Lors de votre tout premier procès, la presse doute de votre culpabilité. Pourtant, vous êtes condamné. Les médias ne sont donc pas si influents qu’on le dit ?
Roland Agret : Au cours du procès, certainement pas. Les articles sont écrits le soir pour le lendemain. Or, à l’époque, étant complètement inconscient, je n’avais fait aucun travail en amont avec la presse. Le matin où j’ai comparu devant les assises, le journal régional, Midi Libre, titrait : « Trois hommes risquent leur tête. » Je ne m’étais rendu compte de rien et mes avocats eux-mêmes n’avaient cessé de me rassurer, me certifiant que je serai acquitté. Mes parents, des petits-bourgeois gaullistes, m’avaient élevé dans le respect de la justice : j’étais certain qu’on ne pouvait condamner quelqu’un pour un acte qu’il n’avait pas commis. Pendant le procès, deux journalistes, Maurice Rouquette, de Midi Libre, et Françoise Laborde, pour France Soir, avaient exprimé des doutes. Mais une fois condamné, c’était trop tard.
A quel moment prenez-vous conscience de l’importance des médias pour votre combat ?
Roland Agret : Quand on m’a incarcéré, j’étais sous le choc. J’avais l’impression d’être dans un monde à l’envers. J’étais innocent. Les juges, les jurés s’étaient trompés sur mon compte. Je le hurlais aux gardiens et en retour, les coups pleuvaient. J’ai pris conscience de la nécessité des médias en observant l’affaire Goldman. Pierre Goldman avait été condamné à perpétuité, accusé à tort d’avoir assassiné deux pharmaciennes. Mais à l’occasion de son pourvoi en cassation, la pression des médias et de ses comités de soutien était si forte que la cour a « inventé » un vice de forme. Et il a été acquitté.
Quel est l’élément déclencheur qui vous fait prendre conscience que vous ne pourriez pas vous en sortir tout seul ?
Roland Agret : Je suis devenu enfin lucide quand je me suis réveillé un matin après une tentative de suicide par pendaison. J’ai vu Marie-Jo et ma mère en pleurs à mon chevet. Je ne savais pas pourquoi elles étaient là. J’avais pris tellement de médicaments pour dormir et me calmer que j’en étais devenu accro. Je me suis réveillé en réanimation sans même savoir ce qui s’était passé. Là, quelque chose s’est déchiré dans ma tête. J’ai décidé d’agir à la façon de Pierre Goldman. Tout en sachant que ce serait difficile parce que lui était un « prisonnier politique », alors que je n’étais qu’un « droit commun ». Le politique à l’époque représentait l’aristocratie des prisons. C’est Marie-Jo qui a réussi l’exploit d’aller voir les gens, taper aux portes, pendant des années. Mais j’ai très vite compris que, pour lui donner du grain à moudre, il fallait que je fasse quelque chose. On ne pouvait pas intéresser les médias avec notre seul dossier. Je devais prendre mon corps en otage. Si j’avais tenté de prendre un maton en otage, c’est moi qui devenais le salopard. Au début, j’ai eu des gestes de gamin - avaler des manches de fourchette, par exemple. J’avais droit à trois lignes dans la presse locale. Alors, peu à peu, pour attirer l’attention des médias, j’ai été obligé de commettre des actes inhumains, mais qui étaient concertés et calculés au millimètre près.
Qu’est ce qui fait que ça marche ?
Roland Agret : Il fallait sans cesse donner à la presse de quoi parler. C’est pour cela que Marie-Jo a fait elle aussi une grève de la faim, qu’elle est allée camper devant le domicile de Jean Lecanuet, qui était alors garde des Sceaux - elle avait eu son adresse par un jeune journaliste en échange de l’exclusivité. Chaque fois qu’elle tentait quelque chose, je me mettais un peu en retrait pour reprendre la main dès que le bruit retombait. La presse en redemandait d’ailleurs !
« On ne pouvait pas intéresser les médias avec notre seul dossier. Je devais faire quelque chose. Je devais prendre mon corps en otage. »
Son côté « petite fille fragile » vous a aidé ?
Roland Agret : Certainement.
