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Presse

Tous militants !

par Hervé Lavergne

La vente bénévole de la presse militante est une sorte d’apostolat - très laïc - dont les saints, hélas  ! se raréfient. On les croise encore aux portes des usines, à l’entrée des métros ou sur les marchés.

L’Humanité-Dimanche, Rouge, Lutte ouvrière, Présent, Liberté Hebdo, Le Monde libertaire, National Hebdo... Non, ne cherchez pas les intrus, ces journaux ont tous au moins un point commun : ils font appel pour soutenir leur diffusion à des vendeurs militants.

Aux portes des usines, près des entrées de métro, sur les marchés et même devant les hypermarchés, dans les cités, au cœur des manifestations, ces bénévoles qui vendent leur publication à la criée, seuls ou en petits groupes, ne craignent ni la pluie ni le froid - leurs plus cruels ennemis en démocratie tempérée.

Lointains descendants des colporteurs de l’Ami du Peuple ou du Père Duchesne, ils nous rappellent que la presse moderne est née de la lutte révolutionnaire, quand les feuilles circulaient de main en main pour propager les idées nouvelles, tisser des liens entre des groupes éloignés, pour donner l’heure et le lieu d’une prochaine réunion. Un journal n’était pas une marchandise, ni un espace de débat commodément ouvert à tous les vents de l’opinion, c’était une pensée en action, un combat, une arme.

Les vendeurs que nous avons rencontrés revendiquent cet héritage. S’ils se relaient pendant des décennies sur le terrain, et souvent au même endroit, c’est moins pour la recette des quelques dizaines d’exemplaires vendus chaque semaine que pour assurer une présence visible de leurs idées, pour aller à la rencontre de jeunes militants, pour impulser et relancer le débat public, notamment à l’approche des élections. La vente du journal n’est qu’un moyen, parmi tous ceux qu’offre le militantisme, de semer et de faire lever les idées dans les consciences des générations nouvelles.

Le Monde Libertaire
Le Monde Libertaire
L’Humanité-Dimanche
L’Humanité-Dimanche

Pour la plupart de ces journaux, la vente bénévole repose essentiellement sur l’initiative et le sens pratique des militants. En revanche l’Humanité a organisé depuis 1929 des réseaux de diffusion très structurés : la vente de l’Huma-Dimanche fut un moment important de l’histoire ouvrière, mobilisant plusieurs milliers de vendeurs bénévoles, avec une tradition familiale perpétuée de père en fils ; en plus de leur présence sur les marchés, les militants passaient également dans les cités pour vendre le journal au porte-à porte. Le quotidien compte encore 3 000 CDH (Comités de Diffusion de l’Humanité) qui assurent chaque semaine 12 000 ventes de l’Humanité-Dimanche (soit près de 20% de la diffusion totale).

La vente militante conjugue aujourd’hui la magie du Web (l’invitation à devenir vendeur bénévole clignote de mille feux, tout en haut de la page d’accueil du site de l’Humanité) et la puissance de la logistique des NMPP (les paquets de journaux sont livrés par les Messageries aux militants, via certains diffuseurs de presse volontaires et rétribués à cette fin).

« La presse moderne est née de la lutte révolutionnaire, quand les feuilles circulaient de main en main pour propager les idées nouvelles et donner l’heure et le lieu de la prochaine réunion. »

Un incident est venu à point rappeler au public l’existence de ce réseau : l’interpellation en février 2007 d’un militant de la Goutte d’ Or, Lounis Ibadioune, par un policier trop zélé qui le verbalisa de 172 € pour « vente de marchandises sans autorisation ».

Appel aux pouvoirs publics, pétitions, variations sur le thème de la démocratie en danger : bonne fille, la justice ne fit pas grande difficulté à dire le droit, qui reconnaît explicitement (loi Bichet de 1947) cette forme de vente bénévole. Tout est rentré dans l’ordre et la « jurisprudence Lounis » a été communiquée aux diffuseurs.

Le cas reste exceptionnel : les militants rencontrés reconnaissent d’ailleurs bien volontiers que les Pandores qui persécutent les vendeurs bénévoles sont aussi rares que ceux qui, à l’instar de Louis de Funès, traquaient les seins nus à Saint-Tropez.

