Philippe Sollers : « L’écrit est insubmersible »
Omniprésent dans les débats, Philippe Sollers est un homme aux multiples fonctions : écrivain, essayiste, directeur de collection, chroniqueur. Il nous parle de son expérience des médias des deux côtés de la barrière.
Cela vous ennuie si l’on vous dit que vous êtes plutôt bon journaliste. « La France moisie », par exemple, est un article qui est resté ?
Non, bien au contraire. C’est une chose à laquelle je tiens : pouvoir m’exprimer de plusieurs façons, aller du simple au complexe. La langue française est capable de remplir cette fonction. Cela me paraît naturel. Il n’y a pas de séparation entre les deux écritures. Elles procèdent de la même pensée et se complètent.
En même temps, il existe toujours une espèce de dépréciation des journalistes,un catalogage. On dit de plus en plus souvent « les journalistes » comme « les Arabes », « les juifs », « les pédés ». Il y avait voilà quelque temps dans Le Monde [1] un article de Francis Marmande qui épinglait cette tendance « La faute aux journalistes » disait-il.
Mais là, l’affaire est grave. Si je me souviens bien de son article et si je l’ai bien lu, il se terminait sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Sa « faute » c’est très exactement son honneur, celui de s’être exposée jusqu’au bout et de le payer de sa vie !
Un journaliste peut être déprécié et aussi assassiné. Et cependant ce métier mal vu suscite toujours des vocations. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Premièrement, le journalisme recouvre un champ considérable d’activités selon ce que l’on écrit et la façon dont on parle. Selon ces cas, les canaux de communication sont très différents. Deuxièmement, il faut distinguer à mon avis le journalisme d’écrivain du journalisme journalistique, du journalisme d’investigation, du journalisme d’enquêtes, du journalisme de révélations, du journalisme polémique, lesquels peuvent entraîner de redoutables conséquences selon le pays dans lequel on exerce ce métier - Anna Politkovskaïa en étant l’exemple majeur et funeste. Personnellement, je m’en tiens au journalisme d’écrivain, c’est-à-dire à quelque chose qui, touchant l’actualité, s’obstine à diffuser chaque fois un petit message. Sur la littérature, par exemple. C’est ce que je fais quand j’écris des articles. C’était ainsi dans Le Monde voilà quelque temps.
Maintenant j’essaie de le pratiquer dans Le Nouvel Observateur. Ainsi j’ai parlé récemment d’un petit livre merveilleux et peu chroniqué jusqu’alors, paru chez Horay, sur la façon dont la police de jadis fichait les écrivains - à mon avis elle continue d’ailleurs de les ficher mais avec moins d’application que la bonne vieille police républicaine. Vous y trouverez d’extravagants fichiers sur Hugo, sur Verlaine, sur Rimbaud, sur Proust. Pour le journalisme d’écrivain, le grand exemple n’est pas à aller chercher très loin : c’est évidemment le bloc-notes de Mauriac qui peut être considéré comme un chef-d’œuvre. Un journalisme d’intervention, avec un fond, qui dans son cas est prodigieux, et reste constamment très littéraire.
Dans Le Journal du dimanche, une fois par mois, je commence par des considérations sur l’actualité, le discours de Benoît XVI, le match « Ségo-Sarko », et petit à petit, j’essaie d’introduire des références, des livres à lire, des curiosités dont on ne parle pas forcément. Par exemple, je peux signaler un éditeur ultramarginal, qui a publié un livre extraordinaire, la correspondance entre Vauvenargues et Voltaire [2]. C’est ce que j’essaye de faire aussi à la radio ou à la télévision : inciter à la lec- ture, partager mes découvertes. Je pratique donc un journalisme de recommandation pour aller chercher des oreilles ou des yeux qui, éventuellement, pourraient capter ce message toujours minoritaire par définition et aider à faire comprendre de quoi il retourne lorsqu’on écrit vraiment.
Est-ce que l’on peut encore regarder le journalisme comme le voyaient Balzac ou Maupassant, un marchepied vers le pouvoir ou vers la gloire ?
Il y a un livre que vous pouvez relire tout de suite, définitif sur le sujet, c’est « Bel-Ami », un chef-d’œuvre, qui correspond exactement à l’époque où la presse obtient un statut de pouvoir considérable et c’est Maupassant qui écrit. Qui pourrait être le Bel-Ami de notre temps ?
On l’a dit à l’époque de Jean Ferniot...
