Vous avez été arrêté par les forces pakistanaises le 15 décembre 2001. Dans quelles circonstances ?
J’étais avec un journaliste algérien au Pakistan. Nous voulions nous rendre à Kandahar, au sud de l’Afghanistan, pour filmer la ville quelques jours après sa reddition. Lorsque nous sommes arrivés à la frontière, à Chaman, on nous a demandé de présenter nos passeports et de patienter. Nous étions plus de 70 journalistes étrangers. Tout le monde a récupéré son passeport, sauf nous. Quand nous avons demandé des explications, on nous a simplement répondu qu’il y avait quelques vérifications à faire. Les policiers à la frontière me connaissaient pourtant car j’étais déjà passé à deux reprises au même endroit.
Ils savaient que vous travailliez pour Al-Jazira ?
Oui, ils le savaient. Nous avons d’abord cru que les policiers pakistanais voulaient un bakchich. Ils nous ont fait savoir qu’ils avaient reçu des renseignements militaires pakistanais l’ordre de m’arrêter. Mais le signalement me concernant était faux : le numéro de passeport était erroné, la date de naissance incorrecte et même mon nom ! Comme si quelqu’un avait fourni de fausses informations me concernant. J’étais supposé être en Afghanistan et vouloir entrer au Pakistan. Or, c’était l’inverse !
Pourtant, une semaine auparavant, j’avais renouvelé, à Islamabad, par l’intermédiaire de l’ambassade du Qatar [1], mon titre de séjour sans la moindre difficulté. J’ai tenté de discuter avec les policiers et de leur faire remarquer leur méprise. Je leur ai rappelé que j’étais cameraman à Al-Jazira et que j’avais passé la frontière au même endroit à plusieurs reprises. Ils m’ont demandé de patienter.
Quand le directeur de Al-Jazira, Mohammed Jassim al-Ali, nous a téléphoné pour nous demander si nous étions arrivés à Kandahar, je lui ai expliqué que nous avions un contretemps à la frontière. Il a alors appelé l’ambassade du Qatar, qui est elle-même intervenue. Je suis resté toute la nuit au poste-frontière. Le lendemain, l’officier de police a vérifié à nouveau mes papiers et reconnu qu’il y avait une erreur. Il m’a dit que j’allais être libéré et que je pourrais passer en Afghanistan. J’ai encore attendu une journée. Le surlendemain, l’officier a téléphoné au bureau de vérification des passeports en expliquant que j’étais là depuis deux jours déjà et qu’il fallait trouver une solution. C’est à la suite de cet appel qu’une voiture des renseignements militaires est venue me chercher pour me conduire dans le centre de Chaman : ils m’y ont annoncé mon arrestation jusqu’à complète vérification.
Après plusieurs jours, vous avez été livré aux forces américaines.
Au bout de trois jours à Chaman, le troisième secrétaire de l’ambassade du Qatar m’a rendu visite. Les autorités militaires pakistanaises lui ont dit : « Nous n’avons rien contre Sami Al-Haj. Nous allons voir et peut-être le libérer. » Ils doutaient à ce moment-là que je sois vraiment Sami Al-Haj. Le diplomate leur a fourni des assurances, leur confirmant qu’il me connaissait, que j’étais bien le cameraman d’Al-Jazira et que je venais bien de Doha. Le bureau de Chaman m’a demandé d’attendre trois ou quatre jours supplémentaires, le temps de s’informer directement en haut lieu. Après vérification à Islamabad, on a « découvert » que mon passeport était prétendument faux et qu’il fallait écrire au gouvernement soudanais pour en savoir plus. J’ai donc attendu la réponse de Karthoum.
Le 7 janvier, ils m’ont annoncé qu’ils allaient me conduire à l’ambassade soudanaise pour que je puisse rentrer chez moi. Et, en attendant, ils m’ont transféré à la prison militaire de Quetta. L’après-midi même, ils m’ont demandé de revêtir l’uniforme des prisonniers et m’ont attaché les mains dans le dos, alors que j’avais toujours la caméra d’Al-Jazira avec moi. Ils m’ont amené jusqu’à l’aéroport. Mais, au lieu de me laisser rentrer chez moi, ils m’ont remis aux Américains. C’était un mardi vers 23 h 30.
« Je leur ai montré mon passeport, leur prouvant qu’au début de la guerre, je séjournais à Doha. Je ne pouvais pas avoir filmé Ben Laden. »
Et alors ?
