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Accueil du site > La Revue-Médias > n°15 > "Ronger mon os jusqu’au bout."
Radio/Télé

Yves Calvi :

"Ronger mon os jusqu’au bout."

par Jacques Colin

Dans l’univers très consensuel du journalisme de télévision, Yves Calvi a imposé un ton accrocheur qui lui vaut la sympathie et l’estime du public.

TEXTE > Jacques Colin

Le surlendemain de la victoire des Bleus sur les All Blacks, Yves Calvi consacrait « C dans l’air » au rugby. L’émission s’intitulait « Allez, les petits ! ». L’animateur avait revêtu son imposante carrure d’une chemise au jaune éclatant et, pour le profane, il aurait pu passer pour un pilier du XV de France. Face à lui, Denis Tillinac faisait figure de gringalet.

Amateur de rugby, Yves Calvi ? Sans plus. Mais toujours prêt à se laisser emporter par un sujet d’actualité. «  J’ai une conviction absolue, déclare-t-il : sauf si l’on est devenu journaliste pour des raisons partisanes ou pour le pouvoir et l’argent, la qualité première de ce métier, c’est la curiosité. Si on vous apporte, avant une émission, un dossier sur la cueillette des châtaignes en Ardèche et si, après quelques minutes de lecture, vous ne finissez pas par avoir une deuxième personne en vous qui commence à se poser des questions sur les châtaignes, il ne faut pas choisir ce métier. Je suis étonné de rencontrer de jeunes journalistes qui n’ont pas cette curiosité.

J’ai toujours été un gros consommateur de radio et de télé et, globalement, ce que j’y préférais, c’étaient les émissions d’information, les débats politiques, les soirées électorales. Gamin, j’étais très déprimé quand les élections s’arrêtaient, j’avais l’impression que quelque chose se terminait. J’ai adoré les émissions de Pivot et, avant lui, celles de Dumayet. J’ai beaucoup écouté Chancel, Bouteiller, Bellemare, Averty, Philippe Bouvard sur RTL quand il faisait “RTL non-stop”. Il m’est arrivé d’être en retard à Sciences Po parce que j’écou-tais Eve Ruggieri raconter l’histoire de Frank Sinatra et Ava Gardner.

Depuis que je suis petit garçon, je pose beaucoup de questions aux adultes. Je n’ai pas de souvenir de moi enfant où je n’aie été entouré de gens bien plus âgés que moi que j’interrogeais. J’avais déjà le goût de la question qui pouvait éventuellement faire mal, mais c’était moins de la provocation qu’une curiosité de l’autre. On disait à mes parents : “Ah ! j’ai eu une conversation très intéressante avec Yves, l’autre jour.” Pendant les vacances, j’avais la chance de croiser des artistes de renom et de grand talent, amis de la famille. Mes parents ont vécu une expérience exceptionnelle qui s’appelait les Branquignols, des gens comme de Funès, Jacqueline Maillan, Jean Richard, qui ont été la grande respiration, le grand fou rire d’après-guerre. Je passais mes étés à me baigner à côté de Michel Serrault, de Jacques Rouland. Ça, c’est ma chance à moi. Beaucoup de fraîcheur et de drôlerie. J’ai vu des liens d’amitié très forts entre les amis de mes parents. Ce sont des gens qui se sont suivis pendant quarante ans. »

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

« On doit prendre l’antenne comme on entre en scène. Et on est parfois amené à surjouer légèrement, à forcer le trait parce qu’on craint être en deçà. »

Une maman comédienne, un papa musicien... Mais ne comptez pas sur Yves Calvi pour livrer des détails. Pourtant, son père, Gérard Calvi, Grand Prix de Rome de composition, est un compositeur reconnu, il a signé des musiques de film, des comédies musicales (les babyboomers n’ont pas oublié « La Plume de ma tante », qui a été jouée à Londres et à New York) et de nombreuses chansons, dont « Le Prisonnier de la tour », un chef-d’œuvre de mélancolie de l’immédiat après-guerre (paroles de Francis Blanche). Quand on a baigné dans une telle atmosphère, n’a-t-on pas envie de devenir artiste, comme papa, maman et leurs amis ?