Je pense que Giesbert va plus loin dans la mesure où la puissance journalistique est aujourd’hui plus grande et où elle s’inscrit dans le jeu historico-politico-économique de façon très directe. J’ajouterai en passant que le rêve de Giesbert est bien entendu d’être pris pour un très bon écrivain et d’entrer éventuellement à l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Là on est un peu dans le retournement de situation, un patron de presse ou directeur de publication dont le rêve secret est de devenir écrivain. Même chose pour le fichage de police dont je parlais tout à l’heure. Quand on songe que la dernière affaire qui soit sortie au sujet de Mitterrand est celle des écoutes téléphoniques ! Il était tout à fait grotesque de placer Edern-Hallier sur écoutes. Cela ne rimait pas à grand-chose. Il suffisait de fréquenter certains bars et surtout la Closerie des Lilas et de l’entendre parler pour savoir exactement ce qu’il avait en tête et ce qu’il avait à dire. Mitterrand a agi de la sorte parce qu’il avait lui aussi des prétentions littéraires, une sorte de visée, de rêve de littérature. Il écrivait des poèmes. Il s’intéressait à tout ça. Il fréquentait la librairie Gallimard où il achetait des grands papiers, surtout de Jacques Chardonne, de Julien Gracq. Je crains qu’avec Mitterrand, cette époque soit close. Je ne vois pas d’homme ou de femme politique nourrir des rêves de littérature, même médiocres.
« La presse écrite s’adresse désormais à des clients plutôt qu’à des lecteurs, c’est-à-dire des gens qui lisent vraiment avec un esprit critique. »
Giscard d’Estaing ? Il est académicien...
C’est le dernier vivant. Mitterrand fut le dernier au pouvoir. Il existe effectivement un roman de Giscard d’Estaing dans la veine de Maupassant, mais il n’a pas beaucoup insisté. Pour Mitterrand, c’était une vraie question. Je crois qu’il en rêvait. Il avait tendance à investir l’écriture d’un pouvoir considérable.
Autre aimable qualification réservée aux journalistes : « les chiens ».Vous savez,dans la phrase « l’honneur d’un homme jeté aux chiens ».
C’était à propos de la mort de Bérégovoy. Mitterrand visait Plénel, par ailleurs excellent journaliste sur le plan de l’investigation, de la révélation, de l’enquête. Il a « sorti des affaires » comme on dit. Mais quand il y a des affaires et quand on les sort, il faut être à la hauteur. Et tout le monde ne l’est pas. C’est d’ailleurs ce genre de révélations journalistiques qui risquent d’être jugulées de plus en plus en France à la faveur des normalisations générales et d’une baisse de puissance de la presse écrite.
Qu’est-ce que vous pensez de ce qualificatif de « chien » ?
Qu’en réalité ce ne sont pas les journalistes mais le pouvoir qui aboie.
Autre critique récurrente, les journaux seraient peuplés de militants, donc incapables de la plus élémentaire neutralité ?
Ça se discute. La profession recouvre quand même un éventail assez large. Il est certain que l’idéologie fourmille partout, même si arrive une presse que je qualifierai d’ultrapublicitaire et qui risque de l’emporter définitivement sur toute autre. La presse écrite s’adresse désormais à des clients plutôt qu’à des lecteurs, c’est-à-dire des gens qui lisent vraiment avec un esprit critique. Il est aisé de constater que ce lectorat averti, exigeant, est en constante dilution. D’un autre côté, il est vrai que dans la presse dite « de gauche », l’influence de Bourdieu a été considérable. La mort de Bourdieu, qui nous paraît déjà si lointaine, presque préhistorique désormais, a été solennellement célébrée.
J’étais alors éditorialiste au Monde et Le Monde en avait fait la une, comme pour un événement planétaire, alors qu’aujourd’hui l’assassinat d’Anna Politkovskaïa n’a valu qu’une modeste manchette. Ce seul détail devrait porter à réfléchir. J’aurais été directeur du Monde, j’en aurais fait la une, comme l’a fait Libération. Car derrière ces assassinats perpétrés contre des journalistes, on perçoit de plus en plus nettement toutes sortes de pressions à l’œuvre, à commencer par la pression économique sur les choix journalistiques. Ça va devenir, sans aucun doute, de plus en plus présent. Est-ce que Libération s’est permis cette une dans une sorte d’attitude réfractaire par rapport à sa situation qui est très menacée ? C’est une question. Est-ce que pour la plupart des responsables politiques, l’assassinat d’Anna Politkovskaïa va être considéré comme un regrettable accident de parcours ?... Tout de même, entre Gazprom, EADS, tous ces formidables contrats en jeu, il est évident que le pouvoir économique tend à s’infiltrer partout de façon plus ou moins hypocrite et à primer sur tout le reste.
Sans vouloir diminuer le mérite de Libération, il ne rate jamais un mort...
