Comment le fils de Pierre Baudis a-t-il choisi le journalisme plutôt que la fonction publique ?
Il est vrai que je suis issu d’une famille, père fonctionnaire, grand-père ingénieur, où l’on plaçait très haut le service public.
Une vocation subite vous en a détourné ?
Non, pas de révélation subite et impérieuse, mais plutôt un enchaînement de circonstances. Ce qu’on appelle les « hasards de la vie » et, si je pose sur eux un regard rétrospectif, je note que tout ce que j’ai fait s’est, en définitive, exercé dans une relation directe avec le public. A Sciences-Po, j’avais d’ailleurs choisi la section : « Service public ».
Ce qui ne conduit pas forcément au journalisme.
En effet, c’est ce que j’ai appelé les hasards de la vie, la chance, le destin, la providence.
De quelle manière ?
Dominique Bromberger, qui était à France Inter, m’informe qu’il existe une possibilité de satisfaire à mes obligations militaires à Beyrouth, au titre de la coopération. Je n’ai pas hésité une seconde.
Vous connaissiez le Liban ?
Pas du tout, même de façon livresque, mais bon, c’était un nom, une destination et une histoire qui ont de quoi faire rêver un jeune homme. A un peu plus de 20 ans, je me suis immergé dans la société libanaise, ses multiples confessions, ses divisions secrètes. J’étais moitié soldat français, moitié journaliste s’adressant à des auditeurs libanais. Rien de simple et donc une incomparable école de rigueur. J’ai beaucoup appris et j’ai aimé ce que j’apprenais. Je m’en suis nourri pendant deux ans, entre 1972 et 1973.
De sorte que, lorsqu’en 1974, l’ex-ORTFouvre un bureau à Beyrouth, vous êtes l’homme de la situation.
En tout cas, j’y avais acquis une expérience précieuse qui a paru utile à mes patrons à un moment où l’intérêt pour le Proche-Orient allait croissant. J’y ai donc passé deux années supplémentaires (1974-1976) c’est-à-dire à l’une des époques les plus tourmentées, et le mot est faible, de l’histoire violente de ce pays.
La connaissance que vous avez du Liban vous a-t-elle conduit à examiner le cas de la chaîne Al-Manar [1] avec un œil particulier ?
Ecoutez, ce dossier n’est pas juridiquement clos et je suis donc tenu par le devoir de réserve. Je vous répondrai simplement que j’ai veillé à y appliquer le principe qui régit cette institution, à savoir la liberté de communication tant que celle-ci n’agresse pas frontalement d’autres valeurs également respectables. Après examen, nous avons conclu que c’était malheureusement le cas.
Vous avez été choisi, après avoir été grand reporter (1976-1977), pour présenter les JT de TF1 (1978-1980) puis de FR3 (1980-1982).
En réalité sur la Une, je remplaçais, en fonction des besoins, Yves Mourousi, Roger Gicquel ou Jean-Claude Bourret. C’est Christian Bernadac qui a instauré le système du présentateur unique et, dans la foulée, du remplaçant unique. Sur la Trois, ensuite, j’étais responsable.
Vous utilisiez le prompteur, déjà ?
En vérité, je ne connais qu’Yves Mourousi qui ne l’ait jamais utilisé.
Quel souvenir en gardez-vous ?
Je l’aimais beaucoup. C’était quelqu’un de généreux, très spontané, inventif. Il travaillait avec un journaliste qui s’occupait de l’info, et lui donnait le ton, imprimait un rythme. Nous n’avions pas le même style : je donnais plus de place à l’image quand lui privilégiait ses invités. Il a été le premier à imaginer de déplacer toute la logistique du JT, autrement lourde qu’aujourd’hui, dans des capitales étrangères. Je me souviens en particulier de Sadate au Caire. C’était très audacieux pour l’époque.
Vous étiez une star, comme on ne disait pas encore, pourquoi ne pas avoir poursuivi dans cette voie ?
Ça paraît toujours un peu suspect de dire ça, mais honnêtement la quête de notoriété n’a jamais été ce qui m’aura fait avancer... Et puis j’avais l’impression d’en avoir fait le tour.
C’est-à-dire ?
D’abord présenter un JT est un exercice stressant. En tout cas pour moi. Beaucoup d’usure nerveuse. Ensuite et surtout, c’est extrêmement répétitif. Tous les jours à la même heure, on se retrouve à la même place, à recommencer les mêmes gestes, le rituel. Comment dire ? Quoi qu’il arrive dans le monde, on est au même endroit. Au fond isolé de tout et, peu à peu, miné par un sentiment d’automaticité.
C’est une bonne chose de commencer par la radio ?
Oui, une bonne école. Comme on ne dispose pas du support de l’image, il faut réussir à informer uniquement avec son texte et sa voix.
Le désir d’exercer des responsabilités réelles : est-ce que c’est la raison majeure de votre retour à Toulouse dont vous allez être maire dix-huit ans d’affilée (record à battre) ?
Sans aucun doute, de par cette éducation tournée vers le service public dont je vous parlais en commençant. Quoi que j’ai fait, je n’ai jamais laissé s’éteindre en moi le désir de m’occuper de cette ville, ma ville. Et je ne le dis pas au sens possessif, mais plutôt avec un sentiment d’appartenance... Si je me retourne sur ma vie, je me rends bien compte que deux choses ont pour moi été plus importantes que toutes les autres : Toulouse et le Liban.
