Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°18 > Serge Halimi, la Savonarole du Diplo
Presse

Serge Halimi, la Savonarole du Diplo

par Philippe Gavi

Serge Halimi, « journaliste irrévérencieux », a pris la tête du Diplo en mars 2008. Loin du « journal des cercles consulaires et diplomatiques » imaginé par Hubert Beuve-Méry, son actuel directeur a pris l’engagement de réinjecter du « journalisme, du recul et de l’ouverture » dans un mensuel affaibli par luttes de pouvoir et baisse des ventes. Avec ses méthodes. Souvent brutales.

Maison de l’Amérique latine, boulevard Saint-Germain. Ce samedi 14 juin 2008, les Amis du Monde diplomatique tiennent leur AG, suivie d’une rencontre avec la rédaction. C’est le moment très attendu de découvrir l’étonnant personnage qui, le 1er janvier 2008, a succédé à Ignacio Ramonet à la direction de la rédaction du Diplo : Serge Halimi.

Les amis d’un journal sont toujours des gens formidables. L’Association recense 4 300 adhérents, au sens fort de ce qu’est une adhésion, et une amitié. De l’ingénieur de Courbevoie, pour qui Le Nouvel Obs et le PS ont viré à droite et qui serait orphelin s’il n’y avait le Diplo, à la militante d’Attac, montée de Clermont-Ferrand, qui a découvert le Diplo en 1976 quand ses profs en licence de psycho l’ont encouragée à lire ce mensuel « documenté », avec ses cartes magiques, expliquant, situant tout. Ce qui les rassemble, outre le refus de la société de marché, de consommation et de spectacle, c’est le goût de la lecture, de l’information et d’une presse qui, comme le dit Françoise Calvez, présidente de l’association, « porte des choses pointues auprès du plus grand nombre pour que ces connaissances deviennent des armes de l’esprit ».

Il faut être un croisé des Lumières pour entrer dans ce pavé de textes, et le déguster (on trouve des articles formidables qu’on ne lit pas ailleurs) ; ils sont plus de 1 million dans ce cas, à raison des 170 000 exemplaires pour l’édition française, et de la quarantaine d’éditions internationales (sous forme de suppléments). L’influence du Diplo est particulièrement sensible dans les pays arabes et en Amérique latine, où il fonctionne comme un sémaphore. L’assemblée se réjouit à la nouvelle qu’une collecte a permis de sortir avec les Amis palestiniens de Ramallah une « édition Ramallah ».

Et voilà, après avoir frisé le naufrage, l’aventure continue, incarnée par ce quinqua aux allures de post graduate, pull-over, cheveux courts, lunettes, sourire malin en coin, et regard méfiant. Quand « Serge » s’installe à la table, encadré par ses amis tuteurs, il va droit au but, sans inhibition vis-à-vis des anciens.

Cela fait belle lurette que le mensuel n’est plus le « journal des cercles consulaires et diplomatiques » imaginé en mai 1954 par le père fondateur de ce qui fut pour des générations d’étudiants de Sciences Po le quotidien de la rue des Italiens, Hubert Beuve-Méry. En 1973, sous la direction de Claude Julien, le Diplo est devenu autonome, avec sa propre ligne éditoriale, tiers-mondiste, post-marxiste et anticapitaliste, soutenant les mouvements de libération, cherchant un visage humain au socialisme.

Une nouvelle ère s’est ouverte, avec Bernard Cassen et Ignacio Ramonet, des altermondialistes militants de filiation marxiste qui vont créer Attac, contre la « pensée unique ». « Comment arracher des milliards de personnes à la détresse du sous-développement sans les plonger dans un modèle productiviste et de consommation “à l’occidentale”, néfaste pour la planète et mortel pour l’ensemble de l’humanité », éditorialise Ramonet en décembre 1997. Le Diplo soutient les zapatistes, les Palestiniens, Chavez...

Les ventes ont été excellentes. En 1996, le Diplo est filialisé. Le capital se répartit entre Le Monde (51 %), l’Association des amis du Diplo (24,5 %), et, pour les personnels (dont une dizaine de journalistes), la fondation Günter Holzmann (24,5 %), du nom du richissime Bolivien d’origine allemande dont le legs miraculeux permit aux salariés d’entrer au capital.

Puis, le courant altermondialiste s’est essoufflé, affaibli par ses divisions, par l’incapacité à apporter une réponse politique. « Le Diplo, reprochent des fidèles du mensuel en désaccord avec la ligne Ramonet, est devenu un brûlot, une tribune dogmatique, un non-journal, dont les contributeurs sont principalement des universitaires écrivant des papiers de fond plutôt que des journalistes enquêtant sur le terrain. On aurait dû s’ouvrir au débat lors du référendum européen, pas se poser en inconditionnel du non, comme si le oui était abject. Le public du Diplo ne se limite pas à un petit noyau de marxistes durs. »

« En 2005, la crise éclate, violente, publique, sordide, à la direction d’Attac et à celle consanguine du Diplo. »

Les ventes ont chuté. La panade économique (désaffection de l’écrit, concurrence d’Internet et des gratuits...) frappant la presse nationale n’a rien arrangé. En 2005, la crise éclate, violente, publique, sordide, à la direction d’Attac et à celle consanguine du Diplo. Bernard Cassen, Jacques Nikonoff, Ignacio Ramonet, Maurice Lemoine font bloc contre Dominique Vidal et Alain Gresh. Pour faire court, on est en pleine confusion à la fin 2007. Trop de haine, plus de pilote.