En effet, c’est dans sa culture. Ce qui prouve que l’idéologie subsiste jusque dans des situations économiquement contraintes.
En matière de journalisme, vous vous référez presque exclusivement à la presse écrite. Or, aujourd’hui,ne pensez-vous pas que le vrai pouvoir se trouve dans les couloirs des studios des télévisions ?
De la presse au médiatique, nous changeons de registre technique, presque de nature. En tout cas d’échelle.
C’est-à-dire ?
Qu’il n’y a pas de commune mesure entre ces moyens d’expressions. Réfléchissez simplement au fait que le plein emploi de la technique télévisuelle, ou même des radios, a tout juste 20-25ans. Ce n’est donc qu’un début. On entre sur une autre planète, planète qui rime d’ailleurs avec Internet. Les blogs, voilà de nouveaux moyens d’influence, de pou- voir. Et ils sont très catégoriques.
Diriez-vous que ce que l’on appelait l’« espace public » -les meetings, les réunions- se réduit désormais à l’espace médiatique ?
Ce n’est pas moi qui ai inventé la formule « société du spectacle ». Ça ne veut pas dire simple- ment la représentation médiatique, ça signifie que tous les rapports humains sont médiatisés par des images et que « les gens », comme on dit, ont de plus en plus tendance à jouer un jeu de rôle par le truchement de leur image à l’intérieur d’un film général. Il y a une évacuation de la perception individuelle, de la sensation de soi immédiatement représentée par des images. Donc le spectacle comme société, puisque c’est la même chose.
« En réalité, ce ne sont pas les journalistes mais le pouvoir qui aboie. »
Mais attention, cela ne veut pas dire simplement des moyens de communication ou la télévision, ce que Bourdieu avait tendance à croire, alors qu’il avait tort dans sa logique de marxiste archaïque à tendance stalinienne avérée. Il s’agit d’une prise en mains technique, généralisée, de la vie même des humains. On a raison de dire que le XIXe siècle a duré très longtemps et ne s’achève que ces jours-ci probablement. Et encore, pas dans toutes les têtes. Peut-être jusqu’à l’époque où j’ai publié, car on travaillait ensemble, l’excellent livre de Philippe Muray qui s’appelle « Le Dix-Neuvième Siècle à travers les âges ». Il faut lire « Bel-Ami » et « Le Dix-Neuvième Siècle à travers les âges » en même temps. Et Debord de préférence à Bourdieu...
C’est donc la fin de l’espace public, du rassemblement, de la parole vivante ?
Une manif non diffusée par la télé n’existe pas. Ce qui n’est pas filmable n’existe pas. Ce qui n’est pas représenté n’a pas eu lieu. Anna Politkovskaïa, journaliste russe assassinée, n’a jamais eu autant son image sur les écrans que parce qu’elle est morte...
Que pensez-vous du dispositif télévisuel négocié au centimètre près par les trois candidats socialistes ?
Hallucinant. Je dirais même que c’est une preuve d’archaïsme évident. Le Parti socialiste est très en retard. C’est du XIXe, du paléo-soviétisme. Or ce n’est pas du tout le débat qui a lieu au sein du Parti socialiste. Seule Ségolène Royal a senti que l’on pouvait apparaître de façon absolument déstabilisatrice alors que Jospin n’a rien compris à la nature spectaculaire de la société. Voilà pourquoi les socialistes sont en retard. Peut-être vont-ils se rattraper grâce à Ségolène Royal. Il vaut mieux qu’elle parle le moins possible, elle s’en rend compte. C’est très bien comme ça.
À propos du domaine politique et de ses relations avec les médias, que pensez-vous de l’entrevue, paraît-il houleuse, entre François Bayrou, Étienne Mougeotte et Patrick Le Lay après que Bayrou les avait accusés de faire le jeu du bipartisme au détriment de la pluralité démocratique ?
Je n’étais pas dans les coulisses, mais ça me paraît relever de la négociation. Bayrou a poussé un cri. Pour autant la polémique aura-t-elle vraiment lieu ? Non. Parce que de toute façon le système fonctionne. Les grands groupes d’argent, Lagardère, Rothschild, Dassault, tiennent les médias. Cela veut dire que la presse, l’information, les médias dans leur ensemble correspondent à des intérêts économiques précis. Qui va dire le contraire ? Personne.
Mais où se trouve le véritable pouvoir alors ?
Dans l’économique, bien sûr.
Et pourquoi ce pouvoir économique actuellement si absolu a- t-il besoin d’un relais médiatique, d’un groupe de presse de peu de rapport. Comme d’une danseuse ?
