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Décryptage

Ségolène Royal, reine de la com’

par Patrice Lestrohan

Ségolène Royal manie avec dextérité la communication et les sondages. Et cela ne date pas d’hier : on se souvient encore des photos de Match dans sa chambre à la maternité. Quant à ses « débats participatifs », ne ressemblent-ils pas à de banales « réunions qualitatives » de consommateurs ?

De quel grand politique nécessairement génial, cet aphorisme confondant et trop méconnu : « La communication doit précéder l’action et parfois même s’y substituer ! [1] » ?

Histoire de vous épargner de fastidieuses recherches, on vous fournit tout de suite la réponse : du candidat à la présidentielle 2007 Nicolas Sarkozy, voilà très exactement quatorze ans, quelques jours après son entrée au ministère du Budget dans le gouvernement Balladur et devant les membres de son cabinet. Il aura été entendu au-delà de toute espérance, et d’abord au-delà de son propre camp. Même s’il apparaît cruel de le souligner, pour mener sa propre campagne, la candidate socialiste Ségolène Royal pourrait bien avoir adopté cette commode ligne de conduite.

Jusqu’à plus ample informé, officiellement issu de la synthèse d’une foultitude de « débats participatifs », son « projet présidentiel », son programme politique si l’on préfère, ce qu’elle se propose en tout cas de mettre en œuvre, aura suivi de longs mois son propre lancement électoral, son «  auto-mise » sur orbite, d’excellents sondages aidant. Si ce n’est pas placer la com’ avant et même à la place de « l’action »... Le procédé (à défaut de jacter de quelque chose, jactons pour jacter) l’aura amenée à friser des sommets d’arrogance creuse, type, au meeting de Toulon de la mi-janvier : « Je suis la candidate de la vérité et de la parole », forte et historique sentence qui eut le don de déchaîner l’ironie du chroniqueur télé du Monde. Légitimement. À cette date, Ségo, porte-flambeau de la Vérité, noie totalement le poisson sur les trente-cinq heures.

« La force tranquille » (1981) avait fait causer ; « Génération Mitterrand » (1988) tout autant, sinon plus. On n’en était qu’aux mises en bouche d’une authentique révolution. Des formules toutes faites et refaites jusqu’à plus soif de banalité, de consternants truismes qui n’ont même pas le charme d’une « brève de comptoir », Ségo en a usé des kilos, alors même qu’elle n’était que candidate à la candidature. Il y a eu, très vite, le « désir d’avenir », puis le répétitif « ordre juste », mais aussi la promesse de « tirer la France vers le haut », et la volonté de « permettre à chacun de construire sa propre vie ». Sans préjudice de cet époustouflant slogan : « Le progrès pour tous et le respect pour chacun. » Deux misanthropes à deux doigts du suicide exceptés, qui est contre ?

Le pis est que ces bouleversifiantes expressions n’ont pas un instant été imaginées par la candidate, ni même par l’un ou l’autre de ses collaborateurs politiques. Elles sont le fait, dans un ouvrage intitulé « Le Descendeur social » [2], d’un dénommé Alain Mergier, socio-sémiologue qui n’en demandait peut-être pas tant, un garçon qui s’est un peu fait connaître - dans quelques cercles choisis tout de même - pour avoir, paraît-il, été dans les tout premiers à prédire un second tour Chirac-Le Pen en 2002 et un « non » massif au référendum européen d’avril 2005. Pour le tsunami, on hésite...

« Elle accorde la plus extrême et la plus tatillonne attention à la fonction de directeur de la communication. »

C’est ainsi : Ségolène aime à se réapproprier de « justes » paroles et pas seulement celles de Mergier d’ailleurs. Avec l’aide de son amie et conseillère (« à titre gracieux ») Nathalie Rastoin, patronne, pour la France, de la maison de pub américaine Ogilvy, notre amie, pour alimenter sa conscience et sa connaissance des besoins et sentiments profonds du pays, procède à la manière de tous les instituts de sondage : à leur façon, ses « débats participatifs » (les participants, des militants et sympathisants de base, étaient conviés à s’exprimer sur différents sujets de société, tels que la délinquance, l’éducation, etc.) ne sont rien d’autre que des « réunions qualitatives » de consommateurs. La manière est assez peu jauressienne, mais on aura garde de s’en étonner.

