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A contre-courant

Entretien avec Jean Boissonnat :

Si les patrons de presse étaient meilleurs gestionnaires...

Fondateur de l’Expansion, célèbre chroniqueur à Europe 1, professeur d’économie à Sciences Po, Jean Boissonnat juge la presse économique beaucoup moins complaisante qu’auparavant.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la presse économique ?

Elle a beaucoup évolué. Quand, avec Jean-Louis Servan-Schreiber, nous avons lancé l’Expansion à la fin des années 60, les journaux économiques étaient peu nombreux et cette presse était principalement financière. Ce que je vais dire n’est pas très aimable pour mes confrères de l’époque, mais c’était tout de même une presse très complaisante. Je me souviens de l’un des premiers reportages de l’Expansion consacré à la sidérurgie française. Nous avions rencontré ses dirigeants, pour les interroger sur l’avenir de leur secteur. Ils nous avaient répondu simplement qu’ils n’avaient pas besoin de cet article en ce moment et qu’ils n’avaient pas l’intention d’y mettre de l’argent pour le faire publier. Voilà quel était le réflexe à l’époque ! C’est une des raisons pour lesquelles nous avons conçu l’Expansion en direction des cadres, des gens intéressés par l’économie et non des dirigeants d’entreprises. Il ne s’agissait pas d’être contre eux mais d’échapper à ce type de pressions. Tout a énormément changé, je ne crois plus du tout que la presse économique soit dépendante de ce mode de financement. Il y a bien sûr la publicité, mais elle concerne tous les titres. Aujourd’hui, l’offre de presse économique en France est très large, peut-être même un peu trop par rapport au marché.

Tous ces journaux ou magazines parlent des entreprises, beaucoup plus que nous ne le faisions et c’est un bien. La grande nouveauté de la presse économique est sans doute de s’être recentrée sur l’entreprise et le service aux lecteurs. On en abuse peut-être un peu d’ailleurs. L’Expansion a été le premier à publier le « salaire des cadres en France ». On avait déjà le sentiment que le lecteur avait besoin d’une partie « service ». Mais aujourd’hui, vous avez tout, vous savez tout sur le crédit immobilier, sur les plans de retraite, les meilleures banques et les meilleurs placements, sur l’équipement informatique...

Les rapports entre les entreprises et les journalistes ont-ils eux aussi évolué ?

J’ai présidé l’Association des journalistes économiques et financiers à un moment où l’économie est entrée dans la grande presse. Il y avait donc d’un côté la presse économique spécialisée, plus ou moins dépendante de la publicité financière, pour dire les choses simplement, et les journalistes de la presse généraliste, qui traitaient de l’économie comme on traite de la politique. Alors, ce qui est vrai, c’est que les entreprises ont toujours eu tendance à vouloir créer un climat de bienveillance avec la presse. C’est connu, pour faire connaître leurs nouvelles voitures, les constructeurs automobiles invitent les journalistes dans des endroits plutôt sympathiques, au Mexique, en Afrique, au pire sur la Côte d’Azur. Et ne parlons pas de la presse touristique ou féminine... Il y a aussi des présentateurs de télévision à qui l’on offre des voyages... mais ce n’est rien, comparé à ce qui se pratiquait. La sidérurgie était spécialisée dans les voyages lointains. Il fallait qu’elle fasse parler d’elle dans la grande presse, et pas seulement dans la presse spécialisée. Avant-guerre, les journalistes voyaient souvent, aussi, circuler des enveloppes. Aujourd’hui, je ne pense pas que les relations soient polluées au point de polluer l’information elle-même.

La complexité des circuits et des comptabilités économiques qui régissent aujourd’hui les entreprises laisse souvent les journalistes dépendants des services de communication. Qu’en pensez-vous ?

Oui, la grande nouveauté de ces 30 dernières années est sans doute l’apparition des services de presse et de communication. Auparavant, vous pouviez rencontrer le secrétaire général de l’entreprise, le président ou le directeur financier, il n’y avait pas de « dircom » dans les entreprises, à l’exception de quelques-unes. C’est aujourd’hui un phénomène absolument universel.

Pour exercer correctement son métier, le journaliste doit agir à deux niveaux. Vérifier, recouper, percer l’écran des services de communication et mener sa propre enquête. Cela demande du temps et des moyens qui ne sont pas toujours compatibles avec le stress au quotidien. Autrement dit, il faut travailler pour décrypter l’information prémâchée fournie par les professionnels de la communication, et ne pas leur demander de faire l’article à votre place, ce qu’ils feraient volontiers ! Mais il ne faut pas non plus caricaturer. Vous ne pouvez pas collecter, seul, la masse d’informations qu’une entreprise, un État, une région ou une municipalité sont en mesure de vous fournir. Cette masse d’informations n’est pas inutile, elle est même importante. A vous de savoir vous en servir, sans vous en satisfaire, et de faire pleinement votre boulot.

