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A contre-courant

Respiration :

"Salons, pizzas et marronniers"

par David Abiker

Ce n’est plus l’actualité qui est chargée, c’est le calendrier événementiel qui est booké. Ce n’est plus une info que l’on découvre, mais la création d’un événement que l’on couvre.

On s’en doutait, mais cela va mieux en comptant. Depuis le 1er janvier 2004, les journaux télévisés ont célébré une quarantaine de journées ; mondiales, européennes ou nationales. Dans le désordre, le thème de ces journées va de la santé aux femmes en passant par la transhumance, la déportation, la terre, l’eau, les lépreux, le patrimoine, le non-usage de la voiture, les maladies cardio-vasculaires, la faim, le refus de la misère, l’alimentation, les réfractaires aux régimes ou la schizophrénie. Même la presse a sa journée. Encore n’a-t-on pas compté dans ce grand bazar la Nuit Blanche de Bertrand Delanoë, les soixante ans du Jour J, les journées parlementaires de l’UDF, les journées d’action ou de mobilisation syndicales...

En 2004, ces journées ont inspiré aux journaux télévisés nationaux plus de 200 sujets, reportages et interviews. Un décompte plus minutieux montre que les salons professionnels font l’objet d’un traitement comparable. Sur la seule première chaîne, les salons dédiés à la coiffure, à la voyance, à la lingerie - sans oublier, bien sûr, les salons stars comme ceux de l’agriculture ou de l’automobile - ont été cette année le prétexte à plusieurs dizaines de sujets de société. Devant le triomphe de la journée et le succès du salon, on comprend que certains pétitionnent pour obtenir leur place dans l’agenda : communautés, professions ou associations, toutes veulent leur journée tant il est avéré qu’on n’existe pas médiatiquement sans une journée à médiatiser.

Et pour cause, il existe une industrie de l’événement dont les rédactions sont les clientes informelles mais bien réelles. Cette industrie mobilise créateurs d’événements, attachés de presse, directeurs de communication, loueurs de stands, vendeurs d’espaces qui, par leurs efforts conjugués, s’attachent à déplacer le faisceau du projecteur médiatique sur les souliers de leurs clients. Ce qui est commercialisé comme un service marchand d’un côté est proposé au téléspectateur comme une information de l’autre. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité de principe. Sans sponsor en quête de reconnaissance, il n’est point de traversée de l’Atlantique à la rame. Sans loueur de stand, il n’est point de salon des homosexualités et pas davantage de reportage sur le sujet. Sans plan média savamment orchestré, pas de journée du refus de la misère, même avec les meilleures intentions du monde.

L’événement programmé remplace désormais le marronnier. Le talent des communicants, le concours des sondeurs, la puissance des annonceurs, l’apogée des faiseurs de partenariats et l’entrée en force des grandes causes sur le marché de l’info aident les rédactions à compléter leur sommaire ou leur conducteur. Pourquoi pas, si c’est pour la bonne cause. Pourquoi pas, si cette actualité réglée six mois à l’avance, comme les tendances de la mode estivale 2005, parvient malgré tout à rendre compte du fracas du monde...

Tributaire de contraintes techniques et économiques, la planification de l’information favorise la substitution du prévisible à l’imprévisible. Une certaine information n’est plus là pour surprendre par sa nouveauté. Au contraire, elle est conçue pour aller au-devant de ce qui est attendu. « Les Français aiment le chocolat » quand vient le salon du chocolat. « La coiffure à domicile se développe » quand survient le salon de la coiffure. « La journée sans voiture est un échec » normal à quelques jours d’un salon de l’automobile qui, lui, est un succès...

Une semaine après le salon international de l’alimentation, Le Parisien titrait « Les Français aiment la pizza ». Platitude spectaculaire dont on se demandera longtemps s’il s’agit d’un canular ou d’une information. En attendant de se décider, on pourra se demander si les pizzas livrées à l’heure n’ont désormais pas plus de succès auprès des rédactions que les trains qui arrivent en retard.


 
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