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Sophie Chevardnadze, petite-fille de l’empire

par Alexandre Lévy

Cette enfant gâtée de la télé, turbulente petite-fille de l’ancien président de la Géorgie indépendante, a été rattrapée par la guerre. Entre la Russie de ses étés d’enfant et sa patrie, elle refuse de choisir et renvoie dos à dos le patron de Tbilissi qui « pense avec sa bite », et un Poutine qui reste un « kagebechnik [membre du KGB], à savoir un homme médiocre ». Portrait.

Elle donne toujours rendez-vous dans le même café italien en bas de chez elle et elle est toujours en retard. Cette fois-ci encore, elle n’enlève pas ses larges lunettes noires - moins par souci d’anonymat que par coquetterie. Les deux fois où j’ai rencontré Sofiko Chevardnadze, c’était un lendemain de fête et elle se plaignait autant d’une sévère gueule de bois que de l’impossibilité d’y remédier en buvant de la Borjomi, cette célèbre eau minérale géorgienne, très gazeuse et salée, qui a disparu des étals de la capitale russe, la dégradation des relations russo-géorgiennes ayant culminé lors de la guerre à l’été 2008.

illustration : Laurence Le Piouff
illustration : Laurence Le Piouff

Sofiko - Sophie pour les Occidentaux - est volubile : elle passe sans cesse d’une langue à l’autre (russe, français, anglais et géorgien) et gesticule beaucoup. Elle triture son téléphone portable, touille son cappuccino, grignote le zeste d’orange de son vermouth, rappelle le garçon, touche la main de son interlocuteur, examine son poignet (elle adore les montres d’hommes et porte négligemment une Rolex Daytona). Elle ne s’arrête que lorsqu’elle évoque, et elle ne manque jamais de le faire, son grand-père, devenu un peu son idole ces dernières années : Édouard Chevardnadze, ministre des Affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1990) et président pendant deux mandats de la Géorgie indépendante (1992-2003). Alors, cette survoltée arrête de brasser l’air, elle pose ses mains à plat sur la table, tombe enfin les lunettes et vous fixe de son regard de braise. « C’est un grand monsieur, non  ? »

Une façon de rappeler aussi qu’on est soi-même quelqu’un lorsqu’on est la petite-fille d’Édouard Chevardnadze, celui qui a porté la bonne parole de la perestroïka à l’étranger, l’ami personnel de James Baker et de Helmut Kohl, l’homme qui a tutoyé l’histoire du xxe siècle avant d’accepter de se retirer dans sa résidence des environs de Tbilissi.

« On ne gagne pas le cœur des gens en envoyant les chars. Avec mon grand-père, rien de tout cela n’aurait eu lieu. »

Pourtant on a du mal, à première vue, à faire le rapprochement entre cette joviale méridionale de 29 ans aux formes arrondies et le canon en robe de soirée, regard sévère et nez aquilin, qui nous dévisage dans les pages people des journaux russes. À Moscou, Sophie est, en effet, une célébrité, et pas seulement à cause de son nom de famille. Fin 2005, elle a accepté de devenir l’une des présentatrices de la nouvelle chaîne de télévision russe en anglais, Russia Today, lancée par le Kremlin pour promouvoir le « point de vue russe » à travers le monde. À l’époque, on avait attribué cette embauche au désir du Kremlin de faire un geste envers les Chevardnadze, dont le patriarche, ce « Renard blanc » du Caucase qui a toujours su ménager les relations avec Moscou, venait de se faire débarquer sans ménagement par Mikheil Saakachvili à la faveur d’une expéditive « révolution des roses » pro-occidentale.
Trois ans plus tard, Sophie continue de s’étrangler à l’évocation de cet épisode. « J’ai passé le casting comme n’importe qui d’autre », dit-elle. Si elle a eu le job c’est parce qu’elle venait de New York où elle avait obtenu un master de journalisme et travaillé comme productrice à la chaîne ABC. Jolie, parlant parfaitement l’anglais et formée dans les meilleures écoles, elle présentait certainement un profil idéal. Mais la future « CNN russe » ne pouvait rêver meilleur symbole que cette Géorgienne pas comme les autres  ! Sophie devient sa présentatrice vedette. Elle accepte de jouer ce rôle sans se poser trop de questions, surtout parce qu’il lui permet de réaliser un vieux rêve : vivre et travailler à Moscou, sans dépendre de personne. Elle considère cette ville comme sa « patrie ».