Cela dépend de besoins très précis. Premièrement, se renforcer constamment, et, deuxièmement, éviter le plus possible les contestations non prévues ou des ruptures dans le flux de la marchandisation générale. C’est un pouvoir qui ne va plus forcément prendre de gants. Pourquoi le ferait-il d’ailleurs, puisqu’il a un boulevard devant lui. Voltaire me semble plus que jamais bienvenu.
Pensez-vous qu’il puisse exister encore des lieux de résistances, des publications qui auraient la capacité de créer d’autres débats hors des zones médiatiques habituelles ?
C’est intéressant que vous posiez cette question dans ce bureau qui est celui de cette revue trimestrielle sans publicité. (Philippe Sollers embrasse d’un geste la minuscule pièce de six mètres carrés envahie de livres où se fabrique L’Infini.) Un numéro consacré entièrement à Heidegger a été épuisé et ce numéro, divine surprise, l’a été en même temps qu’éclatait la polémique sur le fait de savoir si le livre consacré à Heidegger pouvait paraître ou non chez Gallimard. C’est un travail qui nous a demandé trois ans. À notre grande sur- prise, il y a eu un intérêt immédiat. Je vous citerai un autre exemple. En 1989, nous avons sorti un numéro, qui a demandé deux ans de travail, entièrement consacré à Voltaire, numéro spécial qui, troublante coïncidence, est paru au moment où éclatait l’affaire Rushdie. Ce numéro est aujourd’hui introuvable. Mais qui, il y a vingt-cinq ans, imaginait la situation actuelle autour des phénomènes intégristes ?
Seul à l’époque, René Pommeau, ce vieil ami mort maintenant, grand spécialiste du XVIIIe siècle, l’un des rares à avoir lu intégralement les treize volu- mes de la correspondance de Voltaire, disait dans ce même numéro, qu’il n’est pas sûr que son « Mahomet » pourrait être représenté en France. Ça ne vous dit pas quelque chose ? Voyez « Idoménée » déprogrammé à Berlin. Mozart est un jeune débutant qui mérite mieux que cela d’après moi. L’autocensure ou la peur commencent à apparaître. Récemment, dans un déplacement en province, j’ai commencé à parler de Casanova, de cette actualité-là, de cette peur qui s’empare de notre société et qui peut dégénérer, la mettant en parallèle avec l’affaire Redeker. Il paraît que je n’aurais pas dû dire cela. On me l’a fait courtoisement remarquer.
Vous ne pouvez pas nier l’ambiguïté de la sphère médiatique qui peut à la fois entonner le grand air de la repentance, multiplier les demandes d’excuses,les appels à la prudence et dans le même temps publier une tribune libre comme celle de Redeker.
Non, mais elle se trouve en accord avec son temps. Car il existe des personnes qui, sur ce plan-là, restent d’une fermeté totale - la chancelière d’Allemagne, Madame Merkel, au moment de cette scandaleuse déprogrammation de l’opéra à Berlin, a été exemplaire. Et puis vous avez tous ceux, de plus en plus nombreux, qui vous expliquent que si on a des ennuis, c’est qu’on l’a bien cherché.
Vous ne pensez pas qu’une guerre médiatique est également en train d’apparaître par écran interposé entre l’Occident et une autre partie du monde ?
Dans cette guerre-là, il suffit qu’à un moment donné, dans tel ou tel événement, une personne compétente sélectionne un petit bout de phrase, d’image ou de déclaration, l’amplifie et déclenche ce qu’elle a envie de raisonnablement attendre. C’est magnifiquement vu. Dans la conférence universitaire que Benoît XVI donne à Ratisbonne, est-ce que sa citation, empruntée à l’empereur byzantin du XIVe siècle, Manuel le Paléologue, un epsilon dans son intervention, a un rapport avec l’ensemble de sa démonstration ? Non, bien évidemment. Mais dès lors que l’infime détail tronqué est envoyé sur Internet, qu’il est lu en Indonésie, ou en Somalie où, au passage, on tue une vieille religieuse italienne, alors le résultat est atteint. C’est là qu’aujourd’hui réside le problème. Cette sélection de l’information à des fins politiques fait que tout ce que vous dites pourra être retourné contre vous, car largement diffusé ; et qu’il vous sera impossible d’expliquer l’ensemble de votre pensée. En sélectionnant, je crée l’information. Ce que vous dites n’est pas ce que vous pensez. On n’a pas le temps. C’est la question à laquelle on est confronté constamment avec le médiatique. Le temps. À la télévision, le type regarde l’horloge, il n’écoute pas ce que vous dites. Donc le mot guerre n’est pas exagéré. C’est un conflit nouveau, un rapport de force jusqu’alors ignoré. Il faut s’organiser en conséquence.
