L’histoire était tragique, l’histoire était belle. En 1941, une fillette juive, bruxelloise, âgée de sept ans, part à la recherche de ses parents déportés par les nazis. Elle parcourt des milliers de kilomètres dans une Europe de l’Est à feu et à sang. Affamée, elle est adoptée par une meute de loups et parvient, après mille péripéties, à regagner la Belgique.
En 1997, l’héroïne de cette incroyable odyssée, Misha Defonseca, publie une autobiographie, « Misha : A Memoire of the Holocaust Years ». Parue aux États-Unis, où l’auteur réside depuis 1988, l’histoire subjugue le monde littéraire et bouleverse des dizaines de milliers de lecteurs. Élie Wiesel la qualifie de « très émouvante ».
Quatre années se passent, l’ouvrage est traduit dans dix-huit langues, sans que sa véracité soit réellement contestée. Le 31 octobre 2001, David Mehegan, de l’excellent quotidien The Boston Globe, relaie les doutes de deux historiens réputés : « Cette histoire est grotesque », prévient Lawrence Langer. « Impossible », renchérit Raul Hilberg ; en 2005, à Bruxelles, Regards, la revue du Centre communautaire laïc juif, émet à son tour quelques réserves, mais l’engouement médiatique et public, surtout en France, ne se dément pas. La réalisatrice Véra Belmont en fait le sujet d’un film à succès. Sorti en novembre 2007, « Survivre avec les loups » enregistre plus de 600 000 entrées. Misha Defonseca vient en Europe pour sa sortie, donne des interviews. L’émotion est au rendez-vous.
Et puis la machine se grippe. En janvier 2008, une généalogiste américaine, Sharon Sergeant, déniche le certificat de baptême de Misha. De son vrai nom Monique De Wael, celle-ci est née en 1937 à Etterbeek, une des dix-neuf communes de l’agglomération bruxelloise, dans une famille catholique. Elle découvre aussi que la petite fille a été scolarisée en 1943-1944 à Schaerbeek. « La vraie histoire d’une rescapée de la Shoah » s’effiloche : Misha n’est pas juive, elle avait quatre ans en 1941 et non sept au début de son périple. Celle qui prétendait rôder avec une meute de loups en Europe centrale était une petite écolière de Bruxelles...
En janvier également, Serge Aroles, chirurgien, auteur de « L’Énigme des enfants-loups », dénonce sur Internet « une escroquerie monumentale, un délire ». Le 20 février, Maxime Steinberg intervient. Professeur associé à l’Institut d’études du judaïsme de l’Université libre de Bruxelles, conseiller scientifique du Musée juif de la Déportation et de la Résistance, auteur de nombreux livres qui font autorité, il rappelle, dans une interview à Regards, que la persécution des Juifs de Belgique n’a vraiment débuté que le 4 août 1942. Pas en 1941. Son jugement est sans appel : « Nous sommes en présence d’une imposture heurtante, d’une dérive qui utilise l’image de l’orphelin de la Shoah pour une opération financière fructueuse. »
« Le journalisme, c’est l’enthousiasme, la passion, mais aussi le scepticisme. Certainement pas le droit de croire les yeux fermés aux belles histoires. »
La polémique s’embrase. Le 22 février, deux journalistes du service culturel du Soir, Jean-Claude Vantroyen et Michel De Muelenaere, publient l’interview de Misha Defonseca. Celle-ci se défend sur le mode de la provocation : « Si les spécialistes qui m’accusent savent si bien tout, alors qu’ils me disent aussi ce que sont devenus mes parents, car ils ont bel et bien été arrêtés et je ne les ai jamais retrouvés. »
Journaliste au service Sociétés, chroniqueur judiciaire du quotidien, Marc Metdepenningen la prend au mot. « Elle nous lançait un défi, celui de faire notre métier, de trouver ce que les citoyens ne peuvent trouver par eux-mêmes, se rappelle-t-il. J’avais, depuis longtemps, développé des contacts au sein des services communaux bruxellois. Je les ai activés. Et en quelques heures, la fabrication s’est fissurée.
Le lendemain, le 23 février, Le Soir produit des extraits du dossier administratif de Misha (alias Monique De Wael) et de celui de ses parents, qui confirment que ces derniers, Robert De Wael et son épouse Joséphine, ont été arrêtés par la Gestapo le 23 septembre 1941 à Schaerbeek (commune bruxelloise) « en raison de leurs activités dans la Résistance ». Robert De Wael a été déporté à la forteresse de Sonnenburg, en Pologne, où il sera fusillé le 3 ou le 4 mai 1944, et son épouse y a probablement été exécutée le 31 janvier 1945. Le dossier précise que Monique De Wael a été recueillie par son grand-père Ernest, qui obtint pour elle, en 1947, le statut d’orphelin de guerre et l’allocation d’une pension jusqu’à ses 18 ans.
