Vous consacrez toute une partie de votre « BD-enquête » à décrire la façon dont Nicolas Sarkozy a construit son image publique, avec le concours plus ou moins volontaire des médias. Quelle nouveauté politique en tirez-vous ?
Nicolas Sarkozy a inversé le rapport entre communication et action. Avant, on communiquait pour expliquer son action. Pour Sarkozy, la communication devient l’action politique, totalement détachée du réel. Agir, c’est montrer Sarkozy à Sangatte, Sarkozy à Ajaccio, à La Courneuve, à New York, puis au congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). C’est d’ailleurs cette mise en scène récurrente qui m’a donné l’idée d’une BD à la Tintin. Quels ont été les résultats de ces prétendues actions ? Pas grand-chose : son bilan sur la sécurité est calamiteux, les Corses ont rejeté son référendum, les musulmans l’ont sifflé et j’ai l’impression que Bush a déjà oublié qui il était. Nicolas Sarkozy a inventé ou plutôt adapté à notre pays une stratégie consistant à coproduire l’agenda médiatique.
« Pour Sarkozy, l’action se résume à la communication. »
Que voulez-vous dire par « coproduire » ?
Semaine après semaine, Sarkozy s’efforce d’avoir toujours de bonnes informations à livrer aux journalistes, de leur donner « du biscuit », comme on dit dans leur jargon. Pas question de répéter un prêchi-prêcha qui rase tout le monde. Il « file des infos », il est une machine à scoops. Dans l’affaire Clearstream, par exemple, les seules informations dont disposaient les journalistes étaient dispensées par le cabinet Sarkozy. Reprenez les unes du Parisien et du Monde durant cette période ; vous verrez que ces deux rédactions ont travaillé sur la foi des infos de la place Beauvau. En toute bonne conscience, puisque le « camp d’en face », Villepin-Chirac, refusait de parler ! Résultat : pendant trois mois, tout le monde a présenté l’affaire Clearstream comme le coup tordu d’un cabinet noir dirigé par Villepin.
De la manipulation, croyez-vous ?
Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy ait manipulé la rédaction du Parisien ou intrigué pour se rapprocher de son rédacteur en chef. L’imbrication s’effectue de façon « naturelle », parce que Sarkozy a « travaillé les médias » à trois niveaux.
Premièrement, celui des journalistes politiques, qu’il entoure d’attentions. Confronté aux jeunes journalistes, Sarkozy se montre séducteur, voire flatteur. Il « adore » leur dernier papier ; de chacun il pense qu’il est le meilleur de son journal. S’asseyant près de l’un d’eux dans le Falcon qui les transporte à l’autre bout de la France, il déclare : « Elle est pas belle la vie ? » En déplacement, il leur demande s’ils ont bien dormi, des nouvelles de leur famille, etc. « Eux », c’est-à-dire les « sarkologues », tutoient les membres du cabinet, connaissent toutes les intrigues quotidiennes de la cour - mais ne les évoquent jamais dans leurs papiers. Sarkozy fonctionne à l’empathie. Il fait mine d’associer les membres de la caravane à sa réflexion. Ainsi, le soir des résultats du référendum sur la Corse, il s’interroge tout haut, devant les journalistes, sur les raisons de cet échec. Ceux-ci lui sont reconnaissants de cette « franchise », qui fournit la matière de leurs papiers.
Cette proximité avec les journalistes politiques n’explique pas les accointances que vous lui prêtez avec les états-majors des rédactions...
J’y viens. À un deuxième niveau, Nicolas Sarkozy soigne les « seigneurs » des médias, rédacteurs en chef et éditorialistes : tel Jean-Pierre Elkabbach, qui l’a consulté avant de recruter le journaliste chargé de le suivre, et qui l’a laissé parler vingt minutes de plus en 2005, lors d’une interview, ce qui a provoqué une protestation de Chirac. Ou encore Jean-Marie Colombani, auteur d’éditoriaux flatteurs à son égard. Mais aussi Franz-Olivier Giesbert (Le Point), Karl Zéro (ex-Canal Plus), Christophe Barbier (L’Express), Jérôme Bellay (Europe1), Nicolas Beytout (Le Figaro). Sarkozy est le meilleur VRP de Sarkozy : quand il passe à la télévision, il se renseigne sur sa « performance » et la propage auprès des « décideurs ». Il sait aussi « jouer des coudes » : avant une émission animée par Michel Field, il lui lance : « Si tu m’emmerdes trop, je dis ton salaire à l’antenne ! » Ou, lorsqu’un des hiérarques du Figaro Magazine se défend de jouer Chirac contre lui, il rétorque : « Je sais que le Fig-Mag m’a dans le nez, Untel m’appelle après les conférences de rédaction pour me dire ce qui s’est passé ! »
Ce ne serait tout de même pas le premier qui pratiquerait la connivence avec des journalistes assez grands pour se défendre.