Quand vous avez fondé Tel Quel [3], au début des années 1960, était-ce dans une stratégie de prise de pouvoir ?
Pas immédiate. C’était une revue trimestrielle au ton nouveau. Nous étions tous très jeunes. Mais je ne crois pas pour autant qu’on puisse vivre, exercer une activité quelconque, à moins d’être d’un jésuitisme profond, sans penser à des questions de pouvoir. Mais quel pouvoir ? Celui qu’on exerce vraiment ? Celui qui nous a été concédé ? Celui qui m’est encore attribué ? Il paraîtrait que j’aurais dirigé Le Monde des livres. Et pourquoi pas, tant que nous y sommes, la maison Gallimard et l’ensemble de la presse littéraire. Le pouvoir fait fantasmer. Surtout ceux qui l’ont déjà.
Aujourd’hui, vous auriez l’âge que vous aviez quand vous avez créé Tel Quel, fonderiez-vous une revue ou un blog ?
Une revue. Sans hésiter. Tout revient à l’écrit car l’écrit est insubmersible. ?
Michel Serres : « Avec Internet, on nous arrange la vie »
Philosophe et historien des sciences, académicien, Michel Serres a été l’un des tout premiers, avec la série des « Hermès » (cinq tomes de 1969 à 1980) à réfléchir sur la société de communication. Il dresse ici un plaidoyer en faveur des nouvelles technologies, qui inaugurent, selon lui, une rupture aussi grande que celle de l’invention de l’écriture.
Quels sont vos rapports avec les médias ?
J’ai vu, non pas l’origine, mais le développement de la radio. Puis, la télévision est arrivée dans les foyers français à partir des années 1950. À l’âge adulte, j’ai connu l’immense développement des nouvelles technologies, de l’ordinateur au Net, en passant par le fax. Toute ma vie a donc été accompagnée par l’évolution des médias modernes. Quand j’étais jeune, entre l’agrégation de philosophie et la thèse, à la sortie de l’École normale, j’ai écrit cinq livres sur Hermès, le dieu de la communication, des messagers, des traducteurs, des transporteurs de messages et des relations entre les hommes.
À cette époque, c’était plutôt mal vu dans le monde philosophique parce qu’il était entendu que le dieu de la philosophie était Prométhée, dieu du travail, de la production. J’ai été le premier à dire que la révolution contemporaine, c’est la communication et non pas la production. Hermès a été mon dieu. J’ai par ailleurs écrit un ouvrage sur les anges, sur le parasite, comme obstacle à la communication, et je viens de sortir un livre sur les ponts, comme média et relation entre deux rives. Le point central de la philosophie que j’essaie de construire tend finalement vers la relation et les médias, dans l’existence et dans la production philosophique.
Vous avez été l’un des premiers intellectuels français à porter un jugement optimiste sur le développement des nouvelles technologies.
Mettons de côté pessimisme ou optimisme. Je vois, dans les nouvelles technologies, une coupure beaucoup plus profonde que toute autre. Quand on prend un peu de recul historique, on est capable de dire : « Ça c’est nouveau, et ça ne l’est pas parce qu’on l’a déjà vu. » Or, les nouvelles technologies constituent une vraie coupure. Pour quelles raisons ? Aujourd’hui, vous m’interviewez, vous utilisez deux techniques : l’enregistrement et la prise de notes. Au Moyen Âge, Albert Le Grand faisait un cours à la Sorbonne. Les étudiants étaient debout les mains dans le dos. Il n’y avait pas de technologies... C’est encore davantage le cas avec Socrate et ses disciples, ou les apôtres de Jésus-Christ qui ne prenaient pas de notes... Pourquoi ? Pour une raison très simple : ils avaient de la mémoire, une mémoire terrible. Il n’y avait pas de livres, il fallait donc qu’ils sachent Homère par cœur et ils le savaient ! Ils étaient capables de réciter un texte à la virgule près. Nous avons besoin aujourd’hui de prendre des notes. Nous avons perdu la mémoire parce qu’elle est passée ailleurs : de la tête à l’objet. J’appelle ça l’externalisation de la mémoire. Avec les nouvelles technologies, votre ordinateur devient votre tête. Du coup, c’est une coupure aussi importante que l’écriture, qui a permis d’inventer l’histoire. C’est donc gigantesque ! Nous sommes passés à un autre temps, qui n’a probablement rien, ou très peu, à voir avec celui qui le précède.
« Devant la télévision, vous êtes le passager, devant votre ordinateur, vous êtes le conducteur. Ce n’est pas le même média. »
En quoi ces nouvelles technologies de l’information changent-elles profondément notre rapport au monde ?