« Le secrétaire communal, explique le journaliste, m’apprend une chose importante : la fille de Robert De Wael bénéficie du statut de victime de guerre, mais celui-ci a été accordé au bénéfice de la mère et non du père. Pourquoi ? » Interrogée sur ce point, Misha Defonseca répond qu’elle n’en sait rien. Marc Metdepenningen tente alors une autre démarche, il compulse l’annuaire de téléphone en ligne Infobel qui compte 371 De Wael. Il les appelle l’un après l’autre. Au quarante-huitième nom, une lueur perce. Une dame de 88 ans, Emma De Wael, lui confie que Misha est « sa cousine d’Amérique ». « Une fille un peu bizarre », ajoute-t-elle. Sa dernière phrase tombe comme un couperet : « On l’appelait la fille du traître. » Marc Metdepenningen rappelle Misha qui, entre-temps, a pris les services d’un avocat, l’un des plus célèbres du barreau de Bruxelles, Marc Uyttendaele, époux de la ministre socialiste des Affaires sociales et de la Santé, Laurette Onkelinx. Ce qui renforce ses soupçons. Il contacte un historien, Jean-Philippe Tondeur, lequel mène des recherches sur un réseau de Résistance de la Seconde guerre, le Groupement Grenadiers, dont a fait partie Robert De Wael. Or le nom est frappé d’infamie. Arrêté par la police SS, il aurait « donné » ses compagnons et participé aux interrogatoires de ses compagnons d’armes par la Gestapo.
Le journaliste retrouve un ancien collègue de Robert De Wael à l’administration communale de Schaerbeek, âgé de 98 ans. Le nom de Robert De Wael, apprend-il ainsi, a été supprimé au burin de la stèle de pierre qui rend hommage aux fonctionnaires communaux tués par les Allemands. « Misha Defonseca vivait une fiction avec les loups, écrit Le Soir. Son père, lui, aidait les loups nazis. » Le 28, par l’intermédiaire d’un courrier de Me Uyttendaele, Misha Defonseca avoue. Son périple avec les loups n’aurait été « que le produit de l’imagination d’une enfant qui détestait sa famille d’accueil et s’assimila aux enfants de la communauté juive ». C’est l’hallali. « Misha Defonseca : Tricher avec les loups ? », titre Le Vif/L’Express, premier newsmagazine francophone de Belgique.
Comment cette imposture a-t-elle pu durer autant d’années ? L’affaire Defonseca interpelle tous ceux qui, professionnellement, ont « traité » son histoire : les éditeurs, les cinéastes, les journalistes. « Le journalisme a été l’otage de ses cloisonnements, nous explique Marc Metdepenningen. Les critiques littéraires et cinématographiques se sont logiquement intéressés au style, à la beauté de l’histoire et non à sa vraisemblance. Mais si on avait lu le livre avec le regard d’un journaliste d’investigation, les soupçons auraient été presque immédiats, dès les premiers mots. » « On a manqué de réflexe, constate Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir. En novembre, on a fait le portrait de Misha pour la sortie du film. Le journalisme, c’est l’enthousiasme, la passion, mais aussi le scepticisme. Certainement pas le droit de croire les yeux fermés aux belles histoires. »
Des journalistes ont, peut-être inconsciemment, eu peur de gâcher les illusions du public. D’autres ont craint de remettre en cause un destin singulier qui appartenait au drame collectif du peuple juif, et surtout de déclencher une polémique dont l’extrême droite, prompte à justifier son négationnisme, tirerait avantage. L’une des attaques les plus brutales contre le livre n’avait-elle pas été lancée, en juillet 2007, par un révisionniste américain, Michael Santomauro, déclarant que « toute personne qui croit en cette histoire est un attardé mental » ?