Et les soldats de Dieu  ? la presse confessionnelle a aussi une longue tradition de bénévolat, au service de journaux comme Le Pèlerin (groupe Bayard) ou Prier (Malesherbes Publications). Les curés eux-mêmes sont les correspondants directs des services commerciaux des revues, afin d’assurer leur diffusion, ou de mettre du matériel promotionnel à la disposition des fidèles.

Hugues et Pascal, rencontrés sur le marché de la Place des Fêtes, militent dans le groupe du 19e arrondissement de la Fédération Anarchiste. Hugues vend le Monde Libertaire depuis 1981, et assure une permanence régulière à la librairie Publico (145, rue Amelot à Paris) la plus grande enseigne anarchiste de France. Il anime aussi, le samedi, des chroniques syndicales sur Radio Libertaire.

Hugues est professeur à l’Université, spécialisé dans les sciences de l’Education, et avoue 40 ans de militantisme. Pascal est bibliothécaire universitaire et milite depuis 1984. Le Monde Libertaire a repris en 1953 le flambeau du Libertaire, fondé en 1860 par Joseph de Jacques. C’est le moment où la fédération anarchiste se reconstitue en France, créant des groupes sur l’ensemble du territoire. Devenu hebdomadaire en 1976, le titre annonce aujourd’hui un tirage de 15 000 exemplaires.

Hugues et Pascal, militants de la Fédération anarchiste, vendent Le Monde Libertaire depuis 1981.
Hugues et Pascal, militants de la Fédération anarchiste, vendent Le Monde Libertaire depuis 1981.
Photo : Pierre Payan

Hugues et Pascal sont fiers d’un journal demeuré profondément fidèle à la tradition libertaire ; il fonctionne sans permanents ni collaborateurs rémunérés. Un comité de rédaction de cinq membres et un rédacteur en chef , élus par le congrès, assurent un fonctionnement démocratique et le respect sans faille de la liberté d’expression.

C’est ainsi que dans la Fédération, qui n’a pas d’appareil ni de leader, tout militant peut s’exprimer au nom du mouvement. Un principe qui rend souvent le mouvement anarchiste, regrette Hugues, invisible aux yeux paresseux des grands médias, pour qui seuls comptent la parole et la figure du Chef. Mais, poursuit-il, alors que dans d’autres journaux révolutionnaires l’expression a été confisquée par quelques-uns, souvent au profit de débats doctrinaires inaccessibles au plus grand nombre, Le Monde libertaire garde ses colonnes largement ouvertes aux membres des groupes, voire aux simples sympathisants, et veut s’adresser au public populaire, dans la tradition « éducationniste » du mouvement : apprends à connaître ton ennemi, les raisons et les ressorts de sa domination.

La vente militante est ainsi revendiquée comme un mouvement permanent à la rencontre de nouveaux lecteurs : il suffit d’un encouragement, de quelques mots échangés, d’un sourire de sympathie pour que Hugues et Pascal se sentent payés de leurs efforts.

Pascal se rappelle le lycéen croisé dans une manifestation à Rambouillet en 1984, et retrouvé, 15 ans plus tard, militant convaincu. Pour Hugues, il y a aussi des rencontres inoubliables, comme celle de ce vieil homme, réfugié du ghetto polonais, ancien des Brigades Internationales, passé par le Parti communiste et par le Parti socialiste, et qui finalement a trouvé sa véritable famille de pensée parmi les libertaires, dans les années 1980. Hugues évoque encore Jacques Tardi, membre du CNT, fidèle entre les fidèles, qui a dessiné la frise du journal. Ou encore, Michel Ragon, Didier Daeninckx... et le souvenir du grand Léo Malet.

La « militance », c’est aussi une tradition familiale. Hugues a vécu dans une famille profondément enracinée à gauche ; son fils partage beaucoup de ses idées, même s’il ne s’est pas encore engagé sur le terrain. Pour Pascal demeure le souvenir de sa grand’mère, communiste et anticléricale, qui lui a raconté mille fois les occupations d’usine en 36.

A côté du drapeau noir, le drapeau rouge : non loin d’Hugues et de Pascal, devant l’entrée du métro Place des Fêtes, voici Pierre, dit Pierrot, ancien artisan en confection, 83 ans et 70 ans de militantisme au Parti communiste, depuis son adhésion « aux Pionniers », avant-guerre.

Pierre, dit Pierrot, militant du Parti Communiste, vend l’Humanité Dimanche.
Pierre, dit Pierrot, militant du Parti Communiste, vend l’Humanité Dimanche.