Vous en avez joué ?
Marie-Jo Agret : Bien sûr ! J’étais le relais entre les comités de soutien et les journalistes. Les journalistes sont très gentils, mais quand ils ont fait un ou deux papiers, il leur faut quelque chose de neuf à dire. Une grève de la faim qui dure, cela ne fait pas un article tous les jours... Je faisais donc en sorte qu’ils aient de la matière. Je donnais de moi-même. Et comme j’avais une apparence fragile, ils avaient tendance à me protéger. Parfois même, ils répondaient pour moi...
Certains journalistes allaient donc plus loin que leur rôle d’informateur ?
Marie-Jo Agret : Certains sont même devenus des amis. Ils formaient ce que j’appelais « ma garde rapprochée ». Leur aide nous a été très précieuse.
Concrètement, comment faisiez-vous pour mobiliser les journalistes ?
Marie-Jo Agret : J’habitais et je travaillais à Nîmes à l’époque, et Roland était incarcéré aux quatre coins de France. Je venais régulièrement à Paris pour faire le tour des rédactions. Je demandais des rendez-vous à tous les journalistes qui s’occupaient des faits divers. J’arrivais avec mes quatre papiers et mon petit dossier pour parler de Roland. La première fois, j’ai vu tous les journaux qui existaient. Ils m’ont gentiment écoutée, mais il fallait toujours ces fameuses actions. Ils ne pouvaient pas faire un papier pour mes beaux yeux et je devais les « nourrir ». Ils ne pouvaient pas non plus me croire sur parole, car j’ai retenu une chose de ces années : toutes les femmes qui attendent devant les prisons ont des maris innocents. Il m’a donc fallu trouver les mots différents pour convaincre que Roland était effectivement victime d’une erreur judiciaire.
Globalement, les médias étaient plutôt réceptifs à votre histoire ou plutôt dans le registre « pas de fumée sans feu » ?
Marie-Jo Agret : J’ai plutôt eu un bon accueil. Il faut dire que je m’empressais d’oublier les désagréables. Mais j’étais toujours obligée de faire monter la mayonnaise. Envoyer les articles parus dans les journaux régionaux, relater les actions de Roland, prévenir des miennes également. Et comme on bougeait beaucoup, les journalistes avaient davantage de raisons d’en parler.
Mais c’est votre acharnement, à force de rencontres personnalisées avec les journalistes, qui finit par payer !
Marie-Jo Agret : Au début, oui. Ensuite, j’ai été aidée par les comités de soutien. J’ai rencontré le pasteur de Nîmes qui voyait Roland en prison et qui a monté le premier comité. A partir de là, des gens se sont rassemblés et j’ai eu des relais. C’est devenu un peu plus facile. Ils me faisaient rencontrer de nouveaux interlocuteurs qui pouvaient à leur tour aider Roland. Cela faisait boule de neige.
C’est alors que vous devez encore franchir un degré dans le spectaculaire, dans l’horreur ?
Roland Agret : Les hauteurs ministérielles ne s’inquiètent du sort d’un détenu que dans la mesure où la justice est dans la rue. Cela arrive par l’intermédiaire des médias. J’entame ma dernière grève de la faim, qui va durer plus d’un an, pour maintenir la pression. Je suis entré dans une logique de guerre. Par la suite, je me suis coupé un doigt. Puis un deuxième.
Vous dites qu’avoir « la presse avec soi, c’est une chose, mais savoir l’utiliser en est une autre »...
Roland Agret : Evidemment. On ne peut compter sur les médias qu’à une seule condition : ne jamais leur mentir. Ils doivent se rendre compte que tout ce que tu fais et que tu dis est vrai, incontestable. Si tu racontes une connerie, tu es mort. C’est pour cela que les éléments un peu « ennuyeux » de mon dossier - qui n’étaient pas des preuves à charge mais qui pouvaient induire un doute - on les plaçait toujours sur le haut du dossier et on en parlait. Pour expliquer, pour jouer franc-jeu.
Médias de droite et médias de gauche se sont comportés différemment à votre sujet ?