J’ai pris l’avion jusqu’à Bagram, où on m’a mis un sac sur la tête. En descendant de l’avion, ils m’ont poussé. Comme je n’y voyais rien, je suis tombé et me suis brisé la jambe [six ans après, Sami Al-Haj marche toujours à l’aide d’une canne, NDLR]. Jetés à terre, ils nous ont tous frappés. Un soldat américain criait : « Pourquoi êtes-vous venus nous combattre ici ? Vous êtes des terroristes ! » J’ai répété au moins cent fois que j’étais journaliste et pas combattant. Chaque fois qu’ils me demandaient où je travaillais et que je répondais : « Al-Jazira », ils me frappaient encore plus que les autres. Nous avions toujours nos sacs sur la tête, les mains attachées dans le dos. Des chiens autour de nous grondaient et aboyaient. Puis, ils nous ont poussés un par un à l’intérieur d’un grand hangar. Il faisait très froid, moins de zéro degré ; c’était difficile à supporter. J’étais le numéro 35.
Après trois heures dans le hangar, je suis tombé. Les militaires m’ont alors conduit dans une chambre, dans laquelle j’ai été complètement déshabillé, avant de me voir remettre un nouvel uniforme. C’est à ce moment-là que les militaires américains m’ont accusé d’être le cameraman de Oussama Ben Laden. Je leur ai répondu que je ne l’avais jamais filmé. Je suis resté seize jours dans ce hangar, sans aucune information. Il n’y avait pas de toilettes, nous n’avions pas d’eau, très peu à manger, et pas le droit de prier. Mes jambes avaient gonflé à cause de l’humidité. Après deux semaines, les interrogatoires ont commencé. Ils m’accusaient toujours d’avoir filmé Oussama Ben Laden, notamment lors des premiers jours de guerre : c’était la raison de mon arrestation. Je leur ai montré mon passeport, leur prouvant qu’au début de la guerre, et même longtemps après, je séjournais à Doha. Je ne pouvais pas avoir filmé Ben Laden. L’interview diffusée sur Al-Jazira a été faite par Tayssir Allouni quand j’étais à Kandahar et je n’y ai jamais vu Tayssir. Je n’étais pas son cameraman. D’ailleurs, à Kandahar, je me trouvais avec les équipes de CNN. Ils ont insisté : « Vous n’avez jamais vu Ben Laden ? » Je leur ai répondu : « Jamais ! »
C’était la seule accusation des Américains ? Avoir filmé Ben Laden ?
Ils m’ont posé une autre question : « Où étiez-vous le 11 septembre ? » Avec ma famille en Syrie. Un visa sur mon passeport l’attestait. Ils ont effectivement constaté que j’étais à Damas. Un officier m’a demandé : « Si on vous libère, qu’allez-vous dire ? » J’ai répondu : « Je dirai ce qui s’est passé. Comment vous m’avez frappé, humilié. » Alors, il a souri et m’a demandé s’il pouvait me rendre un service. J’ai répondu que je voulais contacter ma famille, que j’avais besoin de soins, ainsi que d’une couverture. Et que j’aimerais avoir la permission de prier. Il m’a alors fourni un formulaire de la Croix-Rouge, sur lequel j’avais simplement à inscrire mon adresse à Doha. Ils se chargeraient de prévenir mes proches de mon lieu de détention. Mais je ne pouvais pas écrire un mot : seulement mon adresse. Pour les soins, ils allaient trouver un médecin.
Et vous avez été soigné ?
Non, personne ne m’a soigné. Jamais. Ils m’ont donné une couverture. Pour ce qui est de prier, c’était hors de question.
« Les Américains m’ont proposé de collaborer avec eux, me précisant que je ne le regretterais pas. »
Vous avez passé cinq mois à la prison de Kandahar. Vous y étiez mieux traité ?