Que vous inspirent ces études qui disent que les journalistes économiques ne sont pas suffisamment formés. Qu’un sur deux ne sait pas lire un rapport d’activité...

Il faut reconnaître que c’est tout de même fort complexe ! Vous ne pouvez pas demander à un journaliste d’être omniscient. De couvrir toute l’information économique en provenance des entreprises, des gouvernements, des ministères, du FMI, de la Banque mondiale ou de la Banque de France ! Le b.a.-ba du métier est de savoir se créer des liens avec des correspondants, des experts, des analystes qui vous aident à décrypter des événements ou des documents. Mais le journaliste n’est pas équipé pour débusquer dans le rapport de l’Oréal la prise en compte d’un risque financier dans tel ou tel pays. Même les experts financiers ont du mal à le faire. L’affaire Enron en a été le prototype. Je crois cependant que les journalistes ont aujourd’hui une formation économique plus solide qu’il y a vingt ans. Ce n’est pas un hasard si l’Institut d’études politiques de Paris, qui offre une solide formation générale, fonde sa propre école de journalisme. Un bon professionnel doit d’abord s’appuyer sur des experts, confronter ses sources pour mieux décrypter l’information.

Aujourd’hui, en France, la plupart des publications économiques sont contrôlées par des groupes industriels : Bouygues, LVMH, Lagardère, Dassault . Comment voyez-vous cette dépendance ?

Cela ne me rassure guère et démontre que si les patrons de presse étaient meilleurs gestionnaires, ils n’auraient pas besoin d’aller chercher des industriels. Mais il ne faut tout de même pas exagérer l’emprise d’un capitaliste industriel sur la rédaction au quotidien. Je me souviens d’une histoire très précise que nous avons connue à l’Expansion. Nous avons voulu faire une enquête sur Dassault à qui nous avions déjà consacré la une pour le premier numéro, ce qui ne serait plus pensable aujourd’hui dans le groupe. Cette fois, nous souhaitions faire un article sur les avions. Je demande un rendez-vous à Marcel Dassault qui me reçoit, au rond-point des Champs-Elysées. On parle librement, je lui pose des questions et il me dit : « Je suis content de vous avoir vu, alors quand est-ce que vous nous envoyez l’article ? » Je lui réponds : « Vous aurez l’article quand le journal paraîtra. » « Ah ! non, dit-il, vous allez nous donner l’article d’abord pour qu’on le lise, parce qu’il pourrait y avoir des erreurs. » Je lui réponds qu’on ne fait jamais lire les articles avant parution. « Ah ! mais alors ce n’est pas bien, on va se fâcher », lâche-t-il. Je lui dis simplement qu’il se fâchera quand il aura lu l’article... Peu de temps après, je reçois une lettre recommandée d’huissier stipulant toute réserve sur l’article à paraître dans l’Expansion, parce qu’il n’a pas été relu par l’entreprise. Évidemment, il nous a coupé la publicité, ce qui n’avait aucune importance. C’est vous dire l’état d’esprit dans lequel on se situait...

Ne craignez-vous pas les conflits d’intérêts entre les actionnaires de ces groupes et la liberté de l’information ?

Moi, j’ai vécu cette situation à Europe 1 où j’ai été chroniqueur économique pendant 20 ans. Je n’ai jamais eu de la part de Jean-Luc Lagardère d’intervention, ni de remarque avant ou après un passage sur les ondes. Une seule fois, après une chronique qui n’avait pas été très aimable pour Giscard, il m’avait dit : « Ah ! tiens, l’autre jour vous n’avez pas été très sympa avec le Président. » Sans plus. Il était peut-être en train de négocier avec lui je ne sais quel contrat d’armement... ou tout simplement, il aimait bien Giscard. Ce n’est pas ce que j’appelle une pression. Mais, globalement, il n’est pas sain à mes yeux, dans un pays comme la France, que l’essentiel des groupes de presse soit du point de vue capitalistique dépendant de groupes industriels, qu’il s’agisse de Bouygues, de Dassault ou de Lagardère, très liés à des contrats d’Etat.

Comment expliquer l’intérêt de ces grands groupes industriels pour la presse, peu compréhensible en termes de rentabilité ?

C’est le mirage. Vous savez, Bernard Arnault m’a dit un jour, au cours d’un déjeuner, qu’avoir un pied dans la presse lui permettait d’avoir à sa table des gens plus ouverts, plus diversifiés. Cela changeait du commerce du luxe.