« Je suis un chaînon manquant dans la famille, reconnaît Yves Calvi en hochant la tête. Je dessine mal, je n’étais pas doué pour la musique, je n’ai pas voulu apprendre mon solfège, ce qui fait que les cours de piano se sont très vite arrêtés. En deux ans, j’ai eu au moins quatre professeurs, dont deux concertistes, et on n’a pas avancé. Je ne travaillais pas, je discutais avec eux. J’entretenais la conversation sur autre chose. Un de mes professeurs m’a refermé le couvercle du clavier sur les doigts.

En outre, j’étais persuadé que pour devenir un vrai metteur en scène, il fallait partir à New York et se jeter dans le vide. Et que pour être comédien, on se devait d’affronter des choses que je n’avais peut-être pas envie d’affronter. Alors, je suis allé m’inscrire à la fac de Nanterre et j’ai commencé des études qui m’ont conduit au journalisme, parce que c’était une des trois ou quatre professions auxquelles j’avais pensé. Les journalistes ne sont jamais des artistes, mais ils ont parfois, avec le public, des rencontres qui apportent des joies communes aux deux professions. »

Il y aurait donc une part de comédie dans le métier de journaliste de télévision ? « Non. Mais il y a des similitudes. Vient un moment où, faute de rideau qui se lève, un générique démarre. Faute de rideau qui tombe, voici le générique de fin... On doit prendre l’antenne comme on entre en scène. Et on est parfois amené à surjouer légèrement, à forcer le trait parce qu’on craint d’être en deçà. Quand une émission démarre dans les chuchotements, il faut savoir monter le ton. Et quand les gens se mettent à hurler, il faut le baisser pour les recadrer. Je sais qu’il y a une part d’artifice dans ce travail, même si j’essaye d’épurer au maximum. »

Dès ses premières apparitions sur LCI, Yves Calvi a su marquer son territoire. Déjà, comme il le souligne lui-même, il n’a pas un « physique de jeune premier ». Il rentrerait plus facilement dans la catégorie « gueule française », avec son visage tout en rondeurs, son nez gourmand, ses yeux malicieux, qui lui donnent quelque chose du hérisson. Mais derrière l’air bonhomme, il y a quelqu’un qui ne se laisse pas attraper facilement, quitte à se mettre en boule (le hérisson, toujours). Il pratique l’insistance et son art de la relance ne laisse pas passer grand-chose. Tout cela enrobé dans une fausse lenteur, un semblant de timidité, une façon et un ton où le téléspectateur peut se retrouver : voilà enfin des questions directes, formulées avec des mots simples. De quoi balayer le soupçon, si répandu dans le public, d’élitisme, de connivence de caste. Cette proximité avec le spectateur, Yves Calvi la revendique.

« Mon métier n’a de sens que parce que des gens regardent. J’ai en permanence à l’esprit ce que les téléspectateurs ont dans leur tête, je n’oublie jamais que je les représente. Une émission, c’est dix à douze questions fondamentales et à l’arrivée, deux notions que retient le téléspectateur. Quand on me dit “J’ai vu votre émission sur les violences familiales et je n’avais jamais pensé que la famille était le lieu le plus violent de la société française”, je suis content. Je tiens à cette fugacité, qui est propre à la télévision. Sinon, j’écrirais des livres... Quand j’aborde un sujet, j’essaie de ronger mon os jusqu’au bout. J’ai une conscience aiguë du fait que je ne pratique pas un art majeur, et soyons franc, pas un art du tout. D’abord, j’essaie d’être insistant sans être déplaisant. Mais quand un invité n’a pas répondu à une question, quand sa réponse n’est pas claire, il est important de le lui faire remarquer. »

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

« Voilà enfin des questions directes, formulées avec des mots simples. De quoi balayer le soupçon, si répandu dans le public, d’élitisme, de connivence de caste. »