« J’ai eu le soutien absolu des meilleurs historiens, nous explique Marc Metdepenningen. Mais José Gotovitch, un spécialiste reconnu de la Seconde guerre mondiale, a quand même tenu à me mettre en garde, car on ne touche pas facilement à la Résistance. L’histoire reste voilée par des secrets de famille, par des passés troubles, des interrogations que beaucoup voudraient voir enterrés. » Malgré tout, Le Soir décide de porter la plume dans la plaie. Les réactions aux premiers articles qui mettent en doute la crédibilité de Misha Defonseca sont brutales. Cent cinquante courriers atterrissent sur le forum du site Internet. Des injures, des leçons de morale. « Comment osez-vous parler du destin de traître de son père ? », « Vous êtes un salopard »... « Je me suis senti fragilisé, avoue Marc Metdepenningen. Mais très vite, nous nous sommes rendu compte que, derrière les pseudos, se cachaient les mêmes correspondants, le plus souvent des gens d’extrême droite, des abonnés bien connus des forums. Pas de quoi se laisser impressionner. »
Devant la passion suscitée par cette affaire, l’enquête ne pouvait se permettre le moindre faux pas, la moindre approximation. « Rigueur absolue. » « Aucune information n’a été diffusée avant d’avoir été dûment validée », déclare Marc Metdepenningen. L’exigence était d’autant plus grande que le journal a constamment jonglé entre la version papier et son site Internet qui reçoit 70 000 visiteurs uniques par jour (autant que d’acheteurs du quotidien).
La mise en ligne « a surtout enrichi la pratique journalistique en tirant parti à la fois de l’immédiateté du Net et de sa capacité d’exhaustivité », explique Philippe Laloux, responsable du www.lesoir.be. « Le Soir est une rédaction bimédia intégrée et le défi a été de bien gérer la complémentarité. Sur le web, on est constamment en bouclage. » Ainsi, la confirmation définitive de l’imposture - le texte de Misha Defonseca communiqué par son avocat - a été placée en direct sur le site, en partie pour éviter que la nouvelle ne s’ébruite et que Le Soir ne perde l’avantage de l’exclusivité, au profit de journaux, français notamment, qui « suçaient sa roue ». L’histoire complète de Robert De Wael a été condensée dans le journal imprimé et reproduite dans son intégralité dans la version en ligne : 35 000 caractères, l’équivalent de quatre pages « papier », truffées de détails et d’anecdotes.
« Elle nous lançait un défi, celui de faire notre métier, de trouver ce que les citoyens ne peuvent trouver eux-mêmes. »
L’enquête du Soir, saluée par des dizaines d’interviews et de citations dans la presse internationale, « à part dans Le Figaro et Le Nouvel Observateur », observe Béatrice Delvaux, a démontré l’importance cruciale d’un « journalisme de vérification ». Comme le rappelle dans son dernier rapport le « Projet pour l’excellence en journalisme » (Washington), les médias privilégient de plus en plus la mise en forme de l’information, voire sa mise en scène, aux dépens de la recherche, modeste, tenace, des faits. Une pratique journalistique, celle du fait-diversier, y a, d’une certaine manière, reconquis ses galons. Comme lors du scandale du Watergate. En 1972, de brillants chroniqueurs politiques, trop pro-ches de leurs sources au sein de la Maison Blanche, ne voulurent y voir qu’un « cambriolage de seconde catégorie ». L’affaire fut concédée à deux « petits reporters » d’information locale, Bob Woodward et Carl Bernstein, qui s’éloignèrent du landerneau politique pour s’attacher aux faits, juste aux faits. Et changèrent l’histoire.
Une doctrine, celle du journalisme de proximité, s’est elle aussi débarrassée de ses complexes. « Cette histoire, dès sa parution aux États-Unis, en 1997, aurait dû susciter l’intérêt des correspondants belges en poste à New York, car elle impliquait des lieux et des personnages belges, estime Marc Metdepenningen. Mais les correspondants ne s’intéressent souvent qu’aux grands dossiers politiques ou internationaux et surtout, comme ils travaillent avec des médias de plusieurs pays, ils se déterritorialisent et perdent le réflexe de la proximité avec leur public national. » Une leçon pour le journalisme ? Une leçon pour tous les citoyens. « Les transmetteurs d’informations, éditeurs de livres, journalistes, écrivait la rédactrice en chef Béatrice Delvaux, dans son éditorial de baisser de rideau, se doivent de vérifier les sources et de douter, a priori, de toute information tant que le travail de validation n’a pas été terminé » Mais elle appelait aussi les lecteurs à prendre leurs responsabilités. « S’il n’est pas interdit de croire aux contes de fée, l’esprit critique du lecteur, du spectateur, de l’électeur, bref du citoyen, est une faculté indissociable de la capacité d’enthousiasme. »

Revue Médias















A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