Pour les journalistes, la situation vis-à-vis de l’actionnaire n’est pas toujours saine ?

C’est vrai. Il faut se méfier des effets pervers. Quand on est la propriété d’un grand industriel, la tentation est grande de voir des influences partout. La liberté de penser, l’énergie qu’il faut déployer pour simplement connaître les faits peuvent être mises à mal quand on cherche à se protéger à gauche, à droite. Alors que dans bien des cas, il n’est même pas utile de le faire.

« Il y a cette manie française qui consiste à mettre dans les conseils d’administration les copains des copains, tenus par la connivence et les bonnes manières de l’establishment. »

Que répondez-vous à ceux qui déclarent que l’ensemble des journalistes économiques partagent les valeurs et les convictions libérales des milieux d’affaires ?

Ce débat idéologique fondamental est encore une exception française ! Quand vous parlez d’entreprises qui sont sur des marchés où elles réalisent des profits, vous ne pouvez pas ignorer qu’elles relèvent d’un contexte libéral. Cela dit, en Europe, plus de la moitié de la richesse nationale (54 % en France, 48 % pour l’UE) est redistribuée par le biais de caisses publiques et sociales. Moi je veux bien qu’on parle de l’ultra-libéralisme au XXIe siècle, mais il faut tout de même nuancer par rapport à ce qui se passait au XIXe, où environ 15 % de la richesse nationale était redistribuée. Depuis que la Chine a décrété qu’elle ferait du socialisme de marché, le libéralisme est devenu la base commune de toutes les économies, avec de grandes différences entre elles d’ailleurs. Est-ce que pour autant la presse sacrifie au dieu du libéralisme tout souci d’équité et de vérité ? Je ne le crois pas.

Mes confrères parisiens, que j’ai connus autrefois, et c’est encore vrai aujourd’hui, sont plutôt centre-gauche que centre-droit. On n’est plus dans l’économie de marché d’un côté, et l’économie socialiste de l’autre. Il n’y a plus que la Corée du Nord et Fidel Castro pour incarner l’alternative majeure, celle qui vraiment met en jeu la propriété et les moyens de production parce que, sur le fond, la vraie question est là. Cela dit, ce qui me préoccupe le plus est un retour au travail-marchandise, pas dans les conditions aussi honteuses qu’au siècle dernier. Mais la tendance générale qui consiste à dévaloriser la notion du travail - qui à mon époque avait une valeur quasi religieuse - au profit du temps libre à tout prix, ne me semble pas aller dans le bon sens. Vous savez, Paul Ricœur écrivait il y a 50 ans : « Hier, on gagnait sa vie en travaillant, demain on la perdra dans les loisirs. » Je me demande s’il n’avait pas raison.

Vous pensez que la presse participe à cette évolution ?

Je crois qu’elle ne prend pas toujours la mesure de cette situation, contribuant ainsi à une certaine déconsidération du travail, qui n’est pas sain en soi, parce que le travail procure de la richesse qui doit être répartie en donnant aux individus l’occasion d’exprimer leur personnalité. Si cet aspect-là du travail n’est plus pris en compte, ni dans l’entreprise, ni dans la société, au prétexte que maintenant le travail n’est que le moyen de se procurer de l’argent pour avoir des loisirs, alors j’avoue qu’il y a là un recul.

Enron, WorldCom, Vivendi, France Télécom...que vous inspirent ces récentes affaires et leur traitement par la presse économique ?

D’abord, ces affaires, j’en suis convaincu, n’auraient jamais été portées à la connaissance du grand public il y a 30 ou 40 ans ! Ce sont des scandales moralement utiles qui, à mon avis, ne peuvent qu’améliorer le fonctionnement de notre système économique. Je m’en réjouis, à condition qu’on ne mette pas tout le monde dans le même sac. Le cas de France Télécom, celui de Vivendi Universal et celui d’Enron sont complètement différents. Il faut éviter l’amalgame et ne pas tout confondre en tirant des enseignements définitifs et hâtifs sur les dysfonctionnements de l’économie, attitude trop souvent répandue chez certains éditorialistes. Il faut rapprocher les faits des structures économiques des entreprises concernées, qui ne sont pas les mêmes chez France Télécom, lié à l’Etat, et Vivendi très dépendante, à l’époque, de la personnalité de Jean-Marie Messier. De son côté, Enron était socialement très avancée, mais prenait des risques disproportionnés par rapport à son assise capitalistique. Vous avez donc des problèmes de structures, mais aussi de comportements, d’honnêteté ou de malhonnêteté des dirigeants, ou plus simplement de psychologie. C’est le cas avec Jean-Marie Messier qui, sous la pression médiatique, s’est vu propulsé au rang d’une grande vedette.