On peut commencer par dire des banalités : avec Internet, le monde se rétrécit et, dans le même temps, il devient plus rapide... Mais, prenons un exemple : autrefois, en guise d’adresse, on donnait les coordonnées de son domicile. Le mot adresse était donc un repère dans l’espace bien déterminé au sein duquel nous bougeons. Aujourd’hui, on donne son numéro de téléphone portable ou son adresse e-mail. On ne s’est pas aperçu que désormais l’adresse n’est plus référée à l’espace. Avant, on vivait où l’on pouvait se déplacer, où l’adresse physique permettait le repérage galiléen ou cartésien de l’espace euclidien. Tandis qu’aujourd’hui, si je vous appelle sur votre portable, vous pouvez très bien être en Estonie et moi en Californie. Si je vous envoie un e-mail, je ne sais pas où vous êtes. L’espace dans lequel nous vivons et pensons n’a plus rien à voir avec l’espace d’autrefois.
C’est la même chose pour les rapports entre télévision et nouvelles technologies. La télévision est le cours magistral d’autrefois, tandis que les nouvelles technologies sont l’interaction perpétuelle. Vous voyez la différence : ou je fais un cours devant dix, cent, trois millions de personnes, ou on discute ensemble. Ou je conduis la voiture, ou je suis le passager. Devant la télévision, vous êtes le passager, devant votre ordinateur, vous êtes le conducteur. Ce n’est pas le même média. Et pas seulement d’un point de vue réception/action, c’est un engagement dans un cas et un abandon dans l’autre. La télé est un média un peu archaïque. Elle ressemble à ce que nous faisions de plus ancien à l’université.
Que répondez-vous à ceux qui regrettent la perte de la culture du livre, de l’écriture ?
Cette espèce de sanglot sur le passé ressemble curieusement au professeur de la Sorbonne qui parlait latin et qui voyait l’arrivée de l’imprimerie comme une perte de pouvoir, puisque tout le monde pouvait avoir des livres ! Je suis du côté de Montaigne, de Rabelais. Les autres du côté du professeur de Sorbonne... Socrate disait déjà que c’est terrible d’écrire parce que rien ne vaut la parole vivante... Nous changeons de support. Et, dans le même temps, nous changeons de contenu.
Ces nouveaux contenus ne vous déconcertent pas ?
N’oubliez pas qu’il n’y aurait pas d’astrophysique, de physique nucléaire, de biochimie, d’océanographie, de vulcanologie sans l’ordinateur ! Il a tout de même permis 70% des sciences contemporaines. Sans lui, vous ne pouvez rien faire en sciences humaines : des bilans, des recensements à l’échelle de la planète... La complexité des calculs est telle aujourd’hui - la quantité d’informations se compte par téra maintenant - que l’ordinateur est devenu le centre même de la recherche scientifique.
Mais la Toile peut aussi représenter la pire des choses.
La Bibliothèque nationale aussi ! On y trouve « Mein Kampf ». Si vous dites que le livre est propre et que la Toile est sale, je ris ! On dit que Gutenberg a commencé par imprimer la Bible, mais on ne dit jamais quel a été le second ouvrage qu’il a imprimé. Tout le porno y est passé ! Et le violent aussi. Et il y en avait plein les bibliothèques ! Tous les médias sont à la même enseigne. Le premier à avoir dit ça, c’est Ésope au Vie siècle avant Jésus-Christ : « La langue est la meilleure et la pire des choses. » Tous les médias sont la meilleure et la pire des choses. Je peux vous dire avec la langue que je vous aime, comme je peux vous dire que je vous déteste. C’est vrai de la Toile, mais c’est aussi vrai du livre qu’on pleure... Il y a aussi des livres avec des recettes pour se suicider et pour rendre les hommes esclaves et serviles. Cet argument n’est pas nouveau.
Au quotidien,vous nourrissez-vous beaucoup des médias ?
Non. Je travaille le matin et je m’interdis toute relation avec l’extérieur de 5 heures du matin à midi. Je cherche de l’information plus que du spectacle. Or, il y a aujourd’hui beaucoup plus de spectacle que d’in- formation. Lorsque je suis entré à l’Académie française, j’ai eu à faire l’éloge de mon prédécesseur, le ministre Edgar Faure. Je suis donc allé à l’Ina pour consulter les bandes de radio et les stocks d’émissions de télévision dans lesquels était intervenu Edgar Faure. C’était au moment où la télévision naissait. Les premières années, Edgar Faure apparaissait sur l’écran, plein visage, pendant que le journaliste, hors champ, lui posait des questions ordinaires. Devant ces émissions, j’ai pris énormément de notes parce qu’il y avait beaucoup d’informations. Deux ans après, le journaliste rentrait dans la lucarne et il n’y avait plus que la moitié du temps de l’information donnée par le ministre. Deux ans encore plus tard, c’était un talk-show, avec six personnes de plus : la moitié d’Edgar Faure divisée en six. Si bien que, peu à peu, je ne prenais plus de notes. À la fin, c’était un spectacle où Edgar Faure tirait sur sa pipe, et ne faisait pratiquement que cela, il n’y avait plus d’information. Cette recherche a récapitulé pour moi l’essentiel de l’histoire du média télévisé. En cinq à six ans, l’information avait disparu pour céder la place à un autre objectif, relevant plutôt du spectacle quede l’information. J’avais sous les yeux un homme qui avait eu l’habitude de dire beaucoup de choseset qui ne disait plus rien...