Plébiscité par le public, respecté par ses confrères, le style Calvi ne fait pourtant pas l’unanimité dans la blogosphère. On lui reproche de trop couper la parole, de vouloir faire dire aux invités des choses qu’ils ne souhaitent pas dire, son insistance devient un défaut. On l’accuse, par exemple, d’avoir harcelé Samir Mihi, médiateur social bénévole à Clichy-sous-Bois, lors d’une émission d’octobre 2005, en pleines émeutes de banlieue, le soumettant à un « interrogatoire intensif » et lui demandant de « dire clairement aux plus jeunes qui sont dans les rues : “il faut rentrer chez soi, ça sert à rien de foutre le feu à la ville”. » À cette occasion, on décrit la manière Calvi comme « une merveille de journalisme de maintien de l’ordre », on lui attribue un «  ton arrogant et comminatoire ». Sur les forums, on le soupçonne de sympathies pour la droite, ce qui l’énerve, mais ne l’étonne pas.

« En France, les questions relatives à la sécurité ou à l’immigration sont vécues systématiquement comme des préoccupations de droite. Je trouve ça honteux, car, pour connaître la banlieue, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, je sais très bien que les premières personnes à souffrir des violences sont les gens qui y vivent et non pas ceux qui en parlent. Quant à l’émission que vous évoquez, je peux avoir été excessif ou trop insistant, mais on ne peut pas me reprocher une chose et son contraire. Sami Mihi, je l’ai souvent reçu dans mes émissions et je crois qu’il s’en porte bien. Je lui ai donné la parole dans des circonstances importantes et je pense l’avoir fait de façon assez respectueuse. Votre émission s’intitule : “Quand la banlieue brûle”. Si vous ne demandez pas à un éducateur de dire aux gamins qu’il côtoie tous les jours de se prononcer, vous ne faites pas votre boulot. J’estime que ce jour-là, j’étais de bonne foi dans mon questionnement et mes exigences. Autant que je sache, Samir Mihi l’a bien vécu. »

Il le répète souvent, « quand on fait de la télévision, on doit apprendre à composer avec sa personnalité : moi, j’essaie d’être proche de ce que je suis dans la vie ». Mais encore... Car dès lors que l’on aborde sa vie privée, Yves Calvi se tait. Pas un mot sur lui dans les gazettes people - « C’est volontaire », insiste-t-il. A-t-il un « jardin secret » ? L’œil perdu dans le vague, l’animateur hésite, puis, après un long silence, semble réfléchir à voix haute : « Je ne pense pas... J’aime bien passer des moments avec les gens que j’aime en ouvrant une bonne bouteille. Mais ça, ce n’est pas un jardin secret, tout le monde le fait... J’ai une affinité élective pour les îles grecques. Quand vous y voyez les bateaux arriver et repartir, votre rapport au temps n’est plus le même. Ce que j’appelle la ligne bleue de Délos, là où la mer rencontre le ciel, me donne accès à une temporalité particulière. Je dirais que mon jardin secret s’appelle la Grèce. Est-ce vrai d’ailleurs ? Peut-être que ça changera, mais ça fait vingt ans que j’y passe mes vacances... »

Et puis, sans doute à dessein, pour désamorcer la question, il se décrit comme un homme bien ordinaire, dont les seuls écarts de conduite consisteraient à s’offrir des agapes bien françaises avec Jean-Luc Petitrenaud. « Comme en témoigne mon tour de taille, je fréquente trop le restaurant. Je vais au cinéma, je regarde la télé, je lis beaucoup, je dois avoir trois ou quatre livres en cours. J’ai acheté le Yasmina Reza, je me suis payé “Éloge de l’adultère” de Maïna Lecherbonnier. J’ai tellement à lire “utilitaire” ! Là, c’est pour le plaisir. Alors je le fais lentement. » Il n’en dira pas plus, mais il avait prévenu : les seules questions auxquelles il refuse de répondre sont celles qui concernent sa vie privée ou ses opinions politiques.


 
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