Vous voulez dire que la presse a été responsable de ses ambitions ?

Elle y a contribué. Les feux de la rampe ont dû avoir un impact sur l’attitude du patron de Vivendi, qui a fini par prendre des risques qu’il n’aurait pas dû prendre. Autrement dit, la presse a probablement modifié la psychologie de ce personnage qui, par ailleurs, je crois, est parfaitement honnête. Il y a comme une déformation entre le Jean-Marie Messier qui arrive à Vivendi, et l’image surdimensionnée que la presse donne au personnage qui finit par avoir une vision différente de lui-même, en perdant conscience des réalités. Dans ce rapport dialectique, la presse n’est pas complètement innocente. Mais il y a plus grave que les journalistes. Ce sont les membres du conseil d’administration. C’est incroyable ! Les plus grands banquiers, les plus grands industriels français qu’on ne peut pas soupçonner d’ignorance en matière de lecture d’un compte d’exploitation, ont laissé faire. Ils avaient pourtant les chiffres devant les yeux.

« Le journalisme est le deuxième plus beau métier du monde, après celui de chef d’orchestre. »

Comment analysez-vous ce silence. Toujours l’effet miroir ?

Cela joue. Mais il y a aussi cette manie française qui consiste à mettre dans les conseils d’administration les copains des copains, tenus par la connivence et les bonnes manières de l’establishment. « Tu me pousses, je te pousse, tu ne me fais pas de mal, je ne te fais pas de mal, etc. » Les deux membres qui ont été les plus vaillants, Bernard Arnault et Claude Bébéar, ont tout de même mis beaucoup de temps à réagir. Le vrai libéralisme aurait été de tirer la sonnette d’alarme bien avant, au lieu de ne rien faire sous prétexte qu’on passe des vacances ensemble.

Après l’avoir encensé, les médias ont tiré à boulets rouges sur Jean-Marie Messier. Comment expliquez-vous ce retournement d’attitude ?

Vous avez complètement raison. On accorde un écho disproportionné à des choses qui auraient pu être plus mesurées et l’on se donne bonne conscience après coup, en écrasant celui qui est au tapis. Ce n’est pas à l’honneur de la presse. On manque de mesure parce que l’on est dans un système d’information dominé par la télévision où l’émotion devient omniprésente. La presse écrite doit apprendre à se libérer de cette course à l’émotion car ce n’est pas son rôle.

Ce manque de recul est-il spécifique aux journalistes français ?

Je ne le pense pas. Je crois qu’il est malheureusement intrinsèque du fonctionnement de ce métier dont la principale angoisse est de faire l’impasse sur un sujet qui pourrait être traité par les confrères. Décider de ne pas publier une information parce qu’elle manque de mise en perspective et de contenu est une décision difficile à prendre. Dans le contexte de précipitation actuelle renforcée par le pouvoir des nouvelles technologies où l’on sait tout en temps réel, ce choix est quasi héroïque ! Je constate tout de même que certains sujets couverts par tous les médias apportent parfois des éclairages différents. C’est le cas de l’affaire Perrier, qui est un conflit emblématique du sursaut de l’information sociale sur l’information financière. J’estime que la presse a plutôt bien développé tous les aspects de ce dossier.

Quel principal reproche feriez- vous à la presse économique française ?

Le manque de moyens. Aux Etats-Unis, on fait « chasser » l’information par un journaliste, on la fait écrire par un autre, on la fait vérifier par un troisième, et c’est le rédacteur en chef qui décide de la publication du papier. Je pense qu’il faut, comme dans les grands journaux américains, séparer l’enquête de terrain de l’écriture, et y ajouter un niveau supplémentaire de vérification de l’information avant publication. Avec un vrai rédacteur en chef ou un chef de service qui tranche et qui prend ses responsabilités par rapport au journaliste. La responsabilité de la rédaction en chef doit être renforcée dans l’organisation du transit de l’information. Mais cela demande des moyens qui n’existent pas en France.

Vous aimez toujours ce métier ?

C’est le plus beau métier du monde ! Non, je dirais que c’est le deuxième plus beau métier, après celui de chef d’orchestre. C’est ce que j’aurais aimé être. Donner du plaisir à partir d’une œuvre qui n’est pas la sienne est sans doute le plus beau rôle d’intermédiaire qui puisse exister. De ce point de vue, nous sommes assez proches puisque le journaliste est aussi un intermédiaire...


 
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