Sur la route de Kandahar, ils nous ont encore frappés, nous insultant, nous, nos mères, nos sœurs et nos familles. Quand nous sommes arrivés, nous avons été interrogés. Toujours les mêmes accusations. Puis, ils m’ont demandé de leur raconter ma vie. Je l’ai fait. Après quelques jours, l’officier qui m’interrogeait est venu me dire : « Nous sommes en guerre et en temps de guerre, nous pouvons commettre des erreurs. C’est à cause des Pakistanais. Ce sont eux qui vous ont arrêté. Ils l’ont fait pour de l’argent. Nous avons décidé de vous libérer et de vous permettre de retourner chez vous. On regrette ce qui s’est passé, on est désolé. Nous allons écrire à Al-Jazira pour leur expliquer que nous vous avons arrêté par erreur et nous excuser. Par contre, vous devez vous engager à ce que Al-Jazira ne publie pas cette lettre, et promettre de ne pas parler. Si vous parlez, on vous arrêtera à nouveau. »
Enfin, ils m’ont proposé de collaborer avec eux, me précisant que je ne le regretterais pas. Ma tâche devait consister à espionner les autres prisonniers. Je les ai remerciés et leur ai demandé de m’autoriser à partir puisque j’avais un billet pour Doha. Ils m’ont laissé cinq mois sans réponse ! Et un beau jour, ils m’ont informé que j’allais quitter Kandahar pour être transféré à Guantanamo, sur l’île de Cuba. Sans explications.
Vous arrivez à Guantanamo le 13 juin 2002 et y restez jusqu’en juin 2008. Quelles étaient vos conditions de détention ?
Durant le voyage, nous n’avions pas le droit de dormir. Nous devions rester éveillés tout le temps. Dès notre arrivée, j’ai été interrogé durant à peu près trois heures. Je leur ai répété ce que j’avais déjà dit au Pakistan et en Afghanistan. Trois jours après, ils m’ont convoqué. Il y avait trois personnes, dont une du FBI et un militaire. Ils avaient vérifié, m’ont-ils expliqué, n’avaient rien contre moi et, n’étant plus accusé de quoi que ce soit, ils allaient me libérer. Il fallait simplement que je sois patient. Je devais être le premier libéré. Ensuite, ils m’ont convoqué encore une fois pour m’interroger sur Al-Jazira.
« Durant plus d’un an, les Américains m’ont posé les mêmes questions : plus de cent vingt interrogatoires, à 90 % sur Al-Jazira. »
Que vous demandaient-ils ?
De nombreuses questions concernaient la hiérarchie d’Al-Jazira. Du directeur au sous-directeur, en passant par l’administration. Ils voulaient également tout savoir du financement de la chaîne et de son fonctionnement interne. J’ai toujours répondu que j’étais un simple cameraman et que je ne pouvais pas tout connaître. Mais ils insistaient pour que je leur parle de la vie du directeur ou de celle d’un journaliste en vue. Ils m’ont demandé quelle était la nature des relations entre Al-Jazira et Al-Qaida. Comment les films sur Al-Qaida arrivaient jusqu’à Al-Jazira. Si la chaîne payait l’organisation terroriste pour les obtenir et, a contrario, si Al-Qaida finançait Al-Jazira pour que cette dernière lui fasse de la publicité. Je n’en savais rien, bien évidemment. Durant plus d’un an, ils m’ont posé les mêmes questions : plus de cent vingt interrogatoires, à 90 % sur Al-Jazira. Comme j’ai été cameraman pour la chaîne en Tchétchénie, ils voulaient savoir ce que j’y faisais. Ensuite, ils m’ont proposé de collaborer en échange de la nationalité américaine pour moi et ma famille. Mon salaire devait dépendre de mes informations.
En restant à Al-Jazira ?
Oui, ils y tenaient beaucoup. Je devais rester cameraman pour Al-Jazira, mais ils voulaient me former pour que je puisse leur fournir des informations sur la nature exacte des relations entre Al-Jazira et Al-Qaida. Ils voulaient également que je m’arrange pour participer à une interview de Kadhafi. Ils m’auraient fourni du matériel électronique leur permettant de me localiser et d’enregistrer toutes les conversations sans que je sois obligé de leur téléphoner. Ils m’ont précisé que si j’avais la moindre indication sur la présence de terroristes quelque part, je n’avais qu’à le leur signaler et qu’ils interviendraient immédiatement. Je n’avais qu’à donner mon accord et je serais libéré immédiatement. Je leur ai demandé un temps de réflexion, au cours duquel j’ai eu enfin accès à la presse arabe. C’était à peu près dix mois après mon arrivée à Guantanamo.
Les interrogatoires ont encore duré longtemps ? Vous a-t-on reproché autre chose que votre appartenance à Al-Jazira ?