L’Association des personnels (par 11 voix contre 10) a retoqué Alain Gresh, candidat. Elle présente Bruno Lombard. Là, les Amis du Diplo (11 voix sur 20) disent « non » ; l’homme est très estimable, mais ce n’est pas un journaliste. Alors que le temps est venu de revenir à une approche plus journalistique. La candidature de Serge Halimi (sollicitée) a permis de sortir de l’impasse. Il obtient cinq sur cinq au Conseil de surveillance. Soulagement général. « On est repartis du bon pied », se réjouit Françoise Calvez ce 14 juin. Six mois ont passé, et aujourd’hui, l’ancienne animatrice de la maison de la Culture de Valence peut rendre un hommage appuyé à Ignacio Ramonet, saluant « celui qui a fait du Diplo une arme de l’esprit ». Avant que de donner la parole à « Serge ».

Si atypique peut-il sembler, le profil de Serge Halimi est presque idéal. Sur le plan du pedigree, le fils de Gisèle, docteur en sciences politiques de l’université de Berkeley, puis professeur associé à Paris-VIII de 1994 à 2000, spécialiste des États-Unis, combine une carrière d’universitaire et celle d’un journaliste maison à la plume acérée. Politiquement, il est « gauche de gauche », combattant sans concession les forces de l’« empire » néolibéral, et le modèle occidental. Face à DSK le social-démocrate, il cite Jaurès. « C’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre. »

« Le “devoir d’irrespect” que Serge Halimi revendique en a fait un pamphlétaire à la hargne contestée. »

La gauche, accuse-t-il, n’a jamais cessé de capituler, constante dans sa faillite jusqu’à la chute finale. En se ralliant au modèle américain, elle s’est vidée de son histoire. De l’espérance au renoncement, la chute a été inévitable.

Là où le profil commence à poser question, c’est que le « devoir d’irrespect » qu’il revendique ce 14 juin, en plein accord avec la salle, en a fait un pamphlétaire à la hargne contestée. Le journaliste a acquis sa notoriété en 1997, avec son livre « Les nouveaux chiens de garde ». Il stigmatise le rôle corrupteur, aliénateur, manipulateur des médias, instrumentalisés par les puissantes multinationales de la planète. Il fustige nommément les « journalistes de révérence », « au service des puissants », tartuffes, complaisants, falsificateurs. Renégats, traîtres sont ces « journalistes dominants » (référence aux mâles dominants) issus des « classes instruites », passés par des écoles qui leur ont inculqué une sociabilité bourgeoise. Libé et Le Monde n’échappent pas à la descente en flammes : « Libé dans les années 1980, TF1 au début des années 1990 et Le Monde depuis 1994 ont été tour à tour les vecteurs de l’idéologie économique dominante. »

Membre du groupe médias à Attac, Halimi explique que l’organisation n’a pas gagné un militant en s’exposant à la médiatisation. Les contestataires qui passent à la télé sont des traîtres : « S’ils parlent pour les médias, ils se taisent sur eux. » Se fourvoyer sur les plateaux, c’est se dissoudre dans des débats truqués, régis par l’info-spectacle et la pipolisation.

Le style (le stylet ?) Halimi est tranchant, définitif. Comme l’est l’homme dans ses relations de travail. Des qui le connaissent bien et qui, pour éviter les embrouilles, préfèrent ne pas être cités, lui reprochent une «  arrogance surplombante ». Passons sur la personne privée pour nous contenter du polémiste. Celui-là y va au vitriol. Allez sur Acrimed et Plan B (deux sites dont il est l’inspirateur) : les charges, nominales, sont d’une rare violence. Dire d’un confrère du Monde qu’il est vil, veule et lâche, affubler Alain Minc d’une bosse, lyncher Schneidermann, arguments psychiatriques à l’appui, n’est pas ragoûtant, à mon goût.

Je déteste cette figure de rhétorique judiciaire, dont il raffole, qui consiste à faire un procès imaginaire où lui joue les rôles du procureur et de l’accusé. Il y a des pays pour ce genre de parodies cauchemardesques. Je me méfie aussi des agitateurs vertueux, obsédés par le complot des puissants et la trahison des clercs, qu’il faut livrer à la vindicte publique. Je suis allergique à cette thématique de la trahison, du renégat, de la pourriture. « Il y a du Savonarole en lui », suggère un connaisseur, qui diagnostique une « parano structurée ».