Pour comprendre, il faut revenir plusieurs années en arrière. « Petite, ma vie était ponctuée par l’école en Géorgie et les longs étés que nous passions à Moscou. » Elle se souvient encore des subterfuges dont elle devait user pour échapper à la surveillance des gardes du corps et rejoindre ses camarades dans les arrière-cours moscovites. C’était le temps de l’insouciance et de l’émerveillement : la capitale, centre névralgique de l’empire soviétique, ne manquait pas d’impressionner la petite provinciale de Tbilissi, bichonnée par ses grand-mères. À cette époque, son grand-père était le patron du MAE soviétique, ce gratte-ciel baroque planté dans le quartier historique de l’Arbat, sorte de cathédrale stalinienne dont Sophie aimait à explorer les moindres recoins. Les femmes des dignitaires soviétiques, elles, n’avaient d’yeux que pour la première dame, Raïssa Gorbatcheva, considérée comme un modèle d’élégance et un exemple à suivre. « Moi aussi, je voulais être coiffée comme Raïssa », se souvient-elle.

Cette période bénie de sa vie prend subitement fin lorsque son père est nommé au siège de l’Unesco, à Paris. La gamine, qui se rêvait ballerine, est inscrite au Conservatoire international de musique. Elle a dix ans et supporte très mal le changement. Coupée des siens, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, prisonnière d’une ville qu’elle trouve « humide, grise et oppressante », elle fait tout pour tenter de retrouver le paradis perdu. En vacances à Tbilissi, elle déchire en menus morceaux son passeport diplomatique dans l’espoir de ne pas pouvoir repartir (l’administration s’empresse de le lui renouveler). Au Conservatoire international de Paris, elle va jusqu’à mordre - de rage et dans l’espoir de se faire virer - les couvercles des pianos à queue...
Son calvaire se termine à 17 ans, lorsqu’elle a le choix entre plusieurs universités américaines pour continuer ses études. Elle se retrouve à Boston - « le plus loin possible de mes parents » -, puis quelques années plus tard à New York où elle ne tarde pas à trouver du travail dans une grande chaîne de télévision américaine. Un temps, elle se voit bien poursuivre une carrière de journaliste à New York, ambitionne de faire des films documentaires (elle en a au moins un dans les cartons, et il est consacré, sans surprise, à son grand-père). Mais la greffe américaine ne prend pas davantage, même si aux États-Unis elle se sent comme un poisson dans l’eau et qu’elle continue de parler l’« american-english » à tout bout de champ. « Au fond, on dirait que je suis nostalgique de l’URSS, de mon URSS à moi, en tout cas », risque-t-elle, en se disant consciente que « ces paroles vont faire sursauter ceux qui ont connu les geôles soviétiques ».

Objectivement, Moscou a aujour­d’hui l’avantage d’être la fière héritière des temps soviétiques tout en étant devenue une véritable « New York de l’Est », une ville qui vit 24 heures sur 24 et qui présente des possibilités de carrière et de business inouïes. Mais lorsque, en 2005, Sophie décide de faire le grand saut, ses parents sont les premiers à renâcler : vu l’état des relations russo-géorgiennes, n’est-ce pas se jeter dans la gueule du loup  ? « Nulle part ailleurs, je ne me sens chez moi comme à Moscou », poursuit Sophie, qui retrouve ainsi des bribes de son enfance mais aussi des camarades de jeu, rejetons de la nomenklatura éclairée qui ont, comme elle, grandi dans les écoles internationales de Genève, Paris et New York avant de revenir à Moscou. Beaucoup ont été recrutés par Russia Today où ils contribuent à entretenir une atmosphère de colonie de vacances. Le salaire en sus : Sophie touche 10 000 dollars mensuels, soit « à peine de quoi survivre à Moscou de nos jours », grimace-t-elle. À l’antenne, ces jeunes font leur boulot avec bonne humeur et professionnalisme, c’est-à-dire en restant dans la ligne qui leur a été fixée. En privé, ils raillent la « mentalité de flic » de Poutine. Un peu comme du temps de l’URSS, en quelque sorte.

Pour Sophie, cet exercice d’équilibriste a pris subitement fin au mois d’août 2008. Elle était sur une île grecque, téléphone coupé, sans radio ni télé, lorsque le conflit russo-géorgien a éclaté. Elle ne l’a découvert que quelques jours plus tard, en jetant un coup d’œil distrait au récepteur TV d’une chambre d’hôtel à Athènes. Elle se souvient de l’incrédulité, puis de cette sueur froide qui l’a inondée lorsqu’elle a réalisé que, cette fois-ci, ce n’était pas de l’esbroufe. Elle se souvient encore de la voix éteinte de sa mère qui, depuis Paris, lui a résumé la situation : « Misha [Saakachvili] a voulu reprendre Tskhinvali [la capitale de la république prorusse d’Ossétie du Sud], il y a beaucoup de morts. Les Russes ont réagi en frappant toute la Géorgie. Ils nous bombardent en disant qu’ils ne visent que des objectifs militaires mais il y a beaucoup de victimes civiles. »

«  J’ai honte devant mes amis ossètes, je souffre avec mes amis géorgiens et je ne sais comment expliquer à mes amis russes ce que je ressens. »