Le spectacle a donc tué l’information ?
Ne prenez pas ça pour une critique, je n’ai rien contre le spectacle. Que la politique ou que les médias deviennent du spectacle, c’est acquis depuis Louis XIV. Versailles était le lieu de l’opéra-bouffe du pouvoir. Si l’on vient nous annoncer, main- tenant, qu’il y a une femme nue dans la pièce à côté, on ne va pas forcément se déplacer. Si, en revanche, on nous annonce qu’il y a deux personnes qui s’y battent à mort, nous allons courir. Pourquoi ? Parce qu’il y a des gens qui s’entretuent et que c’est cela qui nous attire. L’essence du spectacle, la prière de l’Occident. Les téléspectateurs s’arrêtent, s’immobilisent devant une idole, regardent le déchirement de l’autre. Acte profondément religieux. Notre société est de part en part religieuse, mais d’une religion de la plus haute Antiquité. Ce qui fait un magnifique paradoxe : avec des techniques électroniques de pointe, nous produisons des contenus qui doivent probablement dater de trois ou quatre millénaires. Un phénomène très intéressant !
« L’essence du spectacle, c’est la tragédie, la terreur et la pitié. Aristote le dit. Et naturellement, les directeurs de télévision ont tous lu Aristote ! »
À propos de religion, que vous inspirent les récentes affaires du pape, des caricatures ou du professeur de Toulouse ?
Le pape Benoît XVI a fait une leçon d’agrégation où il a cité un texte de 1423. Je l’ai lu avec attention et d’ailleurs je ne lui aurais pas donné une très bonne note parce qu’il se trompe un peu sur les questions touchant aux rapports entre Dieu et Raison. Mais la question n’est pas là. Cette leçon d’agrég’, si je l’avais faite à la Sorbonne, les étudiants auraient pris des notes, y compris les intégristes. Parce qu’il y a une grande différence entre le savant et le politique. Le savant peut dire qu’Untel, en 1423, a dit ceci ou cela. Le politique ne peut pas le dire. Or, le pape n’est pas un prof de Sorbonne, il est politique. Comme l’a écrit Weber, il y a des choses que dit le savant, il y a des choses que dit le politique. Et le politique ne peut pas tout dire. Aujourd’hui, nous sommes, en plus, dans la correction politique, ce que j’appelle « l’effet soutien- gorge ». Vous savez ce que c’est que le soutien-gorge ? Au XIXe siècle, on ne disait pas la bite, la vulve, on disait le ventre, le bas-ventre. On ne disait pas le ventre, on disait l’estomac. On ne disait pas l’estomac, on disait le cœur. Les organes remontaient. La pudeur faisait qu’on n’avait pas de seins mais une gorge. D’où le soutien-gorge au lieu du soutien- seins. Nous sommes dans une période où l’on fait en politique ce que nos ancêtres ont fait sur le sexe : il ne faut pas dire. J’ai vu récemment une représentation du « Cid » où avait été supprimé le terme Maures parce que le Cid a tué des Arabes et que ce n’est pas correct !
Où placez-vous le journalisme, entre le savant et le politique ?
Le média est plutôt du côté du politique que du savant, pour une raison de représentation, de violence... Vous faites un cours à trois cents personnes, ce n’est déjà plus tout à fait un cours. Vous faites un cours à cinq mille personnes, ce n’est plus pareil. Vous agissez sur des masses extraordinairement importantes. Comme la politique, les médias c’est la tragédie, la terreur et la pitié. Aristote le dit. Et naturellement les directeurs de télévision ont tous lu Aristote ! La télévision, c’est la terreur et la pitié. Si vous faites une analyse sérieuse des mots et des images qui sont le plus employés à la télévision, ce sont ceux et celles de cadavre qui arrivent en tête, et de loin. C’est le tragique, c’est la mort, qui priment dans le vrai spectacle. Les médias sont en fait une religion polythéiste, païenne - les religions païennes sont les religions du sacrifice - qui nous parle tout le temps et uniquement de la mort. Nous avons oublié le monothéisme et nous sommes revenus à un polythéisme archaïque, fondé sur le sacrifice humain. C’est ce qui fait de l’audimat. Les journaux télévisés de midi et du soir sont aujourd’hui sont vraiment sujets au changement d’échelle qu’implique le nombre. Quand on s’adresse à des millions de personnes, il y a violence, c’est inévitable. Le politique ne peut donc pas parler comme le savant. Il a une bombe sous les pieds en permanence. Les nouvelles technologies engendrent plutôt une sorte de dispersion. Il y a un réseau très ramifié, pas de capitalisation, pas de concentration. Le mot réseau dit bien ce qu’il veut dire.