« Sur le fond, Serge Halimi dresse le même réquisitoire que François Bayrou, Ségolène Royal, incidemment “Les Guignols de l’info” et le café du commerce. »

Pourtant, Serge Halimi ne prêche pas dans le désert. La majorité des journalistes, surtout les non-gradés, la « piétaille », disent le respecter et l’estimer, sans trop le connaître. « Il dit tout haut ce que nous on n’ose pas dire, sur les compromissions d’Untel ou Unetelle, les ménages. » Sa violence ne choque pas. C’est la loi du genre. Ça passe ET ça casse. Somme toute, sur le fond, il dresse le même réquisitoire que François Bayrou, Ségolène Royal, incidemment « Les Guignols de l’info », une bonne partie de l’opinion, et le café du commerce. Bien sûr, ses excès de langage suscitent des réserves dans le milieu plus policé des gens du Monde et du Diplo. D’autant que les diatribes de Serge Halimi n’ont jamais ménagé la maison mère : «  On peut mettre en cause des systèmes, des mécaniques, mais il va trop loin en s’en prenant aux personnes, en faisant le tri entre le juste et l’injuste, le bon et le méchant », fait remarquer un Ami du Diplo. Qui a voté sans hésiter pour Halimi.

L’imprécateur a le mérite de l’authenticité, il ne traîne pas de casserole, ne se fait pas mousser dans les médias. « C’est le type qui veut vraiment sauver l’âme du monde, ironise un syndicaliste. Parfois je me dis que j’aurais préféré le cynisme à l’intransigeance, le juge à l’inquisiteur, mais non, il pense ce qu’il dit, dit ce qu’il pense. Je le déteste ontologiquement. Halimi fait partie de la sous-catégorie des Juifs qui n’ont pas le sens de l’humour, ni du second degré. S’il parle, c’est une profession de foi. Il se croit sorti de la cuisse de Jupiter à un âge où on ne devrait plus y croire. »

Maison de l’Amérique latine. Six mois ont passé et les Amis du Diplo se félicitent de leur choix jupitérien. Serge Halimi avait promis de réinjecter du journalisme, du recul et de l’ouverture dans le mensuel. Il l’a fait. Il suffit de parcourir le numéro de juin : « On redécouvre des articles signés par des envoyés spéciaux. » La prestation du fougueux nouveau directeur est un sans-faute. On imagine un jeune Lancelot adoubé par les vieux chevaliers de la Table ronde. Son intervention commence par de « bonnes nouvelles » : la baisse des ventes, continue de 2003 à 2007, est stoppée. La diffusion totale a augmenté de 2,8 %, grâce aux abonnements qui ont dépassé les 80 000 abonnés pour l’édition française.

En revanche, les recettes publicitaires ont diminué de moitié. Elles n’ont jamais été bien importantes (pas plus de 5 % du budget), mais elles restent nécessaires. Bon, les deux derniers exercices ont été déficitaires mais rien de préoccupant. On est loin des difficultés du Monde, vécu au Diplo comme une mère prodigue à tenir à distance. Les nouveaux produits devraient permettre de rétablir l’équilibre : les Atlas, la boutique en ligne...

Halimi explique qu’il veut faire «  un journal plus réactif et mieux écrit ». Le contexte concurrentiel est encourageant, analyse-t-il. Le Monde, Libé et autres blessés de guerre tentent de rétablir l’équilibre en comprimant effectifs et pagination. Mille pages dans l’année pour Le Monde, qui continuera de traiter l’international «  mais en privilégiant une approche sociétale et les portraits ». Cet appauvrissement rédactionnel conforte le Diplo, grand journal internationaliste qui ne mégote pas sur son espace. « Plus que jamais, il faut miser sur l’enquête, le reportage, une écriture fine. Des analyses, c’est bien, mais on ne trouve que ça partout ailleurs, et gratuitement, ça lasse. Nous devons donc rehausser notre écriture, corriger les défauts d’un mensuel trop abstrait, trop universitaire, pas assez vivant. Sur certains sujets, nous sommes trop prévisibles, nous devons être moins militants, en finir avec les sermons répétitifs, ce qui ne veut pas dire être moins engagés. Il s’agit d’être plus efficaces, de laisser les professionnels de l’information à leurs éditoriaux. Notre rôle n’est pas de dire ce qu’il faut penser même si nous sommes sûrs de ce que nous pensons. » L’exercice requis est paradoxal, contre nature. « Avoir une opinion et ne pas l’exprimer » est un exploit quand on a le tempérament de savoir tout sur tout mieux que tous.

Halimi cite Jack London qui, il y a cent ans, disait des classes supérieures qu’elles n’étaient pas vivantes : « Ils ont l’intelligence sans passion. » À quand un nouveau slogan : « Passionnément Diplo » ?


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]