Que pouvez-vous nous dire de la CII ?
Pas grand-chose, puisqu’elle n’est pas encore créée. Dans la phase actuelle du projet, je n’ai eu à connaître ce dossier que dans le cadre de la nomination du président de France Télévisions.
Cela a été un élément important dans votre choix ?
A mes yeux, oui.
« Les grands rendez-vous télévisés resteront car ils comportent un élément fédérateur : les gens aiment voir ce que les autres ont vu. »
Vous n’enragez pas de voir que, sur un dossier aussi important, on mette en France autant de temps pour se décider ?
Je ne peux pas répondre à cette question... mais je n’en pense pas moins.
La BBC lance une chaîne en arabe, Al-Jazira en lance une en anglais. Et nous ?
On a désigné le président de France Télévisions qui a un projet sur la CII. J’espère qu’il réussira dans sa mission.
Cela exclut donc TF1 ?
Reportez-vous à son projet. Je ne peux pas en dire davantage.
Quand on sort de l’affaire Alègre, que pense-t-on des médias ?
J’ai toujours établi une paroi étanche entre mes fonctions au CSA et cette affaire. Si j’ai écrit un livre [2], c’est aussi pour ne plus avoir à en parler.
Quelles sont les différences entre la télévision telle que vous la pratiquiez il y a 25 ans et celle que vous surveillez aujourd’hui ?
On ne la surveille pas, on applique le principe de responsabilité. Les directeurs de chaîne sont assez informés pour connaître et respecter leurs obligations. S’ils ne le font pas, on intervient. Ce qui a changé relève de banalités : d’abord, on est aujourd’hui dans un paysage mixte alors qu’à l’époque, il n’existait que l’audiovisuel public. Et puis, on est dans un espace bien plus concurrentiel, plus compétitif, où prime la préoccupation d’audience.
C’est au détriment de la qualité des chaînes ?
En tant que président du CSA, je suis une des seules personnes en France qui ne peut pas répondre à ce genre de questions. Il m’est impossible de porter des jugements de valeur. Mon rôle est de faire respecter le principe de liberté de communication de l’audiovisuel, mais dans le respect d’autres principes d’égale valeur.
« Présenter un JT est un exercice stressant. Quoi qu’il arrive dans le monde, on est isolé de tout. »
Avez-vous eu à vous prononcer sur les multiples apparitions de Madame Chirac dans des programmes de variétés ou de « charity business » ?
Oui, nous avons été saisis de cette question par des parlementaires. La réponse était simple. La partie des propos qui avait un caractère politique direct, liée à des consultations électorales à venir, a été isolée. Le reste ne posait pas de problème.
La TNT va changer quelque chose pour les téléspectateurs ?
Les 3/4 des téléspectateurs ne bénéficiaient, depuis 15 ans, que de cinq chaînes gratuites, l’offre la plus faible d’Europe. La TNT permet de proposer, depuis fin novembre, 17 chaînes supplémentaires, parmi lesquelles deux chaînes d’info permanente, une chaîne destinée aux jeunes, des chaînes musicales, etc. avec la qualité images et son numériques ! Et si les téléspectateurs en veulent davantage, ils auront le choix de s’abonner à 11 chaînes supplémentaires dès le début de l’année 2006.
Le 20 heures reste un rendez-vous qui touche plus de téléspectateurs qu’aucun JT aux Etats-Unis. La TNT signifie-t-elle la fin de ce rendez-vous ?
Je ne peux pas faire de prévisions. Mais l’arrivée de France Info n’a pas supprimé pour autant les grands rendez-vous radiophoniques du matin. Elle permet simplement de s’informer en continu. Les grands rendez-vous télévisés resteront car ils comportent un élément fédérateur : les gens aiment voir ce que les autres ont vu. Je pense que ce phénomène persistera.
Pour la première fois aux Etats-Unis, la part du temps consacré à la télévision a diminué au profit d’Internet. Qu’en pensez-vous ?
Je ne le savais pas. Cela demande réflexion.
Que pensez-vous des couples journaliste/politique ?
Ce n’est pas nouveau. Un journaliste est également un citoyen, il a le droit d’avoir ses opinions du moment qu’il exerce son métier en conscience, dans le respect d’une certaine neutralité et non en militant. Mais je suis toujours surpris de voir que des problématiques qui existent depuis fort longtemps se mettent tout à coup à poser question...
Vous est-il arrivé au CSA de défendre des opinions auxquelles vous n’adhériez pas ?
Oui. Huit fois sur dix, les décisions se prennent à l’unanimité, mais dans certains cas, il y a des discussions. La majorité l’emporte. J’exprime son opinion.
Et vous défendez ces positions avec conviction ?
Avec la conviction de servir les obligations de ma fonction...
Dans un an, vous retournerez à Toulouse ?
Au CSA, je suis tenu à un devoir de réserve, et annoncer ou non mon retour transgresserait cette obligation de neutralité. Mais une chose est sûre, en janvier 2007, je retrouve ma liberté.

Revue Médias















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