Bien sûr, mais n’oubliez pas le troisième étage de la fusée. On y retrouve à la fois Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Édouard de Rothschild, Bernard Arnault ou Serge Dassault. Pour eux, Sarkozy n’hésite pas à « mouiller la chemise ». Ainsi, a-t-il retiré une épine du pied d’Arnaud Lagardère après le décès de son père. Souvenez-vous : Arnaud était en conflit avec sa belle-mère Betty. Le débouclage du dossier impliquait un accord avec Bercy que Jacques Chirac ne voulait pas valider. C’est Nicolas Sarkozy qui a trouvé le compromis : Arnaud Lagardère nomme le pote de Chirac, Noël Forgeard, à la tête d’Airbus (à la place de Philippe Camus), en échange de quoi Bercy se montre arrangeant pour la succession. Airbus a fait les frais de cet arrangement, la gestion de Forgeard se révélant désastreuse. De la même façon, le cabinet d’avocats Arnaud Claude-Nicolas Sarkozy a eu Serge Dassault comme client. Et Martin Bouygues est sans conteste le grand patron dont il est le plus proche : les deux hommes se téléphonent tous les jours et se soutiennent dans leurs entreprises respectives. Cela peut aller assez loin dans le mélange des genres. Pour l’avenir, on prête au groupe Bouygues l’intention de se désengager de la télévision pour s’orienter vers le nucléaire, secteur porteur dans le contexte de la crise énergétique. Si Nicolas Sarkozy était élu, il pourrait ainsi faciliter la vente de TF1 à Lagardère - dont il est un peu moins proche, mais néanmoins ami - et celle d’Areva à Bouygues. Pure fiction ? Je l’ignore. Ce schéma est en tout cas celui de nombre d’analystes boursiers.
« Le journaliste d’aujourd’hui ignore, comme les élites, ce qui se passe dans la société. »
Vous êtes en train de refaire l’analyse de Philippe Muray, qui déclarait dans nos colonnes fin 2005, que « Nicolas Sarkozy,à l’image de toutes les créatures aimées des médiatiques, semble avoir son destin tout tracé, celui des Rocard, Balladur, Barre ou Michel Jobert, qui tous, en leur temps, ont servi de structures gonflables - et dégonflables - aux médias ».
Contrairement à ce que les grands médias ont laissé supposer depuis 2002, Sarkozy n’a pas encore gagné l’élection présidentielle. Il a raté tous ses rendez-vous électoraux avec le peuple : la campagne d’Édouard Balladur pour la présidentielle en 1995, celle des Européennes de 1999, où il réussit, avec le soutien de l’UDF et du RPR, à se faire devancer par le duo Pasqua-Villiers, le référendum en Corse, la campagne des régionales de 2004, et pour finir, le référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005. Et c’est peut-être justement parce qu’il n’a guère confiance en son charisme que Nicolas Sarkozy s’efforce de verrouiller l’univers médiatique.
Vous relevez que Jean-Marie Colombani le tutoie, que Thierry Ardisson l’apprécie et que Franz-Olivier Giesbert voit en lui le « nouveau Clemenceau »...
Il plaît à ceux que vous appelez les « médiacrates », ceux qui adulent le pouvoir. Cette façon de se mettre au diapason des hommes et des femmes de pouvoir est peut-être en train de perdre le journalisme. Le journaliste d’aujourd’hui ignore, comme les élites, ce qui se passe dans la société. Revenons à Sarkozy. Franz-Olivier Giesbert s’est montré fort indulgent et admiratif à l’endroit de Jacques Chirac tant que celui-ci était une puissance montante. Il le lâche - avec une rare violence et sans aucune compassion - pour Sarkozy, au moment où il apparaît que ce dernier a plus d’avenir que l’actuel président. Si Balzac vivait, il ferait de FOG un des personnages principaux des Illusions perdues d’aujourd’hui. Peu importe : FOG lâchera Sarkozy dès qu’il aura compris que celui-ci n’est peut-être pas aussi puissant qu’il le supposait.