Entre-temps, Sarko qui, après tout, ne fonctionne pas de manière si différente, a intégré le grand ancêtre dans le patrimoine UMP. Ségolène croit de longue date à la com’. Et même à la com’ pour la com’ : poser pour poser, se montrer pour se montrer. Ce que Catherine Deneuve ni aucune autre fameuse actrice française ne s’est jamais risquée à autoriser, Ségo l’a osé : ouvrir, dans une maternité, sa chambre de post-parturiente à des photographes de Match. Ministre déléguée, sous Jospin, à la petite enfance, elle entraîne leurs collègues de magazines féminins dans l’appartement familial. Et directement dans la salle de jeux de ses propres enfants. Élue, un peu plus tard, présidente du conseil régional de Poitou-Charentes, elle accorde la plus extrême attention à la fonction de directeur de la communication. La plus extrême et la plus tatillonne aussi. Une ex du cabinet Lang au ministère de la Culture ne tiendra pas plus de six mois dans la fonction. La pression de la patronne est trop forte.

« Il n’est qu’une seule dircom’ de Ségolène : Ségolène elle-même, vedette et impresario de la vedette à soi toute seule. »

Elle a pourtant de quoi se diluer. Même si elle dispose de correspondants pas trop hostiles au Monde comme à L’Obs et à France Info, Ségo ne cultive pas avec les journalistes les liens de complicité un peu ostensibles où se complaît un Sarko. Elle n’en tutoie qu’un strict minimum et n’est pas de l’école « petite tape sur l’épaule » et encore moins sur le ventre, manifestation publiquement réservée au premier secrétaire et compagnon François Hollande. Ce qui ne dissuade pas de vouloir gérer au mieux la meute, d’autant plus déchaînée que pour assurer une « couv’ » de magazine, le sujet est au moins aussi vendeur que les francs-maçons ou la dernière hausse de l’immobilier. À son QG du boulevard Saint-Germain, la candidate dispose de deux attachés de presse personnels, cependant que le député socialiste Julien Dray coordonne tant bien que mal les différents porte-parole officiels.

Tous les observateurs en conviennent, il n’est à la vérité qu’une seule dircom’ de Ségolène : Ségolène elle-même, vedette et impresario de la vedette à soi toute seule. À l’état-major électoral, nul ne prendrait sur lui de répondre pour la candidate à l’invitation d’une chaîne, par exemple. Seuls avis autorisés en la matière, hors cadres et en comité restreint, sur ce type de sujets comme sur de plus faussement futiles (le maquillage à choisir par exemple) : celui de l’indispensable Nathalie Rastoin, encore elle, et celui de l’autre fidèle, Mère Joseph de l’impétrante, l’ex-trotskyste recentrée Sophie Bouchet-Petersen.

On vous voit venir : si le dispositif est tellement rôdé, la principale intéressée tellement vigilante, comment peut-il se produire des des couacs, façon Muraille (ou Duraille) de Chine (mal répéter le premier slogan inscrit sur les tee-shirts vendus à proximité, quand on est à ce point soucieux de bien communiquer...). Dangereux débat qui prête à des hypothèses audacieuses. Une supposition de la com’, ce ne soit ni la culture, ni la sensibilité, ni l’expérience, ni même l’intuition. Et que ça en soit peut-être même l’inverse ?

Retour à des protagonistes de droite. Au Premier ministre Chirac de la première cohabitation qui lui reprochait "une mauvaise communication", son dircom’ Denis Baudouin, lui-même ex-porte-parole de Pompidou, répliquait : "Fais-moi une bonne politique et je te ferai une bonne communication." C’est un "fondamental" qui n’est peut-être pas totalement infondé.

Notes

[1] Justement exhumé par le journaliste William Emmanuel dans son "Nicolas Sarkozy, la fringale du pouvoir" (Flammarion).

[2] " L’Age d’or des vaseux communicants", par Didier hassoux, Le Canard enchaîné, 13 décembre 2006.


 
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