Il nous montre le kiosque à musique, au centre de la place - seul élément du décor resté intact après la monstrueuse « réhabilitation » du quartier dans les années 70. C’est là qu’en mai 1936, ses parents, électeurs communistes, l’ont emmené entendre la harangue des deux députés du XIXe élus sur les listes du PC, Jacques Grésa et Auguste Touchard. Il avait dix ans et entend encore les voix de stentor des tribuns s’élever au dessus de la foule. Pierrot militera d’ailleurs au sein des Jeunesses Communistes avec le fils de Touchard, après la guerre, avant de rejoindre une cellule du Parti où il exercera quelques responsabilités.

Pour Pierrot comme pour ses camarades, la vente de l’Huma-Dimanche n’est qu’une des expressions du militantisme, avec la distribution de tracts, la présence dans les défilés ou le muguet du 1er Mai. Mais le temps n’est plus où il pouvait vendre, dans les cités du XIXe, plus de cent exemplaires au porte-à-porte. Ce zèle n’a d’ailleurs pas résisté à l’expansion impérialiste du digicode dans les quartiers populaires. Aujourd’hui, une matinée de vente permet d’écouler, les bons dimanches, s’il ne fait ni trop froid ni trop humide, une petite vingtaine d’exemplaires.

« L’affaire » Lounis  ? Pierrot est allé témoigner au procès et se félicite de la victoire, tout en reconnaissant n’avoir jamais fait l’objet d’aucune brimade policière en soixante-cinq années d’activité.

D’une façon générale, les passions sont retombées, le climat politique s’est pacifié, sinon amolli. Qu’ils semblent lointains, ces affrontements entre militants qui provoquaient l’intervention rituelle des forces de l’ordre... Pierrot regretterait presque les «  au Goulag les cocos  !  » qui saluaient parfois son arrivée sur le marché, ou les généreuses bordées d’injures échangées avec les vendeurs de National Hebdo. Ces derniers ont abandonné la place. De même que les militants de Rouge ou de Lutte Ouvrière. Pierrot et ses amis font partie du dernier carré. Et les anars, quelques mètres devant lui ? «  On se respecte. Mais on ne se parle guère  ».

Dans ce vague désenchantement flotte le souvenir des jours enfuis, quand ce coin de l’Est parisien se prenait pour Brescello, le petit village italien de Don Camillo et de Peppone : Monseigneur Maillet, le fondateur des Petits Chanteurs à la Croix de Bois, figure du quartier aussi célèbre dans les années 50 que l’abbé Pierre, se faisait chaque dimanche interpeller par les militants. « Alors Monseigneur, tu me le prends, mon Huma ? » Et le saint homme de verser son obole. « Evidemment le Parti aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait la même chose... » confesse Pierrot avec tristesse. Et demain ? Pierrot, qui n’a pas d’enfants, est toujours heureux de rencontrer des jeunes militants, même s’ils ne sont plus très nombreux.

Des jeunes ? En voici justement devant l’entrée du métro Place d’Italie. Les militants de « Toute la Vérité » ont à peine vingt ans et nous aurions aimé vous les présenter. Mais ils ont refusé nos questions et notre photographe, craignant de tomber sous les coups des nervis de SarkoBush.

Toute La Vérité
Toute La Vérité

Sarkobush  ? Le fantôme qui hante les pages de leur journal, brûlot trosko-maratiste, étrange publication gigogne qui accorde son hospitalité au Journal des facteurs (« organe du Comité de liaison des facteurs parisiens ») et à Révolte Jeune, lequel relaie le combat des lycéens et des étudiants. Comparée à ces sirènes d’incendie, les autres publications révolutionnaires ressemblent à de la musique de chambre...

Allons ! Ne nous moquons pas : animés par leur foi dans l’écrit, ces bénévoles ne tendent-ils pas finalement, à tous lecteurs assidus de journaux, un miroir dans lequel nous nous reconnaissons en tremblant comme les derniers disciples de la chose imprimée. C’est que nous aussi, nous avons nos combats : trouver un kiosque ouvert un jour férié, faire lire un quotidien à une progéniture indifférente ou goguenarde, résister à la terminologie atroce du support, du contenu, du multicanal... Pour l’écrit, pour le papier, tous militants !


 
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