mais avez-vous pris conscience de l’émotion de la presse ?
L’émotion était partout. Mais permettez-moi d’ajouter que celle des journalistes n’avait pas grand-chose à voir avec celle de la famille et des amis de Pierre Bérégovoy qui voyaient disparaître un homme d’honneur. Et puis après tout, il est bon que, de temps en temps, les choses soient dites avec quelque brutalité.
A propos de dénonciations et d’hommes politiques, qu’avez-vous pensé de l’affaire Baudis ?
J’ai beaucoup souffert pour Dominique Baudis. Ce qui s’est passé était profondément odieux et même, pardonnez-moi l’expression, « cradoque ». C’est une action impardonnable et on se souviendra longtemps du visage de cet homme ravagé par la rumeur perversement colportée.
Vous avez parlé de complot lors de votre mise en cause dans l’affaire Elf. N’était-ce pas outrancier ?
C’est un mot qui vient sur les lèvres trop facilement et c’est même un terme un peu trop noble concernant ce qui a pu se passer. Mais il est vrai que je n’étais pas loin de penser qu’effectivement beaucoup de personnes liées par des intérêts différents se liguaient contre moi.
Est-ce une raison pour justifier les écoutes téléphoniques d’Edwy Plenel ?
Elles obéissaient à d’autres préoccupations dans l’esprit de François Mitterrand.
Y a-t-il aujourd’hui encore un journal que vous lisez avec appétit ?
Toute la presse spécialisée. Je m’intéresse toujours à la politique étrangère, mais aussi à tout ce qui touche à l’art et à l’opéra. Bien sûr, en tant qu’ancien ténor, je lis beaucoup la presse lyrique. Mais je ne suis plus abonné à des journaux. J’étais abonné au Monde autrefois. J’étais également abonné à L’Humanité pour leur rendre service. Je craignais que ce journal ne disparaisse. Je pensais qu’il était nécessaire que cette voix différente demeure et, naturellement, j’avais fait de même au moment du Matin. Depuis que je suis devenu un homme libéré des contraintes professionnelles, je choisis davantage mes lectures. Et mes amis aussi.
A 10 ans, vous vouliez devenir président de la République. Ce sont les médias qui vous en ont empêché ?
Non, c’est le temps. Je me rappelle un déjeuner dans les jardins de l’Elysée. Nous étions quelques-uns dont Jack Lang quand François Mitterrand brusquement s’adressa à moi en disant : « Vous êtes le meilleur pour me succéder, mais l’âge hélas... » Je pense que c’est ce jour-là que Jack Lang, comptant mentalement les années qui nous séparaient, s’est persuadé qu’il pourrait devenir un jour président de la République.
Vous avez beaucoup parlé de la presse écrite. Et la presse télévisuelle ?
Je pense que les Français sont profondément attachés à l’encre et au papier. Ils n’ont pas ce même rapport avec la télévision qui est un instrument de vulgarisation plus diversifié et qui n’a pas les mêmes objectifs. Et quand je parle de presse écrite, je parle de ce que j’appelais la presse noble. Or, qu’en reste-t-il aujourd’hui en France ? Peut-être trois grands quotidiens nationaux et tous battent de l’aile. A qui la faute ?

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