Roland Agret : Peut-être un peu différemment à certains moments. Mais le clivage droite-gauche n’a pas vraiment fonctionné. La presse de droite a été plus difficile à mettre en route, mais un des meilleurs articles publiés sur notre affaire l’a été dans Le Figaro.
Vous avez fait une émission sur RMC en direct alors que vous étiez en prison ?
Roland Agret : Oui. J’étais à l’hôpital à l’époque et Marie-Jo était entrée truffée de micros en murmurant : « Il faut que tu parles à la radio. » Mon premier réflexe a été de lui demander qui lui avait posé du scotch partout sur la poitrine ! Et elle me disait : « Mais parle, tu es en direct sur RMC ! » Alors je me suis ressaisi et j’ai fait une émission en direct. Ils se sont d’ailleurs fait taper sur les doigts pour l’avoir diffusée...
Même réhabilité, votre lutte n’est pas terminée, et passe une fois de plus par les médias. C’est durant un « Sept à Huit » que vous avez annoncé votre intention de vous tirer une balle dans le pied si l’Etat ne vous indemnisait pas pour les années passées à tort en détention. Et quand vous passez à l’acte, c’est encore en présence de journalistes.
Roland Agret : Comme à chaque fois. J’ai toujours signalé mes actions à l’avance et j’ai toujours fait ce que j’avais prévu. C’est d’ailleurs encore ainsi aujourd’hui avec notre association « Action Justice [1] ». Si j’annonce que nous allons nous enchaîner au ministère de la Justice, je le fais.
Vous avez regretté certaines de vos actions ?
Roland Agret : Non. Même si elles étaient graves et douloureuses. Même si elles n’ont jamais été évidentes. J’étais entré dans cette fameuse logique de guerre et j’étais obligé d’inventer quelque chose de toujours plus dur. A chaque étape.
Souvent les affaires sont médiatisées par les avocats. Cela n’a jamais été votre cas.
Roland Agret : Non. L’important pour un avocat, c’est qu’il soit bon. Ce n’est pas souvent le cas de ceux qui sont médiatiques. Nous, on sait monter une conférence de presse, avec des éléments et un dossier solides. Pas besoin des conseils d’un avocat. La médiatisation n’est pas toujours positive. Un avocat très médiatique peut aussi gêner la Chancellerie et cela se retourne contre le client. Pas besoin d’une belle danseuse. Mes avocats, je leur demande simplement de bosser. Dans l’affaire Dany Leprince [2] un des avocats que j’ai fait travailler, Samuel Cornu, ne s’est pas contenté de survoler le dossier. Il fallait descendre au fond d’un puits de dix-sept mètres de profondeur. Il s’est habillé en égoutier et il est descendu. Chapeau !
Que s’est-il passé avec Serge July pour que vous en disiez autant de mal ?
Roland Agret : Quand je me suis coupé le premier doigt et que je suis arrivé dans les locaux de Libération, July était présent et s’est détourné avec une mine de dégoût en me voyant. Il ne m’a même pas serré la main. Cette gauche, avec sa science de la révolution d’un côté et sa science de la nouvelle société de l’autre, m’a trahi. Je ne les intéressais plus.
Vous avez vous-même touché au journalisme quand vous avez fait des enquêtes pour TF1 ?
Roland Agret : Je l’ai fait avec grand plaisir. Et TF1 était ma tirelire. Avec « Enquête publique », on m’a donné tous les moyens pour aider les pauvres gens. S’il l’avait fallu, on m’aurait même fourni un hélicoptère ! Je dis merci à Monsieur Bouygues, mais il doit aussi me dire merci parce que je faisais de l’audimat pour lui.
C’est le couple journalistes-Marie-Jo qui vous a sorti de là ?
Roland Agret : Absolument. Si Marie-Jo n’avait pas été là pour mobiliser les médias, je serais mort en prison. Un jour, on m’a demandé si je regrettais quelque chose. J’aurais trop à regretter. Une seule cependant : quand elle avait à peine dix-huit ans, Marie-Jo m’a demandé de l’enlever. A l’époque je ne l’ai pas fait. Aujourd’hui, je le ferais.

Revue Médias















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