Après avoir réfléchi, je leur ai indiqué que j’avais peur pour ma famille et que je ne pouvais pas accepter leur proposition. Ils ont alors changé d’attitude et m’ont accusé d’avoir participé à des interviews de gens d’Al-Qaida. J’ai reconnu avoir filmé le numéro 3 d’Al-Qaida. Mais le journaliste qui menait l’interview était Youssef Al Chouri. Je me contentais de filmer. Nous avons envoyé l’entretien à Al-Jazira, qui l’a diffusé, comme d’ailleurs CNN qui en avait acheté les droits. Les Américains ont saisi l’occasion pour dire que j’avais reconnu avoir des relations avec ce responsable d’Al-Qaida. Je ne le connaissais pas, je l’avais simplement filmé ! Je leur avais également indiqué avoir travaillé en Azerbaïdjan. Quand les Américains se sont renseignés, on leur a indiqué que j’avais été arrêté à l’aéroport avec 200 000 dollars en cash dans mes bagages. Ça, c’était vrai. Ce n’était pas 200 000 dollars, mais 220 000, déclarés par une société qui m’avait chargé de les convoyer de façon tout à fait officielle ! Cet argent appartenait à un homme d’affaires qui existe bel et bien. Une partie était destinée à des œuvres caritatives.
« J’ai été frappé, maltraité. Ils m’ont attaché les mains et les pieds, puis poussé pour que je tombe dans un escalier. »
Les interrogatoires ont fini par cesser ?
Ils ont duré un an et demi. Mais ce n’est qu’en 2005 que les Américains m’ont accusé d’avoir aidé les terroristes. Entre-temps, ils ont tout essayé pour me convaincre de collaborer.
Vous avez fait des grèves de la faim. Pour protester contre les mauvais traitements ?
Nous ne pouvions pas entrer en contact avec nos familles et ils ne nous laissaient pas faire nos prières. Ils ont déchiré le Coran devant moi et en ont jeté les morceaux dans les toilettes.
Vous l’avez vu ?
Oui, ils l’ont fait devant moi. Ils traitaient mal le Coran, le jetaient par terre, l’insultaient et le piétinaient.
Avez-vous été physiquement maltraité ?
J’ai été frappé, maltraité. Ils m’ont attaché les mains et les pieds, puis poussé pour que je tombe dans un escalier. Heureusement, j’ai réussi à garder mon équilibre. Ils m’ont frappé la tête par terre. J’ai été blessé à l’arcade sourcilière. Tout cela s’est passé en 2002, à mon arrivée.
Avez-vous subi d’autres violences physiques ?
Ils nous attachaient de manière qu’on ne puisse pas bouger. Ou bien ils nous laissaient à genoux, par terre, pendant des heures. Cela fait très mal. Ils nous empêchaient de dormir aussi.
Est-ce qu’à un moment, les violences et les interrogatoires ont cessé ?
Oui. Au bout d’un an et demi, j’ai pris la décision de ne plus parler, même s’ils me laissaient pendant longtemps dans des pièces où il faisait très froid.
Mais vous avez été détenu jusqu’en 2008. Avez-vous bénéficié d’améliorations dans vos conditions de détention ?
J’ai été transféré de camp en camp [2] plusieurs fois. Le 7 janvier 2007, j’ai commencé une grève de la faim - j’en ai fait trois en tout -, mais chaque fois qu’un détenu commençait une grève de la faim, les Américains considéraient notre geste comme une violation du règlement et nous privaient de tout : savon, brosse à dents, même de matelas...
Avez-vous été contraint de vous alimenter quand vous faisiez une grève de la faim ?
Oui, ils nous attachaient sur une chaise et nous obligeaient à ouvrir la bouche et à manger. Si nous ne le faisions pas, ils utilisaient un produit qui nous faisait pleurer. Même les médecins nous torturaient.
Que voulez-vous dire ?
Ils nous mettaient une sonde dans le nez, au lieu de la mettre dans la bouche, de telle sorte que cela nous fasse mal.
Dans quel camp étiez-vous détenu au moment de votre libération ?
Le camp n° 1, le camp Delta.
Vous étiez habillé en blanc ?
Non, toujours en orange [3]. Jusqu’à ma libération. Je n’ai porté l’uniforme blanc qu’une ou deux fois avant les grèves de la faim.
Après toutes ces années, selon vous, pourquoi vous ont-ils arrêté ?
Uniquement pour Al-Jazira.
Vous avez perdu dix-huit kilos ?
Au moment de mon arrestation, je pesais cent kilos, et après les grèves de la faim, j’étais tombé à soixante-huit kilos. Aujourd’hui, j’en pèse quatre-vingts.

Revue Médias















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