Vous laissez aussi entendre que l’entourage de Nicolas Sarkozy aurait livré aux journalistes les informations sur l’appartement luxueux d’Hervé Gaymard.
Rappelez-vous l’installation place Beauvau. À l’époque, la famille Sarkozy occupe plusieurs appartements, obligeant des ministres délégués à déménager en ville. Mais cela n’avait apparemment choqué personne, pas plus que le coût énorme des déplacements incessants de Sarko, avec Falcon, motos et bodyguards à l’américaine. Je ne souhaite pas excuser l’impair d’Hervé Gaymard. Mais aujourd’hui, un journaliste ne peut se contenter de faire un scoop avec une fuite. Il faut s’interroger sur son origine et sur ses motivations.
Vous citez l’exemple de Ghislaine Ottenheimer, qui s’est étonnée de voir son mari subir un contrôle fiscal en 1995, après qu’elle eut écrit un article détaillé sur le fonctionnement du secrétariat au Budget sous Nicolas Sarkozy. Avez-vous subi des pressions pendant votre enquête ?
Non. Pour Nicolas Sarkozy et son cabinet, un journaliste comme moi, qui ne suis pas de la caravane, n’existe pas. Tant mieux pour moi : je n’ai pas eu à subir de pressions comme certains de mes confrères. Je pense aux journalistes du Parisien qui avaient interviewé des jeunes d’Argenteuil trois mois après les violences. Ces derniers leur avaient déclaré qu’il ne s’était rien passé sur le terrain depuis. Le lendemain, le quotidien a dû publier une interview de l’un des jeunes qui était revenu sur sa déclaration de la veille, sur pression du cabinet de Sarko. Je pense aussi à Valérie Domain, l’auteur d’une biographie consacrée à Cécilia, à laquelle on a dit que la publication de son livre pouvait lui faire perdre sa maison. Je pense à Alain Genestar qui a perdu son job à Match.
Selon vos décomptes, Nicolas Sarkozy battrait tous les records dans la catégorie « hommes politiques » depuis deux ans à la télévision. Pensez-vous toutefois qu’il existe un seuil de saturation médiatique, au-delà duquel les électeurs finiraient par tourner le dos à l’omniprésence ?
Une filiale de la société TNS-Sofres, l’Institut TNS/Media Intelligence, a créé et développé un indice baptisé UBM, pour « Unité de bruit médiatique ». C’est une mesure de l’impact médiatique d’une personnalité, qui prend en compte le nombre de personnes exposées, le nombre de pages ou de minutes qui leur sont consacrées et sa position dans leur hiérarchie de l’actualité. Au total, 80 titres de presse sont analysés ainsi que les tranches d’information des radios et des chaînes de télévision. En général, les moyennes mensuelles des ministres oscillent entre 200 et 300. On considère 600 comme un très bon score. Nicolas Sarkozy, lui, totalise une moyenne men- suelle de 1486 UBM de mai 2002 à novembre 2004, puis de 1967 UBM de juillet à novembre 2004, puis de 1223 UBM de novembre 2004 à mai 2005, et enfin de 2587 UBM de juin à septembre 2005. Dans les années 1970, Georges Marchais était devenu une bête de média. Cette percée annonçait l’effondrement électoral du PCF. Devenir l’empereur incontesté de l’UBM ne conduit pas forcément à l’Élysée !
À l’opposé, une journée sans image de Nicolas Sarkozy se termine inévitablement par une communication au journal télévisé sur les « fortes migraines » qui affectent le patron de l’UMP. Comment en est-on arrivé là ?
Sarkozy est devenu un produit addictif des journaux télévisés. Je veux dire par là qu’il a réussi à mettre dans la tête des journalistes télé qu’il était « un bon client », voire le « meilleur client ». Quant à la mise en scène des migraines à répétition, c’est ridicule. Miné par le cancer pendant près de vingt ans, François Mitterrand ne s’est jamais fait porter pâle. Mais Nicolas Sarkozy est un bon client pour les médias car il s’est forgé lui-même un personnage à leur mesure. S’il n’existait pas, le monde des médias l’aurait inventé. Et d’ailleurs, au fond, c’est ce qu’il a fait.

Revue Médias















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