Le plaisir du téléspectateur est très loin de constituer un sujet négligeable. On pourrait être tenté de le considérer comme une non-question ou une évidence : si l’on choisit de passer un temps de loisir à regarder un programme, c’est évidemment que l’on y trouve une distraction, un bien-être, voire une jouissance. Surtout si l’on suit régulièrement ce programme, comme y invitent les séries. Or, chercheurs et analystes ont prétendu avec constance que les téléspectateurs ne regardent la télévision que pour rompre avec leur vie quotidienne morose : ceux-ci n’auraient que la vertu de leur faire penser à « autre chose » et le plaisir n’aurait rien à y voir.
Dans cette hypothèse, le grand mot serait ici l’évasion. On connaît le succès extraordinaire de cette explication. Depuis la parution du fameux texte de Katz et Foulkes sur les « médias comme évasion » de 1962 traduit en 1973, nombreux ont été les auteurs qui ont entonné la rengaine du public massivement manipulé, qu’on pourvoit en images simplement capables de le détourner de son existence aliénée, voire de le tenir à l’écart de toute réflexion.
Une version plus populaire du stéréotype sociologique de l’« évasion » consiste, en France, à affirmer que la stratégie des grands médias se réduit, par ce biais, à mieux « fourguer » de la publicité à de passifs consommateurs.
Un moyen direct de tester l’hypothèse de l’évasion est d’enquêter auprès de ces consommateurs. Dans le cas des séries télévisées, devenues depuis quelques années le programme dominant des télévisions généralistes du monde entier, nous commençons à disposer d’études assez nombreuses sur le sujet.
Difficile de ne pas commencer par l’une des recherches pionnières, celle de Ien Ang (1991), « Watching Dallas [1] », publiée pour la première fois en 1982. La sociologue néerlandaise note immédiatement la posture hédoniste adoptée par les amatrices de « Dallas » auxquelles elle a eu affaire (p. 17). Mieux : s’installer devant le poste de télévision afin de regarder un épisode constitue, pour elles, une véritable promesse de plaisir. Ang consacre tous ses efforts à identifier le type de plaisir dont il s’agit. On connaît sa réponse : « Dallas » serait capable de stimuler et d’entretenir l’imagination mélodramatique en faisant naître d’innombrables allers et retours entre vie « réelle » et vie « imaginaire » suscités par la fiction (p. 64).
« Avec les fans, le refrain du plaisir, voire de la passion, revient sans cesse. »
Les adeptes de la série « East Enders » interviewés par le sociologue David Buckingham, dans son ouvrage « Public Secrets [2] », sont fort différents des femmes cultivées questionnées par Ien Ang. Pourtant, leurs réactions sont similaires. Quand il interroge ce jeune public habitant dans le quartier où se déroule la série, l’auteur constate que les adolescents sont largement concernés par le programme (p. 157).
Buckingham caractérise leur implication par l’alternance d’une connivence joyeuse et d’une distance critique souvent passionnée. Certes, ils peuvent contredire violemment telle ou telle attitude de l’un des jeunes personnages. Mais le plaisir de la discussion l’emporte toujours : la série constitue un plaisir fondamental de la vie quotidienne, moins par les diffusions que par les débats et plaisanteries dont ils sont l’occasion.
L’enquête de Dominique Pasquier (1999) à propos des très jeunes filles (majoritaires) passionnées par la série « Hélène et les garçons », menée essentiellement à partir des lettres envoyées à la maison de production par ces téléspectatrices, révèle l’attachement puissant qui lie la série à ce public juvénile. Elle montre aussi que cet attachement est notamment dû au plaisir de voir évoluer les amours de personnages perçus comme des familiers, des amis (p. 129). Ce plaisir de la fiction, insiste Dominique Pasquier, est redoublé par un autre qui consiste à se sentir évoluer soi-même à mesure que la série progresse : « Hélène et les garçons » fait office d’éducation sentimentale, à laquelle se prêtent volontiers ses téléspectatrices (p. 182).
Très différente de ton, « The Simpsons » suscite une adhésion dont certaines caractéristiques demeurent analogues à celles que nous avons notées. L’étude récente de Jonathan Gray [3] (2005) auprès d’étudiants londoniens révèle d’abord que la série d’animation est une référence commune pour les étudiants au point que l’une d’entre eux déclare ne regarder la série que pour ne pas se sentir exclue par ses camarades (p. 128). Quand l’auteur cherche à définir le motif essentiel qui pousse effectivement les étudiants à brancher la télévision à l’heure dite, il découvre que la certitude d’y trouver un moment de détente et de plaisir presque garanti apparaît comme la raison essentielle (p. 143). Comme c’est le cas pour les autres séries, ce plaisir se perpétue dans l’appropriation dont elle est l’objet : gestes ou mimiques deviennent codes et plaisanteries agrémentant la vie quotidienne. Quant aux fans, l’une de leur plus grande joie consiste à se rappeler épisodes et gags favoris.
De quelque côté que l’on se tourne, on ne peut que ratifier ces constats. Par exemple, si l’on parcourt les forums Internet, l’on trouve d’innombrables déclarations conformes à propos respectivement de « Dr House » et de « Clara Sheller ».
Dans les interviews que je conduis depuis une année avec des fans de série, le refrain du plaisir, voire de la passion, revient sans cesse. Citons par exemple le cas d’Agathe, fanatique d’« Urgences ». Quand il est bientôt l’heure de la diffusion d’un épisode, Agathe et son ami s’apprêtent en conséquence : ils commencent par couper le téléphone, disposent deux plateaux-repas bien garnis sur leurs genoux, se blottissent au fond du lit devant le petit écran. Ils ont auparavant été aux toilettes et font les sourds si quelqu’un frappe à la porte. En cas... d’urgence, ils utilisent éventuellement les interruptions publicitaires pour téléphoner. Elle savoure, tout en me le racontant, ce rituel de préparation : comme si celui-ci relevait autant d’un précieux moment d’intimité avec son compagnon que du visionnement de la « saison » en cours.
Il apparaît aujourd’hui et de plus en plus nettement que la série est le programme préféré des Français. La première de ces raisons est évidente : il s’agit de la parfaite adéquation des séries avec la vie privée. Le foyer étant le lieu de diffusion, les programmes s’insèrent avec régularité dans nos habitudes domestiques. Seconde source de plaisir, l’incroyable inventivité dont ont fait preuve les producteurs de séries, surtout américains, depuis les origines du genre. Le mélange du soap et de l’action, dont sont issus plus récemment « Urgences » ou « New York Police Blue », est un exemple significatif.
La qualité de plus en plus manifeste des séries explique évidemment ce plaisir. Dès 1995, les critiques américains ne se demandent plus si la télévision a dépassé le cinéma, mais s’évertuent à en analyser les recettes. Les nouvelles productions HBO, qui ont offert de gros moyens à des créateurs comme Alan Ball ou David Chase ont encore renforcé cette suprématie. Il convient de souligner l’aptitude des séries à s’approprier l’actualité politique, à rendre compte des transformations sociales : les séries ne cessent pas de nous parler des comportements de l’époque, de sa sexualité, de la façon dont le pouvoir s’y exerce.
Bref, il semble bien que le public a d’excellentes raisons d’aimer une large gamme de produits télévisuels en plein renouvellement, de prendre plaisir au foisonnement d’intrigues souvent inaccessibles aux autres médiums romanesques.

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