La presse écrite est en crise aujourd’hui. Pensez-vous que les nouvelles technologies participent à sa disparition ?
Je sais que la presse écrite est mal en point. Je suis un auteur de livres, j’en ai écrit quarante-cinq ou cinquante. Le livre aussi est en mauvaise posture et même peut-être plus gravement. Vous avez vu les chiffres récemment, les gosses entre 14 et 25 ans ont quasiment abandonné la télé. Ils sont tous devant l’ordinateur. Qu’il y ait un lent changement de support, c’est possible, de la même manière que le support oral a laissé la place à l’écrit. Mais je peux démontrer, en tant qu’historien des sciences, qu’au moment où l’on a inventé l’imprimerie, où l’on a perdu totalement le « manuscrit » - c’est-à-dire la fonction d’écrire -, on a inventé la science moderne parce qu’on n’avait plus besoin de cette mémoire encombrante. Lorsque Montaigne dit : « Je préfère une tête bien faite qu’une tête bien pleine », il dit qu’il a les livres et qu’il n’a plus besoin de les avoir dans sa mémoire. Il dit que la tête n’est plus pleine et que du coup, elle devient intelligente, elle peut inventer. Quand j’écris mes livres et que je vais sur la Toile pour trouver la date de naissance de Descartes que j’ai oubliée, ça me prend une ou deux minutes, alors qu’auparavant, pour chercher ces renseignements. J’y passais ma vie. Je suis obligé d’être intelligent. C’est pour cela que les gens pleurent ; il n’y a plus d’excuses, ils sont obligés d’être intelligents ! Tragique !
L’accès à cette nouvelle mémoire est encore très sélectif. La fracture numérique existe et semble encore colossale...
Je reviens du Pérou. Je suis passé dans des petits villages des Andes où il y a des cybercafés. Ces cafés, dans les montagnes du Pérou, sont tellement utilisés que les lettres du clavier de l’ordinateur étaient effacées. L’illettré, c’était soudainement moi : je n’avais plus les lettres sur mon clavier. Les autres continuaient comme s’ils les avaient. Ils étaient plus « lettrés » que moi. Et l’on parle de fracture numérique ! Les Indiens Quetchua n’ont pas d’écriture. Avec les nouvelles technologies, ils sont en train de rattraper un retard de quatre mille ans ! Il faut être parisien pour ne pas voir ça et en pleurer ! La grande fracture vient de l’écriture et des historiens qui ont exclu les gens sans écriture. Elle n’est pas comblée.
Vous pensez réellement que le Net va remplacer le livre ?
Il n’est pas complètement sûr qu’un support détruise son précédent. Nous avons écrit, ça ne nous a pas empêchés de parler. Nous avons imprimé, ça ne nous a pas empêchés d’écrire. Nous disposons des nouvelles technologies, ça ne nous empêche pas d’imprimer, nous avons même tous une imprimante. Il est vrai que dans les technologies ordinaires, le moulin électrique a supprimé le moulin à vent. Mais là, ce n’est pas complètement sûr puisque les anciennes technologies de communication perdurent. Il y aura sans doute quantité de dégâts, mais je ne suis pas complètement sûr que le livre soit mort. J’ai écrit vingt livres sans Toile et vingt livres avec. Eh bien, le soir, j’avais auparavant le tennis-elbow ! Maintenant, c’est fini. J’ai passé vingt ans à quatre pattes dans les dossiers et la poussière à la recherche d’un article écrit autrefois... Maintenant, je n’ai qu’à appuyer sur un bouton et j’ai l’article. Il vaut mieux une pelle mécanique qu’une pelle à main. C’est la première fois qu’on nous arrange la vie. Avant, on n’arrangeait que la vie des ouvriers du chantier de mon père. Maintenant, on arrange la mienne, je ne vais pas m’en plaindre. Vous n’arriverez pas à me faire pleurer ! ?

Revue Médias















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