Sophie doit reprendre l’antenne, dès son retour à Moscou, le 10 août. La première chose qu’elle fait en rentrant chez elle, c’est d’allumer de nouveau la télé : sur Russia Today, un bandeau noir barre l’écran - « Génocide ». « Ce mot faisait référence aux victimes ossètes : Russia Today, comme la quasi-majorité des télés russes, montrait uniquement les destructions et les morts causés par l’armée géorgienne, passant sous silence les dégâts de la contre-offensive russe », rappelle Sophie. Le monde insouciant de cette enfant gâtée de la télé semble alors s’écrouler : elle passe le reste de la nuit à zapper entre chaînes russes, géorgiennes et internationales, à tenter d’établir le contact avec son frère et ses cousins à Tbilissi, à pleurer. Le lendemain, face à sa rédactrice en chef, elle fond de nouveau en larmes : Sophie ne veut pas parler du conflit, de qui a tort et qui a raison, elle veut juste « rentrer chez elle ». Ce que sa chef - qui est, elle, d’origine arménienne - lui accorde royalement. « Solidarité caucasienne », arrive à plaisanter aujourd’hui la petite-fille du « Renard blanc ». Mais, en ces chaudes journées d’été, l’heure n’est plus à l’insouciance : « J’ai passé trois semaines cloîtrée chez moi à regarder la télé. J’ai pris cinq kilos. » Sophie commence à tenir un journal intime dans lequel elle raconte ses tourments et ses interrogations, nés de sa « double allégeance ». « J’ai honte devant mes amis ossètes, je souffre avec mes amis géorgiens et je ne sais comment expliquer à mes amis russes ce que je ressens. Comment vais-je continuer à vivre  ? »

Les zestes d’orange se sont accumulés sur la table et Sophie ne porte plus depuis quelque temps déjà ses lunettes noires. Elle continue de parler des relations russo-géorgiennes, de « Misha » et de Poutine, et des SMS haineux qu’elle reçoit parfois de nationalistes russes lui demandant de « faire sa valise ». « Je viens d’un peuple qui a passé l’essentiel de son histoire à se mesurer au grand voisin russe », dit-elle, comme pour s’excuser. Malgré le fait que Mikheil Saakachvili a destitué son grand-père, la jeune femme avait jusqu’à présent une certaine admiration pour ce « jeune patriote, formé à l’occidentale, qui veut changer le pays ». Habile, « Misha » l’avait reçue quelques jours après son coup de force pour lui dire combien, au fond, il appréciait Chevardnadze... qu’il comparait à de Gaulle. Poutine aussi avait ses faveurs pour avoir « relevé la Russie » mais son image d’« homme dynamique et sexy » en a pris un coup lorsqu’il a commencé à expulser des Géorgiens de Moscou. « Un kagebechnik [membre du KGB] reste un kagebechnik, à savoir un homme médiocre. »

« Mon grand-père, Edouard Chevardnadze, ne se retournait même pas lorsqu’une bombe explosait près de lui »

Pour avoir « réussi à fâcher définitivement les Russes et les Géorgiens », elle s’en prend aujourd’hui aux deux hommes, avec la même rage qu’elle mettait dans son enfance à mordre les pianos. « Il faut être un vrai abruti pour penser qu’on peut aller reprendre Tskhinvali sans que les Russes bougent. Et surtout que les Américains vont arriver à la rescousse. Non, vraiment, Misha pense avec sa bite  ! Il s’est réveillé un matin avec une érection et a dit : “Tenez-vous bien, je vais à Tskhinvali  !” » Et cette vision, si pénible pour la fière Géorgienne, d’un président « à moitié débile qui se cache comme un rat » des bombes russes. « Pendant la guerre de 1993 [contre les partisans du premier président géorgien Zviad Gamsakhourdia, nationaliste], mon grand-père ne se retournait même pas lorsqu’une bombe explosait près de lui. » Quant à Poutine, et là elle lève le doigt au ciel, Sophie prophétise que cette guerre est le début de la perte du Caucase russe, « parce qu’on ne gagne pas le cœur des gens en envoyant les chars ». La démonstration est presque finie : « Tu comprends maintenant pourquoi mon grand-père est mon héros, mon modèle. Avec lui, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Il a la classe, c’est un vrai démocrate. Et plus je le connais, mieux je l’apprécie : j’en suis littéralement tombée amoureuse depuis qu’il s’est retiré de la vie publique. » Un amour qui, visiblement, est réciproque : Édouard Chevardnadze ne cache pas son affection pour cette petite-fille turbulente qui, depuis toujours, n’en fait qu’à sa tête. Par exemple travailler à Russia Today, que le Renard blanc de Tbilissi avoue ne jamais regarder même s’il a entendu dire que sa Sofiko s’y « débrouillait très bien ».


 
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